La Gitane cristallise doublement les clichés sur la femme et sur la communauté tsigane dans son ensemble. Fantasme par excellence, elle constitue un lieu commun à la fois graphique et narratif traditionnel de la bande dessinée. De la belle Gitane qui danse à la vieille sorcière qui jette des sorts, même si la plupart des albums récents dénoncent les clichés, les mécanismes de la narration jonglent toujours avec les préjugés. Une exploration par les cases.


Olé ! Une montagne de clichés !

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Mais oui, Obélix se fait traiter de beau gosse ! (Astérix en Hispanie p.35)

Dans Astérix en Hispanie, paru en 1969, les deux Gaulois ramènent le petit Soupalognon y Crouton à son père, dans un village d’irréductibles Andalous. En route, ils rencontrent des Gitans, une roulotte et des musiciens, avec bien entendu, une Gitane qui danse et séduit le gros Obélix en l’invitant à se dandiner sur la piste improvisée.  Olé ! Tout l’art de Goscinny se tisse de clichés, l’accumulation et la superposition jusqu’à l’absurde donne toute la saveur de cet univers créé pour faire rire. Certes, on désigne par le terme de « Gitans » ou de « Kalés », les populations tsiganes installées en Espagne. Mais les groupes qui arrivent dans la péninsule et qui formeront la communauté gitane, particulièrement concentrée en Andalousie, ne sont attestés qu’à partir du XVe siècle. Sédentarisés de force autour de Séville, ils ont ainsi fourni la main-d’œuvre nécessaire à la flotte coloniale de l’empire espagnol. La communauté tsigane en règle général, identifiée comme originaire de l’Inde du Nord, n’est mentionnée dans les sources occidentales qu’à partir du IXe siècle en Grèce. Il est donc impossible de retrouver des Gitans dans l’Antiquité, au moment de la conquête de la Gaule par César, soit vers 50 avant Jésus-Christ, quand se déroulent théoriquement les aventures d’Astérix et Obélix. En jouant de l’anachronisme, le scénariste tricote les parallèles folkloriques et ridiculise les préjugés actuels, comme toujours, dans un contexte très contemporain. Une marmite dans laquelle il jette pêle-mêle, le flamenco, les castagnettes, la corrida et la belle Gitane.

La Méjaï, l’envoûtante gitane

Le Scorpion - Intégrale tomes 1 à 5

La Gitane Méjaï, dans la série du Scorpion, aimante magistralement tous les clichés du genre, absorbés dans une fiction historique tout aussi fantasmée. Au XVIIIe siècle, au Vatican, autour du cardinal Trébaldi, se rejouent des intrigues politico-religieuses dignes de l’époque des Borgia, ou de la cour de Catherine de Médicis racontées par Alexandre Dumas. Entre crimes, complots et débauches, Stephen Desberg livre une saga à suspens, soutenue par les dessins d’Enrico Marini, qui mettait déjà en scène des Gitanes pour la série Gipsy, de Thierry Smolderen. Sublime brune sauvage, la Méjaï est Égyptienne. Les Tsiganes, en arrivant en Grèce au IXe siècle, s’installèrent dans le Péloponnèse, au pied du mont Gype, rebaptisé « la petite Egypte » par les Italiens. A l’époque de la Méjaï, tous les Tsiganes sont appelés Égyptiens, une origine orientale floue. Immergée dans le décor de Rome, l’Égyptienne incarne la femme fatale et répond aux fantasmes érotiques masculins matérialisés à outrance dans les poses sensuelles, les cambrures et l’accoutrement de la jeune femme. Elle est, dès le premier album, l’ennemi du héros, qu’elle est chargée d’empoisonner pour le compte du méchant. De la haine à l’amour, les rebondissements de l’intrigue se nouent autour d’elle au gré des secrets et des quêtes. Le récit de genre se nourrit de l’éventail complet des stéréotypes. La Méjai oscille entre deux pôles, la liberté et l’indépendance, la sorcellerie et la magie. Belle et romantique comme dans le mythe d’Esméralda, elle est dangereuse et fascinante. De la crainte de l’envoûtement et du pouvoir des femmes, aux origines du cliché des hommes.

Carmen, la bohémienne de Fred

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L’amour est enfant de bohème… Stéréotype de la bohémienne au cœur brisé, au destin funeste comme son propre amour, la belle Carmen, de Prosper Mérimée, qui inspira l’opéra de Bizet, ressemble davantage à Morticia Adams, dans la transposition que Fred fait de son personnage homonyme dans Le Petit cirque. Le père de Philémon aimait rappeler la double influence de ce chef-d’œuvre prépublié dans les pages de Hara-kiri et de Pilote (puis rassemblé en album en 1973) : sa fascination pour l’univers du cirque, associée à la mémoire de l’exil et du déracinement de sa grand-mère maternelle, obligée de fuir la Grèce pendant la Première Guerre mondiale. Le Petit cirque se lit comme une pellicule projetée par un cinéma ambulant du début du XXe siècle, en hommage au cinéma expressionniste et aux histoires fantastiques des cabinets de curiosités. Tous les épisodes cheminent au gré des rencontres et des déambulations de ce couple étrange de romanichels, tour à tour saltimbanques, rempailleurs de chaises électriques, dompteur de plantes carnivores, diseuse de bonne aventure. Carmen tire la roulotte à la place d’une bête avec, à l’intérieur, Léopold, son mari désabusé, et leur fils à nourrir. Un univers sombre qui passe en revue les professions « cliché » liées à l’itinérance et au vagabondage, métiers qui mettent sur le même plan le clown, le projectionniste, le voleur et l’escroc. Tout au lavis ou au crayon noir, un recueil grinçant où la poésie surréaliste épingle les discriminations sociales, en miroir de la profonde mélancolie qui remplit les yeux immenses et en amande de cette Carmen fantôme.

La Niña de Gibraltar, Gitane de Triana et mère de Corto Maltese

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La mère de Corto Maltese est connue de tous, même de Bouche dorée. (Sous le signe du Capricorne, p.57)

Corto Maltese est né à Malte en 1887, d’une Gitane de Triana, le célèbre quartier de Séville, et d’un marin de Cornouailles. Sa mère était la belle et fameuse Niña de Gibraltar, prostituée de profession, muse qui aurait inspiré Ingres, selon Bouche dorée. Au gré des aventures, Corto parle de sa mère, en présages et en superstitions. L’anecdote est répétée : comme il n’avait pas de ligne de chance dans la main et pour répondre à l’inquiétude de la Gitane, Corto se serait taillé lui-même la paume, avec le rasoir de son père. Gentilhomme de fortune et maître de son destin,  l’aventurier est élevé entre Malte et Cordoue, à l’école hébraïque de l’amant de sa mère. L’ascendance gitane dans ces aventures est une forme d’allégorie féminine puissante, un symbole de liberté et de magie à l’origine de la fable, de la « fantasia ». Hugo Pratt ne situe pourtant aucune des aventures de Corto en Andalousie et le marin ne rencontre jamais de Gitans, malgré les sorciers, les chamans, les magiciennes ou les diseuses d’aventure qui ponctuent ses voyages et ses initiations. L’art de Pratt complexifie le réel en multipliant les anecdotes historiques, une démarche à l’opposé du processus de simplification qui mène au cliché. Il prend la catégorisation en horreur, en montrant au contraire des métissages, les mondes interlopes, aux influences imbriquées dans les marges, entre rêve et réalité. La Gitane de Pratt est en réalité un hommage à la femme indépendante qui se décline dans toute la palette de ses personnages féminins, libres et intelligentes, de Bouche dorée à Esméralda, en passant par l’ambivalente Venexiana Stevenson.

La femme tsigane : Tchai, Djouvel, Romni, Lelin, Dai

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Une scène d’accouchement pour comprendre. « Zarneben, mettre au monde est un acte qui fait changer la femme de statut », précise Kkrist Mirror dans l’album Tsiganes, dont l’histoire se situe dans le camp d’internement de Montreuil-Bellay, entre 1940 et 1943. Peu d’albums s’affranchissent des clichés. Cette enquête documentaire et sociologique fait exception, d’abord parce qu’elle donne la parole aux nomades, à travers le récit de Manuel Sesma. Fuyant l’Espagne après la victoire de Franco, l’homme est arrêté en France. Il est interné dans le camp de concentration de Montreuil-Bellay, situé dans le Maine-et-Loire, en vertu du décret du 6 Avril 1940, dont l’une des conséquences est l’internement des Tsiganes. Ce témoignage explique la vie quotidienne dans le camp et le rôle de l’abbé François Jollec pour la défense des conditions des internés. Un graphisme dur, en noir et blanc, comme dessiné au charbon, qui sculpte les personnages pour raconter, au-delà des souffrances, une culture et des traditions, l’humanité tsigane, et « l’exorcisation » par la musique et la danse. Les corps qui ondulent sur les planches sonnent juste, car les femmes sont présentées dans la vie réelle, au sein des familles, dans un contexte d’emprisonnement et de survie. En donnant le souffle de la vie, la femme tsigane évolue. Une initiation. De Tchaï, une petite fille devient Djouvel, jeune fille, puis Romni, femme, Lélin, quand elle est enceinte et enfin Daï, la mère, la réalisation par excellence. Derrière la tragédie, le documentaire est édifiant sur la condition de la femme tsigane dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale.

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