Choisir dix héroïnes de la bande dessinée historique n’est pas évident. Si on peut considérer qu’elles ne sont pas assez nombreuses, il y a parmi ces femmes, en majorité créées par des hommes, un grand nombre de personnages forts et profonds. Cette liste ne prétend ni à l’exhaustivité des caractères, ni à dégager des lignes qui pourraient rendre compte de la place des femmes dans l’ensemble de la production. Cependant, ces dix portraits peuvent servir de points d’entrée d’une analyse historique plus large sur la place des archétypes et l’utilisation de la biographie historique de personnages féminins dans les récits dessinés. Le fait de mettre une femme ou une fillette en avant n’est pas indifférent. Il relève d’une volonté de donner un sens particulier au projet.

Quel que soit le personnage principal choisi par les auteurs comme moteur d’une bande dessinée historique, les réflexions sur ce que nous apprennent ces récits sur la place des femmes dans les mentalités sont de trois ordres.

Première voie de réflexion : Les auteurs racontent la vie du personnage concerné. Dans notre sélection, c’est le cas de Finnele, Martha Jane Canary ou Poppée. Elles ont existé et les sources qui leur sont consacrées sont de diverses natures, plus ou moins riches. Ici, les scénaristes et les dessinateurs ne peuvent s’abstraire totalement de la recherche historique pour élaborer leur récit. L’importance prise par l’Histoire dans notre société fait qu’un dialogue fructueux s’est installé entre fiction et réalité pour réévaluer la place de ses femmes dans l’histoire en fonction de la société qui voit naitre ces récits.

La deuxième possibilité est d’utiliser la vie du personnage pour dépeindre une époque, un lieu. On peut faire entrer Hisa ou Agnès dans cette catégorie. Les dessinateurs se sont documentés et le matériau historique abondant permet de respecter une certaine dose de réalisme ou de situer précisément l’intrigue dans le temps et dans l’espace. Mais la BD étant fille du XXe siècle, ces auteurs replacent des problématiques de leur temps dans ces récits pourtant ancrés dans le passé.

Troisième porte d’entrée : en partant d’une fiction, décrire une culture, une époque, qui n’est pas forcément celle qui sert de cadre au récit. Cellulite ou Bonemine sont de bons exemples de cette approche.

Enfin, parce que la bande dessinée est une fiction, les auteurs qui mettent en scène des héroïnes historiques utilisent ces personnages de façon très différentes d’un personnage masculin dans les mêmes situations. Ainsi les arrières-pensées politiques et sociales qui sous-tendent les aventures d’Adèle Blanc-Sec sont évidentes et leur impact aurait été moins puisant avec un homme, moins surprenant. Comme il est évident qu’aucune de ces héroïnes fortes qui appartiennent à l’histoire de la BD ne peut être cantonnée à une seule catégorie. Le talent des auteurs et la puissance des histoires plongent leurs racines dans les enjeux généraux des époques et des cultures qui ont vu naître ces personnages.

Nous n’avons pas choisi de nous concentrer sur des personnages historiques. Deux seulement sont présents dans notre liste : Poppée, de la série Murena et Martha Jane Cannary/Calamity Jane qui a fait l’objet de deux albums très différents, à la fois dans l’esprit et dans le style. Dans les deux cas, il s’agit pour nous de voir comment les auteurs s’emparent d’un personnage réel. Comment ils utilisent souvent le peu que l’on sait d’elles, les stéréotypes qui leur sont attachés pour proposer un portrait plausible. Pour les autres, elles sont toutes plus ou moins sorties de l’imagination de leurs créateurs.

 

Bonemine

Période : Ier siècle avant Jésus-Christ

g13bJusqu’au Bouclier arverne, tome 11 paru en 1968, l’univers du village d’Astérix est essentiellement masculin. Apparaît alors un personnage qui va devenir essentiel pour l’équilibre des aventures du Gaulois et de ses compagnons : Bonemine (ainsi que toutes les compagnes des habitants du village). Le génie de René Goscinny et d’Albert Uderzo est d’avoir accompagné la France gaulliste, puis celle du début des années 70, en lui offrant un miroir déformant et rassurant.  Bonemine est la femme du chef, un personnage qui manquait, car un chef français est par essence marié. Son épouse n’est pas forcément jolie – c’est même un défaut d’être trop séduisante – mais elle doit avoir du caractère tout en restant à sa place. Les auteurs d’Astérix ont ajouté à ces qualités des traits de caractère qui font de Bonemine la femme franchouillarde type. Elle est envieuse, jalouse la réussite des autres, se méfie des étrangers, est attirée par ce qui brille et le pouvoir. Bizarrement, aucune femme dans le village ne vient contrebalancer ce caractère peu amène. Elles sont toutes bâties sur le même modèle et la différence avec la Romaine est frappante. Rarement présente dans les aventures du Gaulois, cette dernière, quand elle apparaît, c’est en matrone qui ne rêve que d’un appartement dans le Domaine des dieux ou en complice maquillée d’une orgie.

Bonemine n’est pas de ces femmes-là. Garante de la bonne tenue de la morale du village, elle tient son intérieur, prend soin de son mari, quitte à le morigéner quand il le faut. Elle en a le temps, car elle ne travaille pas, contrairement aux épouses du poissonnier et du forgeron. Cette image très gaullienne de la femme française n’étonne pas, surtout si l’on considère que le Bouclier arverne est prépublié dans Pilote entre juin et novembre 1967. Bonemine personnifie la France conservatrice. Sous l’humour de Goscinny et Uderzo transparaît un monde qui ne veut pas changer, incarné avec une grande efficacité par un personnage féminin garant de l’immuabilité du foyer.

Première apparition : Le Bouclier arverne. René Goscinny (scénario). Albert Uderzo (dessin). Dargaud. 1968

 

Poppée

Période : Ier siècle après Jésus-Christ

Murena - Intégrale cycle 2Le personnage de Poppée, seconde femme de Néron, est connu par des textes d’historiens classiques romains : Suétone, Tacite et Flavius Josèphe. Malgré cette littérature importante, on sait finalement peu de choses sur elle. Le portrait dressé de Poppée par les anciens est peu flatteur, insistant sur ses vices supposés, son ambition, son côté manipulateur. Ils ont produit des clichés qui perdurent, le plus fameux étant le bain de lait d’ânesse que l’impératrice prenait régulièrement pour préserver sa beauté et sa jeunesse. Cette anecdote «monstrueuse» marque bien que le caractère de Poppée est fait pour s’accorder avec celui de son mari Néron.

Comment faire pour s’affranchir de telles images, si marquantes,  pour créer un personnage fort de bande dessinée ? En créant Murena, série peuplée de personnages féminins remarquables comme Poppée ou Agrippine , Jean Dufaux et Philippe Delaby ne semblent pas avoir de discours sur la position de la femme à notre époque. Ils cherchent à construire le meilleur personnage possible pour avancer dans l’histoire de Néron. Poppée a ceci d’extraordinaire qu’elle se trouve à l’intersection des conflits qui agitent les familiers de l’Empereur. Elle va en profiter, l’épouser et régner à ses côtés. Mais ce mariage va causer sa perte. Pour parvenir à leurs fins, les auteurs flirtent avec ce que nous savons de la réalité historique. Si, dans l’ensemble, leur Poppée est conforme à la légende, ils prennent quelques libertés. Alors que les anciens louent sa beauté irrésistible, elle a besoin dans Murena de filtres et de potion pour envoûter Néron. Autre différence importante, ils ne l’accusent pas des meurtres d’Agrippine, mère de Néron, et d’Octavie, sa première épouse. Ils font d’elle une sauveuse de quelques juifs persécutés.

Au fil des volumes, elle évolue pour devenir une femme aimante et protectrice de son mari, dont le pouvoir décline avec la santé mentale. Finalement, les auteurs de la série parviennent à rééquilibrer l’histoire pour tirer de Poppée toute son humanité. Le travail des historiens étant passé par là (et les scénaristes en tiennent compte de plus en plus), il semble que la tendance actuelle dans les bandes dessinées historiques joue en faveur de l’histoire des femmes qui retrouvent une place plus juste.

Première apparition : La Meilleure des mères. Jean Dufaux (scénario). Philippe Delaby (dessin). Dargaud. 2011.

Cette courte analyse doit beaucoup au texte d’Aurore Noirault, « Poppée, une femme aux multiples facettes », qui figure dans les actes du colloque « La bande dessinée historique. Premier cycle : l’Antiquité », publiés en mars 2015 aux Presses universitaires de Pau.

 

Cellulite

Période : entre le Ve et le XIIe siècle

994_001Cellulite pourrait être l’anti-Bonemine, comme le monde dans lequel elle vit est l’anti-village gaulois. Parues entre 1972 et 1976, les premières aventures de cette jeune princesse viking ou du haut Moyen-Âge sont déroutantes. Comme le dit Goscinny dans la préface du volume 2 : « Et la petite princesse ne fut pas baptisée Céleste, Blanchermine ou Claire, mais Cellulite… » Tout le projet et son aspect novateur est dans ce simple nom. Alors que Gotlib a commencé à dynamiter les contes pour enfants, Claire Bretécher lui emboite le pas en mettant en pièce l’image de la princesse et du prince charmant. Plutôt qu’une qualité ou un nom évocateur, elle lui donne le pire nom qu’une femme puisse porter : Cellulite, signe de fatale disgrâce physique. Même si le fardeau est partagé par le plus grand nombre, son évocation effraie et les magazines, qui sans cesse, remettent à la une le stigmate de la cellulite, ne ratent pas une occasion de rappeler que la quête du Prince charmant passe par sa disparition.

Avec Bretécher, la princesse Cellulite n’a pas les qualités indispensables pour figurer dans un film de Walt Disney : elle veut trouver un mari, un amant coûte que coûte, tandis que son père trousse les femmes qui passent à sa portée et ne pense qu’à s’enrichir en utilisant tous les moyens possibles : racket, vol, impôts… La pauvresse , naïve et prête à tout pour arriver à ses fins mais souvent prise au dépourvu par la malveillance de la gent masculine, ne parvient jamais à atteindre son but. Pourtant, cette jeune femme apparaît comme un personnage « moderne » qui tente de prendre maladroitement en main son destin. Elle lutte contre l’autorité du père, fait fi des conventions, va au devant des hommes. Elle ira même, alors que son père est vendu comme esclave, jusqu’à racheter l’éphèbe qui est à côté de lui, laissant son géniteur racler le fond de sa chaussette pour se racheter lui-même. Manque de chance, l’éphèbe est homosexuel. C’est le drame de Cellulite. Les apparences lui sont toujours trompeuses.

Première apparition : Les Etats d’âme de Cellulite. Claire Bretécher (scénario et dessin). Dargaud. 1972

 

Hisa

Période : XVIe siècle

PLUS FORTE QUE LE SABRE 02 - JAQ.inddLes mangakas ont habitué leurs lecteurs aux personnages masculins forts, voire extravagants. Ils sont souvent repris des films de sabre japonais, ou plus souvent hongkongais. En plus de capacités physiques hors normes pour manier les armes, ces guerriers sont dotés de qualités mentales qui les rendent insensibles à la douleur et résistants à toute pression psychologique. Hiroshi Hirata fait preuve d’originalité en installant une femme dans cet archétype viril.

Hisa est la femme d’un seigneur, vassal d’un puissant clan, qui dès son apparition montre sa forte personnalité. Alors que son mari semble être un homme borné, un peu bas du front, elle va lui résister pour montrer que le respect et la compassion lui seront plus utiles que la force et la cruauté. Son époux et ses hommes appelés à la guerre, les femmes du village sont menacées régulièrement par des brigands et des soudards désœuvrés. Hisa, dont la force physique étonne hommes et femmes, prend les choses en main et organise une milice d’autodéfense. Très gravement blessée alors qu’elle défend un groupe de femmes en grand danger, elle s’en sort couverte de cicatrices.

Si ce personnage passe régulièrement au second plan dans le récit, sa présence est sous-jacente. Hisa représente le point de stabilité dans cette société hyper violente, dont les règles sociales sont régies par le bushido, le code d’honneur des samouraïs. Elle semble soumise aux lois de la société, mais elle résiste et applique ce qu’elle croit juste et raisonnable. L’épisode le plus extraordinaire de la série est celui qui voit Hisa décider de guérir elle-même un de ses fils, prédateur sexuel qui viole toutes les femmes passant à sa portée. Elle part s’enfermer avec lui dans une caverne, l’empêche de sortir avec l’aide d’un garde armé, et le force à se masturber pour évacuer ce qui est pour elle un vice et une énergie négative. Elle manque d’être violée par son propre fils mais le miracle a lieu. Guéri, sauvé, le jeune homme présente ses excuses et reprend sa place auprès de son père.

Plus forte que le sabre, par cette place réservée à Hisa, est une réflexion sur le bushido, la façon de voir le monde et d’y vivre qui a guidé les samouraïs, et qui imprègne la société japonaise encore aujourd’hui. Il pose clairement la question de la soumission aux lois sociales, que chacun doit pouvoir dépasser pour s’adapter aux êtres et aux situations quand le blocage est patent. En plaçant le seigneur de la guerre et sa femme sur un relatif plan d’égalité, ce manga fait preuve d’une ouverture d’esprit peu commune.

Première apparition : Plus forte que le sabre, 3 volumes. Hiroshi Hirata (scénario et dessin). Delcourt. 2010 à 2011.

 

Isa

Période : XVIIIe siècle

img32510Dès sa première apparition, Isa a marqué les lecteurs tant ce personnage tranchait avec la figure féminine de la bande dessinée d’aventure. Isa reste un personnage important, car François Bourgeon fait de cette femme la porte-parole d’une cause morale (la lutte contre l’esclavage à un moment où on en parlait peu) et d’une réelle liberté dans la conduite de sa vie. Mais il en fait également une aventurière qui parcourt les mers aux côtés de pirates et de négriers. C’est à la fois un personnage politique et une figure romanesque, un mélange entre un personnage d’Alexandre Dumas et d’Emile Zola.

Son histoire commence mal, passant d’un conte de fée à l’enfer de l’abandon et de l’imposture, quand elle est placée au couvent alors que son amie d’enfance prend sa place auprès de son père. Le sort qui semble s’acharner sur elle lui est finalement favorable. Embarquée clandestinement sur un bateau après la mort de son amie, elle est sauvée par un marin amoureux de la tentative d’assassinat perpétrée par son propre frère. C’est à peu près la seule fois où son destin ne dépendra pas d’elle.

Par la suite, c’est elle qui mène l’histoire avec imagination et poigne, n’hésitant pas à se mettre en danger pour sauver son amour, ses amis, ou pour dénoncer les horreurs du commerce triangulaire. Dire qu’Isa est une femme libre pourrait passer pour une platitude ; pourtant, rien ne la définit mieux. Elle décide, tranche, et assume ses choix, qu’ils soient moraux, amoureux ou sexuels. Une denrée rare dans la production romanesque sur cette époque, que ce soit dans la bande dessinée, le cinéma ou la littérature.

Première apparition : La Fille sous la dunette. François Bourgeon (scénario et dessin). Glénat. 1979

 

Chinook

Période : XIXe siècle

chinookLes années 1970 voient advenir un renversement majeur de la perception des Indiens d’Amérique du Nord. Plusieurs facteurs sont responsables de ce changement. Quelques cinéastes ont entamé ce processus dès le milieu des années 1950. Mais les questions posées par la guerre du Vietnam sur le statut du « sauvage » ou de « l’ennemi », associées à la réémergence de la culture indienne, font que le Peau-Rouge est devenu un homme riche d’histoire et de culture. Cette évolution trouve son paroxysme dans Little Big Man d’Arthur Penn, quand le colonel Custer devenu fou et ridicule, meurt à Little Big Horn. Il n’est plus un héros de l’Ouest, mais un triste et pathétique massacreur d’Indiens.

La série créée par Derib s’inscrit dans cet axe. Chinook est une jeune indienne que Buddy Longway, un trappeur blanc, arrache aux mains de malfrats qui la retiennent captive. Après quelques péripéties, ils se marient à la mode indienne et ont deux enfants. 19 albums plus tard, Buddy et Chinook mourront assassinés par un Indien, alors que toute leur vie aura été un hymne à la tolérance et aux mille possibilités qu’offre le métissage. Chinook, sous des traits doux et avenants, est une femme forte qui fait le choix difficile de prendre un Blanc pour mari et d’avoir des enfants avec lui. Quand Buddy, trappeur, paraît coupé de ses racines européennes, elle le conduit vers sa culture et les siens. L’ensemble de la série, qui se fait plus sombre dans les derniers tomes, est une charge contre le monde européen qui a détruit les Indiens. Chinook fait à la fois figure de victime de ce mouvement de l’Histoire, et de résistante par son intelligence et sa force de caractère.

Première apparition : Buddy Longway t.1, Chinook. Derib (scénario et dessin). Le Lombard, 1974.

 

Martha Jane Canary/Calamity Jane

Période : fin du XIXe siècle – début du XXe siècle

510EXN1TD4LRené Goscinny a utilisé les grandes figures légendaires de l’Ouest américain dans de nombreux Lucky Luke : Billy the Kid, les Dalton, Jesse James. En 1967, il prend Calamity Jane comme héroïne. Cette décision qui va dans l’ordre des choses, est un pari vraiment risqué et il fallait le génie de Goscinny pour en contourner les écueils. De ce personnage mythique, mais réel, on sait peu de chose. Quelques traces se retrouvent dans des journaux de l’époque, une autobiographie sur quelques pages, et de nombreuses lettres à sa fille, élevée par un couple de riches New-Yorkais, dans lesquelles elle raconte sa vie en détail. Mais il faut dire que Calamity Jane sait raconter et inventer des histoires avec talent. Impossible donc de démêler le vrai du faux.

Goscinny retient deux éléments importants de son existence : sa façon de parler, de jurer, qui lui viendrait de son passé de conductrice de mules, et ses habits masculins, évidemment plus utiles dans l’Ouest que les grandes robes de l’époque. Il va broder autour de ces deux éléments en jouant sur une chose assez inédite pour l’époque : la faculté de s’habiller en homme et le trouble que cela produit sur l’auditoire de la jeune femme. Sans être un plaidoyer pour le transgenre, ce qui serait un anachronisme, Calamity Jane offre une lecture sans jugement sur les habitudes de l’aventurière, même si, au final, tout le monde s’accorde à reconnaître sa féminité. Le personnage dessiné ne tranche pas, et le lecteur se trouve finalement contraint d’accepter son mode de vie.

91oDokzw5ALL’autre biographie de Marthe Jane Cannary est fort différente. Son titre d’abord. Il annonce clairement que ce n’est pas la légende de l’Ouest qui va être le sujet des trois volumes, mais la femme. Plus de 300 pages d’un dessin nerveux en noir et blanc. Ici, le propos n’est pas de faire rire. En la suivant pas à pas, comme le ferait un biographe scrupuleux, les auteurs vont naviguer sans arrêt entre la légende et ce qu’on sait réellement. Ils s’appuient sur les dernières biographies scientifiques de Martha Jane, citées en bibliographie. Contrairement à Goscinny et à Morris, qui en faisaient un personnage instable mais joyeux, Perissin et Blanchin ne cache rien du destin assez terrible de cette femme. Viol, misère, abandon, prison et surtout déchéance physique, due à son mode de vie et surtout à son alcoolisme. A la fin de son existence, quinquagénaire, l’aventurière légendaire est une épave.

Ces deux versions d’une même histoire et leur traitement reflètent à la fois l’histoire de la bande dessinée, mais aussi l’histoire de la place des femmes dans la légende historique. D’une certaine connivence avec cette légende, on est passé à une approche plus marquée de la réalité, quitte à détruire ce qui aurait pu faire fantasmer.

Première apparition : Lucky Luke t.30, Calamity Jane. René Goscinny (scénario). Morris (dessin). Dupuis, 1967.

Première apparition  : Martha Jane Cannary. Trois volumes. Christian Perissin (scénario). Mathieu Blanchin (dessin). Fututopolis. 2008-2010.

 

Finnele

Période : Première Guerre mondiale

FINNELE-01-TMP-V4Finnele est la seule enfant de cette sélection, dans un album qui raconte l’histoire de la grand-mère d’Anne Teuf. En 1914, quand éclate la guerre, Finnele est une fillette de huit ans qui vit en Alsace. Elle est donc allemande et parle la langue de Goethe, comme sa famille depuis 1870. Quand les troupes françaises prennent possession de son village, son monde bascule. Traitée comme française de retour au bercail, sa famille est aussi considérée comme potentiellement au service des Allemands. Les soldats qui arrivent se méfient, ne se montrent pas aussi fraternels qu’ils devraient. A cela s’ajoutent les combats, qui obligent cette famille modeste à tout abandonner pour partir vers la ville la plus proche.

Si le fond de l’histoire est réel, Anne Teuf manquait de détails pour décrire exactement la vie de sa grand-mère. Elle a donc inventé certains épisodes qui donnent chair au récit. La société qui se recompose durant ce conflit est une société de femmes. Les hommes sont présents, de loin, ils passent, mais le lecteur est invité à suivre les femmes, mères, filles, grands-mères, et leur évolution. Finnele grandit en découvrant une culture qui lui est étrangère. Pourtant, la vie continue. Elle doit faire sa communion, les jeunes femmes autour d’elle tombent amoureuses, les jeunes hommes partent mais ne reviennent pas toujours.

Anne Teuf parvient à nous faire voir les événements à travers le regard de cette fillette qui observe tout avec attention. Le lecteur a souvent le sentiment que cette manière de raconter les choses donne accès à beaucoup d’aspects cachés de la vie quotidienne. C’est passionnant, et aurait été très différent et plus convenu si la narration avait été confiée à un jeune garçon. Ce choix de l’auteure, dicté par son histoire, est particulièrement original dans les récits de la Grande Guerre.

Première apparition : Finnele. Anne Teuf (scénario et dessin). Delcourt, 2013

 

Adèle Blanc-Sec

Période : début du XXe siècle

adèleAdèle Blanc-Sec est devenue un personnage classique de la bande dessinée contemporaine tout comme son créateur, un auteur qu’on loue et qu’on étudie. Pourtant, à la relecture, sa modernité presque provocatrice ne cesse d’étonner. Adèle est feuilletoniste de profession, un métier d’homme. Elle écrit, mais sa vie n’est qu’une suite d’aventures dans lesquelles elle plonge sans vraiment se soucier des conséquences. Elle vit seule et ne semble pas être en quête d’un mari, ce qui, pour son époque, est peu courant, et même socialement fort mal vu. Elle n’a pas d’amies et fréquente surtout des hommes au profil social mal défini comme Brindavoine ou Simon Flageolet. Elle se méfie voire déteste la police, et professe des idées politiques assez proches de l’anarchisme.

Adèle Blanc-Sec est un anachronisme dans l’époque choisie par Tardi. Mais l’anachronisme fonctionne, car enveloppé dans un fatras poético-fantastique. Il faut replacer ce personnage au moment de sa création, un moment où il y a eu ou pas de femme détective dans la littérature française ou dans la bande dessinée. L’époque est encore à Gil Jourdan. Pour les femmes, les modèles inventés par Agatha Christie sont toujours de mise. Adèle est aux antipodes de ces archétypes féminins figés. Même si elle vit dans les années 1910, c’est une femme des années 1970.

Première apparition : Adèle et la bête. Jacques Tardi (scénario et dessin). Casterman, 1976

 

 

 

 

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