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Si les femmes ont toujours été présentes dans la bande dessinée, elles y ont longtemps joué les seconds rôles, admiratives de leurs héroïques compagnons masculins. À partir des années 60, les premiers personnages principaux féminins font leur apparition, dans la douleur, avant de finalement s’imposer avec la lente évolution des mentalités.

Tintin, Spirou, Lucky Luke, Blake & Mortimer, Gil Jourdan, Astérix, Gaston Lagaffe, Blueberry, Achille Talon… Le constat est sans appel : les héros de bande dessinée dite classique sont tous, ou presque, de sexe masculin. Et la liste s’allonge encore et toujours s’il l’on prend en compte les grands succès des décennies suivantes avec Corto Maltese, Thorgal, Jeremiah, XIII, Largo Winch, Titeuf, Lanfeust ou encore Le Scorpion. Les personnages féminins n’en sont bien sûr pas absents – la Schtroumpfette, M’oiselle Jeanne – mais ils jouent toujours des rôles certes sympathiques mais subalternes. Sans bien sûr la justifier, cette situation peut s’expliquer par au moins trois facteurs. Jusque dans les années 90, à quelques rares exceptions comme Chantal Montellier, Claire Brétécher ou encore Florence Cestac, l’art séquentiel est un milieu d’hommes, qui ont naturellement eu tendance à animer des personnages dans lesquels ils pouvaient facilement s’incarner. La femme devenant dès lors soit un faire-valoir, soit un objet de fantasmes, voire les deux. Par ailleurs, avant de s’adresser également aux adultes, la BD a trop longtemps été une activité de détente réservée aux seuls garçons ; les jeunes filles étant priées de jouer à la dinette ou, au mieux, quand on avait pris conscience qu’elles avaient elles aussi des capacités cérébrales, de se plonger dans un épisode de Martine, mieux à même de les préparer à leur futur rôle de femme au foyer et de gentille mère de famille. Enfin, à l’image de la société patriarcale et androcentrique dans laquelle elle se développait, la bande dessinée a longtemps absorbé, digéré et véhiculé les stéréotypes concernant l’essence, l’existence et le rôle de la femme. Le personnage principal ne pouvant dès lors qu’être un homme, figure héroïque, aventurière, séductrice, intellectuelle, ou laborieuse. Un état d’esprit rétrograde, encore renforcé par la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à l’enfance et à l’adolescence.

Jugé trop émancipé, le personnage de Barbarella a été classé dans la catégorie "érotique" afin de limiter sa diffusion.

Jugé trop émancipé, le personnage de Barbarella a été classé dans la catégorie « érotique » afin de limiter sa diffusion.

Première héroïne de bande dessinée, Bécassine, qui vient de célébrer ses 110 ans, est l’exemple type de la femme soumise et volontiers niaise. N’oublions pas que ses péripéties paraissaient dans La Semaine de Suzette, une revue pour enfants publiée par la très catholique maison d’édition Gautier-Languereau. Bécassine y incarnait les valeurs et la morale chrétiennes, à une époque où celles-ci semblaient menacées par l’école républicaine et la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, votée en 1905. Lili, créée en 1909 dans Fillette, répond elle aussi à une vision conservatrice de la femme. Il faut finalement attendre les années 60 pour voir naître la première héroïne émancipée. Imaginée en 1962 par Jean-Claude Forest, qui s’est inspiré pour l’occasion de la plantureuse Brigitte Bardot, Barbarella scandalise dès sa première apparition dans V Magazine. Libre et féminine, elle illustre tout ce qu’une femme ne peut à l’époque pas être : belle, intelligente, indépendante et aventureuse à la fois. Un privilège jusqu’alors réservé aux seuls hommes. Très vite qualifiée d’érotique, argumentum ad hominem idéal pour mieux la discréditer et la cacher aux yeux de nos chères têtes blondes, la série est aujourd’hui considérée comme l’une des premières bandes dessinées pour adulte. Force est de constater que, dans le même temps, les mentalités sont déjà plus avancées outre-Atlantique. Malgré la lourdeur puritaine qui pèse sur la société américaine et l’entrée en vigueur du Comics Code en 1954, Wonder Woman dessoude depuis longtemps ses adversaires à coups de lasso magique. Créée en 1941 dans All Star Comics par William Moulton Marston, la princesse amazone incarne même une certaine forme de féminisme militant, même si ses allures de pin-up répondent aux désidératas plastiques de l’époque. Côté japonais, malgré l’adoption d’une nouvelle constitution qui donne, notamment, le droit de vote aux femmes, les lignes sont encore difficiles à faire bouger. Apparue en janvier 1953, Princesse Saphir est l’une des premières héroïnes marquantes de l’histoire du manga. Cette série d’Osamu Tezuka consacre également le genre shojo, destiné aux jeunes filles. Ironie du sort, le personnage principal de cette saga possède deux cœurs : un masculin, un féminin. Histoire de ne pas trop bousculer le lectorat nippon…

Encore très stéréotypée, Natacha n'en reste pas moins l'une des premières héroïnes récurrentes du Journal de Spirou.

Encore très stéréotypée, Natacha n’en reste pas moins l’une des premières héroïnes récurrentes du Journal de Spirou.

Sur le Vieux Continent, le tournant Barbarella donne visiblement des idées aux auteurs français et belges. En 1967, Pierre Christin et Jean-Claude Mézières lancent la série Valérian, agent spatio-temporel dans le journal Pilote. Dans sa première aventure, le héros rencontre Laureline, qui deviendra par la suite son acolyte, puis sa compagne. Dès le départ, la jeune femme est vue comme un personnage principal et non comme un faire-valoir pour son courageux équipier. Il faudra malgré tout attendre 2007 pour que la série prenne le nom de Valérian et Laureline. Dans le même registre de la science-fiction, Roger Leloup crée en 1970 le personnage de Yoko Tsuno, qui donne, elle, directement son nom à la série. Publiée dans Spirou, elle constitue une petite révolution pour ce titre de presse jeunesse. Ses faire-valoir sont des hommes – Vic et Pol – et elle capte un lectorat féminin jusqu’alors marginal. Il est intéressant de constater que, quelques mois auparavant, dans le même journal, François Walthéry avait, lui, imaginé Natacha, une hôtesse de l’air dont la plastique parfaite occultait quelque peu les autres qualités. D’aucuns y verront même une version édulcorée des aphrodites dénudées qui commençaient à faire la notoriété de Guido Crepax (Valentina) ou de Milo Manara.

Jeune scientifique dynamique, Yoko Tsuno inverse pour la première fois les rôles en se faisant accompagner par deux faire-valoir masculins.

Jeune scientifique dynamique, Yoko Tsuno inverse pour la première fois les rôles en se faisant accompagner par deux faire-valoir masculins.

Après les événements de mai 1968 et la fondation du Mouvement de libération des femmes en 1970, les héroïnes de bande dessinée se font plus nombreuses. En 1972, Greg et Hermann lancent Comanche, ambitieux western au féminin qui met en scène une jeune propriétaire terrienne du Wyoming. Un univers rude et machiste, popularisé par le cinéma et la BD, dans lequel les premiers rôles avaient jusqu’alors exclusivement été réservés aux hommes. En 1976, Tardi frappe de son côté un grand coup avec Adèle Blanc-Sec, irrésistible feuilletonniste spécialiste des enquêtes mystérieuses et fantastiques. Certains malveillants rétrogrades y voient toujours un authentique garçon manqué. Adèle est en réalité avant tout une femme libre, célibataire, fumeuse, en totale réaction face à une société patriarcale et misogyne où monsieur veut cantonner madame à son rôle de sous-fifre. Certains personnages secondaires prennent également de l’ampleur, comme Sécotine (Spirou) ou Kriss de Valnor (Thorgal). Depuis, les rayons des librairies ont vu fleurir, dans des registres très divers, Aria, Nausicaä, Jessica Blandy, Agrippine, Sœur Marie-Thérèse des Batignolles, Carmen McCallum, Mélusine, Nävis (dans la série Sillage), Tank Girl, Lou, ou encore Aya de Yopougon. Sans compter les héroïnes plus ou moins autobiographiques de Pénélope Bagieu, Margaux Motin et autres Diglee, qui ont popularisé, avec leurs personnages girly, une bande dessinée destinée aux femmes.

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