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L’emblème de Hydra : une pieuvre dont les tentacules peuvent étouffer le monde, la tête de mort qui rappelle le projet morbide de l’organisation et l’insigne SS. Copyright Marvel/PAnini

 

7 décembre 1941, le Japon attaque Pearl Harbor, les États Unis entrent militairement dans la Seconde Guerre mondiale. Mais à bien y regarder, ils ont commencé à combattre l’Allemagne nazie une année plus tôt. Décembre 1940, Captain America arrive sur le marché et sur le théâtre des opérations. Sa mission est clairement définie par ses créateurs : botter le cul aux dictateurs fascistes. Dans cette croisade, il va affronter une organisation créée par des nazis entre plus tarés que les nazis originaux : Hydra. Cette organisation perdure dans le temps, les scénaristes l’adaptant suivant les époques en lui laissant beaucoup de ses caractéristiques d’origine. C’est le cas entre 1965 et 1967 quand Nick Fury est chargé de son cas.

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La pieuvre ou l’araignée est souvent utilisée pour personnaliser un ennemi hégémonique dont on veut signifier le côté malsain. Le Japonais comme les nazis n’échappent pas à la comparaison dans le monde comics édités entre 1940 et 1945.

 

Hydra, des super nazis contre l’Amérique

Le nazisme imaginé par Jack Kirby et Joe Simon est particulier, il est adapté à l’univers des super héros et à ce que pouvait en saisir le public américain de l’époque. Les nazis sont vus comme des êtres démoniaques, experts en technologie de pointe, prêts à sacrifier leur apparence physique quand ils dirigent mais anonymes et dressés à l’obéissance pour les exécutants. Le nazisme est considéré comme une entité technologico-capitaliste prête à dominer le monde. Hitler n’est pas le personnage principal de ces histoires, il est rapidement supplanté par Crâne Rouge, qui est à la tête de Hydra. L’emblème de cet organisme est une pieuvre à tête de mort, qui cherche à capturer le monde dans ses tentacules, plus pour le contrôler que pour l’étouffer. Crâne Rouge, expert en manipulations politiques, trahisons et coups fourrés, a perdu son visage humain lors d’une expérience qui a mal tourné. Ce personnage terrifiant n’est pas très différent de Captain America, ils ont les mêmes qualités, la même endurance mais leurs mentalités diffèrent. Crâne Rouge ne croit en rien d’élevé, il est enivré par le pouvoir et règne par la force ou la terreur. A l’opposé, Captain America ne désire rien pour lui-même, il vénère l’Amérique qu’il prend comme un tout parfait. Sa force vient d’un Sérum de Super Soldat (S.S.S.), à peu près le même que celui qui a transformé Crâne Rouge en super Nazi mais sa supériorité est morale. Il était impératif que les USA vainquent le nazisme par des moyens humains égaux à celui de leurs adversaires, pour montrer qu’ils n’ont pas besoin de super pouvoir pour sauver le monde dans la réalité. Les hordes post nazies de Hydra seront réduites en cendres car les troupes de Captain America sont  meilleures pour l’avenir du monde…

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Johann Schmidt, futur Crâne Rouge est le bras droit d’Hitler. Ambitieux, il évince tous les autres familiers du dictateur. Il renonce à son humanité en préférant conservant à la place de son visage humain, une tête de mort couleur sang. Captain America pense l’avoir détruit mais Crâne Rouge revit dans le années 50 dans la peau d’un agent communiste. La connexion avec l’Hydra proto communiste des années 60 est évidente. ©Marvel

 

Hydra resurgit dans un nouveau costume

On aurait pu croire Hydra écrasée définitivement avec la mort de Crâne Rouge ; pendant de nombreuses années, personne chez Marvel n’en a entendu parlé.  En 1965, Hydra ressurgit sans qu’on sache bien comment ni pourquoi elle menace, comme en 40, le monde libre.

Stan Lee qui a repris le scénario se situe dans la continuité des créateurs de Captain America tout en l’adaptant. L’époque est au combat contre le communisme et les auteurs de comics vont sans problèmes faire entrer leur nouvel adversaire dans le costume des séides d’Hitler en l’élargissant un peu. L’Hydra des années 60 diffère de celle des années 40 mais elle garde des traits qui rappellent l’Hydra nazie : volonté totalitaire de contrôle des esprits, culte du chef, obéissance aveugle, chef intouchable et inconnu de ses hommes, volonté de contrôler le monde, mépris pour la vie humaine des ennemis ou alliés, goût du pouvoir pour le pouvoir, son cri de ralliement est «Hail Hydra !»…. Ses membres ont repris les costumes de leurs ainés, ils sont tout en vert avec une cagoule qui leur assure l’anonymat pour l’extérieur mais aussi entre eux. Hydra en 1940 est une armée maléfique et dévoyée mais 25 ans après, en pleine guerre froide, cette organisation totalitaire est organisée comme un mouvement sectaire.

Le public américain n’est pas dépaysé par cette réapparition, il retrouve des références qu’il connait. On remarque des liens avec la terminologie employée par le Ku Klux Klan puisque le chef de Hydra s’appelle Suprême Hydra alors que le grand chef du Klan est désigné sous l’appellation Imperial Wizard ou Grand Wizard. Il faut aussi se rappeler que Edgar Hoover, le chef du FBI, abreuve ses compatriotes d’avertissements sur les dangers du communisme depuis les années 30. Le maccarthysme a pris le relais. Si tout le monde met en avant les vedettes de Hollywood mises en cause, les vraies victimes de la répression sont des anonymes, laissant croire que les communistes sont partout et qu’il faut les débusquer. Pour y parvenir, il n’y a qu’un seul moyen : de super policiers aux pouvoirs étendus et aux méthodes musclées.

Dernière particularité de cette Hydra renaissante : ses membres, sans qu’on sache trop comment, sont des experts en technologie de pointe. Ses ingénieurs, qu’on ne connaît pas, sont capables de produire des machines toutes plus démentes les unes que les autres. Les Américains sauront les contrer à chaque fois car ils ont dans leur rang un génie : Tony Stark.

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Les membres du Hydra des années 60 sont costumés et masqués, ils affectionnent les marches au flambeau et les souterrains. Ils ont deux cris de ralliement : Hail Hydra ! (dans lequel la filiation avec les nazis se retrouve) et Coupez un membre, deux prendront sa place !… pour bien signifier l’aspect viral de l’organisation mais aussi un rappel de l’hydre mythologique immortelle dont les têtes se régénèrent une fois coupée. ©Marvel

 

Hydra, un portrait en creux de l’âme américaine

L’année du retour de Hydra n’est pas une date sans importance dans l’histoire américaine. 1965 marque en effet l’entrée dans la guerre du Vietnam des conscrits américains. Jusque là, le gouvernement n’a envoyé que des conseillers et du matériel, le gros de la population n’est pas vraiment concerné. Mais dès que des fils ou des maris partent se battre, tout change. La bataille de l’opinion doit être gagnée. Les éditeurs de comics se mettent au diapason des cinéastes ou des écrivains. Comme au temps de Captain America et des nazis, il n’est pas question d’envoyer un être aux super pouvoirs. Les États Unis sont au-dessus de ça. Mais l’urgence est telle qu’il faut faire vite, le gouvernement crée le SHIELD et recrute pour le diriger un nouveau « super homme ». Son choix se porte sur Nick Fury. Fury est un policier, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, courageux, grande gueule, dur avec ses hommes mais bienveillant, on est loin de Captain America. Tout le contraire du Suprême Hydra qui punit avec cruauté sans jamais faire preuve de courage puisqu’il ne se bat pas directement. Nick Fury ne laissera jamais ses troupes monter au combat sans lui, il est toujours et quoi qu’il arrive en première ligne, visage découvert. Son combat est juste, pourquoi devrait il se cacher sous un déguisement ? Même chose pour les hommes de troupe. Fury est entouré d’anciens combattants qui lui sont dévoués, qui l’admirent et pourraient le suivre n’importe où au péril de leur vie. Eux non plus ne portent pas de masques. Qui plus est, leurs visages sont individualisés. Ils existent et sont des personnes avec une histoire singulière et une personnalité qui peut s’exprimer librement. L’aspect physique des uns et des autres est extrêmement important dans ces aventures. Il définit l’honnêteté, le courage, une certaine idée de soi-même et des autres. Ainsi Nick présente toujours la même tête tandis que le Suprême Hydra ou ses avatars n’hésitent jamais à changer de costume, d’aspect et surtout de visage. Rappelant que durant la Seconde Guerre mondiale, Crâne Rouge a fait le choix de la terreur en abandonnant son visage humain, ses successeurs prennent l’apparence d’un autre après des opérations de chirurgie. Une diablerie dont les Américains ne sont pas capables nous affirment les auteurs des aventures du SHIELD.

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Pour affronter Hydra, Nick Fury n’a pas de super pouvoirs. Même si le danger est grand, il n’a besoin que de son talent et de son courage. Sur cette couverture, en plus de combattre des ennemis invisibles, il sauve, très chevaleresque, la fille du Suprême Hydra qui vient de trahir son père. Il est épaulé par son plus fidèle adjoint surnommé Vieux Poilu, présent dans la soucoupe. ©Marvel

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A la fin de cette planche, Suprême Hydra montre sa fourberie. Connu sous les traits d’un richissime playboy sud-américain, mais est ce vraiment sa véritable identité, il enfile la tenue et l’identité d’un autre pour attaquer Nick Fury et le QG du SHIELD. © Marvel

 

Hydra, un système politique dévoyé

Fury aime l’Amérique et son système politique. Son autorité lui vient du Président, démocratiquement élu, à qui il rend des comptes. Son pouvoir est contrôlé par une personne connue et identifiée. Là encore, le contraste est puissant avec Hydra : entité internationaliste sans territoire, sans mémoire, sans attaches populaires. C’est l’image que les Américains ont des communistes. Ils ne conçoivent pas qu’on puisse adhérer à cette idéologie de plein gré. De là découle l’autre particularité de la nouvelle Hydra. Celle de 1940 était un adversaire militaire, celle de 1965 est un adversaire terroriste et politique. Adversaire politique d’un genre nocif, ce groupement ne peut pas être un parti ou une organisation politique «normale», c’est forcément un groupement opaque dont le fonctionnement est celui d’une secte. Avant-guerre et juste après la Seconde Guerre mondiale, il existait aux États-Unis un mouvement bien implanté de sympathie pour les idées communistes. Il a été littéralement brisé avant-guerre avec l’aide de la mafia, puis après-guerre sous la houlette du maccarthisme. Présenter Hydra comme une secte permet de discréditer le mouvement communiste auprès de la population en lui montrant que le système américain est le meilleur et surtout le plus démocratique.

Pour appuyer leur démonstration, les scénaristes brouillent les pistes. Dans les premiers épisodes le Suprême Hydra n’est autre que le secrétaire du dirigeant d’un très grand groupe capitaliste. Peut-on imaginer meilleur moyen pour prouver la malignité de cette organisation que de l’inscrire au centre du dispositif constitutif de la culture américaine ? Non content de menacer la démocratie, Hydra est aussi une menace pour l’économie et la prospérité puisque son but n’est pas le développement de l’entreprise mais son instrumentalisation.

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©Marvel

 

La boucle est bouclée

S’il peut être légitime de s’interroger sur les rapports entre la Hydra nazie et la Hydra des années 60, il suffit de lire le dernier épisode de l’année 1967. Nick Fury est associé aux 4 Fantastiques pour déjouer une énième tentative de Hydra en Amérique du Sud. Répandant littéralement la haine autour de lui grâce à un gaz mystérieux, Suprême Hydra est en passe de réussir, les défenseurs de l’Amérique sont divisés, ils se haïssent. Fury trouve l’antidote, ses amis sont sauvés, ils tuent le chef de la Pieuvre et au moment où ils lui enlèvent son masque, ils découvrent… un sosie d’Hitler !

Au cours de ses aventures, Nick Fury se heurte sans arrêt aux volontés hégémoniques de la Pieuvre. Elle change de nom, quelque fois de forme, de chef, sans changer ses caractéristiques qui la rendent immédiatement identifiable avec le danger communiste durant la Guerre froide. En reconstruisant cette organisation 20 ans après sa création, Jack Kirby et Stan Lee donne à voir une passionnante image de l’Amérique conquérante et au final trop sûre d’elle-même et de ses valeurs. Les tentatives pour ancrer ces images de l’autre dans les mentalités américaines seront finalement un échec, les manifestations populaires auront, en partie, raison de l’engagement américain au Vietnam.

 

Les 4 Fantastiques et Nick Fury ont fini par vaincre le Maitre de la Haine, sous le masque : un sosie d’Hitler. Le H de Hydra, Haine et HItler est omniprésent dans les décors et sur les costumes. ©Marvel

 

 Intégrale Nick Fury tome 1 1965-1967. Nick Fury, agent du Shield. Éditions Panini. 180 pages, 29,95 euros.

Un grand merci à Laurent Henninger dont la connaissance de la culture politique américaine a enrichi cet article.

 

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