Avec 110 ans au compteur, la doyenne des héroïnes de bande dessinée est un véritable monument historique. Mais contrairement à l’image qu’elle véhicule, Bécassine est bien plus complexe qu’une simple nunuche dont le nom est passé dans le langage courant. Le personnage a au contraire accompagné la première moitié du XXe siècle en étant témoin et actrice des évolutions de la société.


Et dire que la création de Bécassine est due à un imprévu ! Début 1905, à quelques heures du bouclage du premier numéro de La Semaine de Suzette, Jacqueline Rivière s’aperçoit en effet que la page 16 du nouveau journal pour enfants est désespérément vide. L’artiste qui devait la remplir n’a pas rendu son travail. Dans l’incapacité de joindre le retardataire, la rédactrice en chef griffonne un récit, et propose à un dessinateur présent dans les locaux d’illustrer le texte. Joseph Pinchon obtempère, et en deux coups (sûrs) de crayon, il crée le profil lunaire et inoubliable de la jeune bonne. Bécassine est née, mais n’est pas destinée à réapparaître. Ce n’est que sous la pression des jeunes lectrices que la domestique reprend du service six mois plus tard, cette fois pour de longues années. Cependant, dans les premiers temps, le personnage se complait dans son triple rôle de sotte, naïve et innocente. Dès sa première apparition, elle initie une suite ininterrompue de bévues matérialisées par un nom qui évoque la bécasse, dont la réputation de cruche est connue de tous. Maurice Languereau, associé de la maison d’édition parisienne Gautier-Languereau qui publie La Semaine de Suzette, a beau reprendre en main le scénario à partir de 1913 et diriger Bécassine vers l’ingénuité plus que la bêtise, le mal est fait.

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La première planche de Bécassine. Le trait est déjà parfaitement maitrisé.

Pourtant, un peu à la manière de Charlot, qui passe de bon à rien farceur à vagabond sensible, la jeune femme évolue avec les années. Caumery (le scénariste a pris l’anagramme de son prénom comme pseudonyme) lui donne une consistance en décrivant son passé, lui créant des origines bretonnes (comme la plupart des bonnes de Paris à l’époque), et même un nom (Annaïck Labornez). Tout en gardant la maladresse originelle. « Mais Caumery décrit une réalité, précise Bernard Lehembre, auteur de Bécassine, une légende du siècle. C’est-à-dire le bouleversement des femmes de milieu rural qui se retrouvent dans la cité moderne, au contact d’objets, de pratiques sociales et autres, qui n’ont plus rien à voir avec leur milieu d’origine. Elles sont amenées à ne pas comprendre ce qui les entoure. » C’est donc une photographie des mutations économiques et technologiques de la France qui transparaît dans la chronique du quotidien d’Annaïck Labornez. La Semaine de Suzette étant tiré à 100 000 exemplaires, les lectrices du journal appartiennent à divers milieux sociaux, dans lesquels l’appréhension de Bécassine est très différente.  « Il y a eu deux lectures. Une bourgeoise, qui était de dire aux enfants : « Tu vois, si tu ne travailles pas bien à l’école, tu vas être une Bécassine ». Et de l’autre côté, une lecture plus populaire, un peu miroir, où l’humour est apprécié car il rappelle les propres difficultés d’adaptation à la vie urbaine. Et là, les lectrices se reconnaissaient, elles riaient d’elles-mêmes. »

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« La jeunesse de Bécassine », une enfance inventée a posteriori.

Toutefois, on ne peut pas résumer Bécassine à ce seul décalage avec la vie moderne. D’un point de vue professionnel, le rôle de la jeune Bretonne n’est pas anodin. « L’emploi de maison est vécu comme un ascenseur social pour les filles qui n’ont pas eu la chance d’aller à l’école. Et d’ailleurs, Bécassine ne reste pas bonne très longtemps. Dès que la guerre démarre, elle quitte Madame de Grand-Air et fait toutes sortes de métiers. Mais surtout, elle va devenir gouvernante d’enfants, une belle promotion sociale. Là, on a un nouveau récit qui commence avec Loulotte, la petite fille dont elle s’occupe, dont elle assure l’éducation, et qu’elle pousse à devenir une femme qui plus tard aura des responsabilités dans la vie économique. C’est là où le message est très fort. »  Ainsi, avant son emploi de gouvernante, Bécassine s’empare de quantité d’activités réservées aux hommes, à un moment où il n’y a que quelques pionnières, qui sont considérées comme des aventurières. Mais ce sont ces femmes-là qui sont les modèles de la jeune Bretonne, comme Suzanne Lenglen pour le sport ou Marie Marvingt, « la fiancée du danger ». En allant un peu plus loin, on ne peut s’empêcher de souligner que Simone de Beauvoir et Françoise Dolto étaient toutes deux lectrices de La Semaine de Suzette, et que la pédiatre mettait bien en vue des albums de Bécassine dans ses maisons vertes. La complexité des aventures d’Annaïck Lebornez ne s’arrête d’ailleurs pas là car Caumery, monarchiste bon teint, ne se privait pas de placer quelques couplets réactionnaires, dénonçant entre autres exemples les grandes grèves de 1919. Mais dans le même temps, suivant à la source ses convictions catholiques, il préserva son héroïne de la xénophobie ambiante de l’entre-deux-guerres. Cet ensemble de constatations montre bien la richesse et l’épaisseur des récits de Rivière, Languereau et Pinchon. De quoi réévaluer considérablement l’intérêt des aventures de Bécassine, tombées en désuétude depuis l’arrêt de La Semaine de Suzette en 1960.

Bécassine, une légende du siècle. Bernard Lehembre. Gautier-Languereau. 168 pages. 29 €

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Un personnage engagé pendant la Première Guerre mondiale.

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L’humour absurde qui transpire dans Bécassine a un petit côté anglais.

 

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