© Spiegelman/Flammarion

© Spiegelman/Flammarion

Devant la pléthore de bandes dessinées historiques qui envahissent chaque mois les librairies, il est de plus en plus difficile pour un album de sortir du lot. La couverture se doit donc d’être la plus accrocheuse possible. Quitte à avoir recours à une symbolique aussi efficace que réductrice, telle que la croix gammée.

Les observateurs le constatent chaque jour : la bande dessinée, autrefois encore havre de paix pour bon nombre de créateurs, est de plus en plus contrainte de se soumettre aux lois du marché. On voit même certaines maisons d’éditions alternatives se mettre au diapason des stratégies marketing lancées par les plus grosses écuries. Dans un secteur où le grand public n’est pas fidèle à un auteur ou un éditeur, l’absence de marque forte doit être compensée par une identité visuelle percutante, seule à même d’attirer le chaland, perdu parmi les innombrables sorties. La couverture d’un album de bande dessinée ne peut plus dès lors être laissée au hasard. Tout est soigneusement pensé, étudié, et conçu pour une efficacité maximum en termes de diffusion et de communication. On assiste d’ailleurs à une certaine uniformisation des couvertures, tant dans la composition du visuel principal que dans la maquette, qui répondent désormais à des schémas et des codes bien établis et réputés efficaces. En ce qui concerne la bande dessinée consacrée à la Seconde Guerre mondiale, la croix gammée est devenue plus qu’un marqueur chronologique ou un symbole ; c’est un impératif de communication.

Un duo aux regards graves et un SS aux traits parfaitement aryens ne suffisaient pas : la croix gammée s'imposait... © Alcante/Jovanovic/Glénat

Un duo aux regards graves et un SS aux traits parfaitement aryens ne suffisaient pas : la croix gammée s’imposait… © Alcante/Jovanovic/Glénat

Il suffit, en effet, de déambuler dans une librairie spécialisée pour constater que les couvertures de BD comportant une croix gammée sont désormais légion. Et ce n’est certainement pas un hasard. Certes, le symbole du NSDAP – un svastika noir incliné à 45°, en général sur fond blanc avec un liseré rouge – informe immédiatement sur la période à laquelle se déroule l’histoire. Il est également un indicateur de la nature de l’intrigue et des motivations de certains de ses protagonistes. Le public intéressé par la Seconde Guerre mondiale est, par ce biais, directement ciblé. Il fait immédiatement le lien entre la croix gammée, le contenu supposé de l’album, et ses propres centres d’intérêt. Il y a donc de fortes chances qu’il s’arrête pour ouvrir, feuilleter, et acheter l’album. Si c’est le cas, la couverture et sa symbolique forte auront fait leur office. Félicitations et fin de l’histoire ? Non, car cette réussite hypothétique se fait au détriment d’une diversité graphique qui finit par lasser des lecteurs qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne se laissent pas tous prendre pour des vaches à lait. Et que dire des associations d’idées réductrices qui gravitent autour de certaines thématiques brûlantes comme la franc-maçonnerie ou l’ésotérisme ? Là aussi, une symbolique nazie peu maîtrisée permet de raviver croyances et fantasmes, mais conduit en général l’intrigue dans une impasse, comme pour le premier tome de Marcas, maître franc-maçon (Giacometti, Ravenne et Parma, Delcourt).

Mon escalier d'honneur est un peu froid. Si j'accrochais un grand drapeau nazi pour égayer l'ensemble ! © Renaud/Gihef/Sandawe

Mon escalier d’honneur est un peu froid. Si j’accrochais un grand drapeau nazi pour égayer l’ensemble ! © Renaud/Gihef/Sandawe

Banalisation d’un symbole fasciste

Au-delà de ces raccourcis faciles, empruntés par des communicants qui ont recours à des méthodes parfois discutables, se pose la question plus inquiétante de la banalisation d’un symbole fasciste. Trop souvent, la croix gammée ne se réfère plus aujourd’hui aux horreurs commises par les nazis, mais plus généralement au camp des perdants sur lequel ont triomphé les troupes alliées accompagnées de la bannière étoilée, de l’Union Jack ou du drapeau rouge. Comme dans un match de football ou à l’Eurovision. Or, la symbolique nazie fait partie intégrante d’une vision fasciste et raciste de la société qu’on ne peut pas aborder avec légèreté. Croix gammée et runes ne sont pas des synonymes graphiques du drapeau allemand ou de la croix alésée qui ornait avions et véhicules terrestres de la Wehrmacht. Preuve que le mélange des genres est évitable, plusieurs séries comme Les Divisions de fer ou Wunderwaffen utilisent justement la symbolique de la croix alésée plutôt que celle de la croix gammée pour désigner les appareils allemands ; sans que cela n’entame le moins du monde l’efficacité des couvertures qui réside ailleurs. Cette dernière n’est donc pas un incontournable, mais un choix délibéré qui se doit donc d’être pleinement assumé.

Spirou a-t-il collaboré avec l'occupant ? © Yann/Schwartz/Dupuis

Spirou a-t-il collaboré avec l’occupant ? © Yann/Schwartz/Dupuis

Dans certains cas de figure, la croix gammée apparaît discrètement. Sur un brassard (La Bête est morte !, Le Fils d’Hitler), un drapeau (Il était une fois en France t.2, Résistances t.2), un avion de combat (Escadrille Normandie-Niemen t.2, Lady Spitfire t.2), ou encore un insigne (Chasseur d’héritiers t.1, Kersten, médecin d’Himmler t.1). Elle correspond alors à un élément du décor dont la présence est pleinement justifiable. La maquette n’en fait pas l’élément central de la couverture mais un détail graphique qui permet d’enrichir et d’authentifier le dessin. Quand elle se fait plus grande, la croix gammée n’en devient toutefois pas pour autant systématiquement un outil marketing. En 1987, la couverture de la première partie de Maus (Flammarion) présente une énorme croix gammée avec, en son centre, une tête stylisée d’Adolf Hitler. Une manière pour Art Spiegelman de frapper les consciences à une époque où ce symbole est encore tabou. Idem pour Hitler (Cornélius), de Shigeru Mizuki, qui se présente comme une déroutante biographie du dictateur allemand. Dans un autre registre, Olivier Schwartz et Yann ont choisi de choquer le lecteur traditionnel du Journal de Spirou avec un titre ambigu, Le Groom vert-de-gris (Dupuis), et une couverture tout aussi provocatrice. Objectif atteint puisque cet album a fait scandale à sa sortie.

Le recours à la croix gammée pour évoquer le sort des incorporés de force était certainement le raccourci à éviter. © Gloris/Terray/Quadrants

Le recours à la croix gammée pour évoquer le sort des incorporés de force était certainement le raccourci à éviter. © Gloris/Terray/Quadrants

Jouer sur les fantasmes

Beaucoup moins soutenable sont ces croix gammées tout aussi furtives que parfaitement inutiles. Certaines tombant comme un cheveu sur la soupe. Il en est ainsi pour Le Dernier des Schoenfeld (Glénat), dont le premier et le second opus arborent des svastikas (en plus d’une étoile de David pour le tome 1 !) non seulement mal dessinées mais également parfaitement futiles, si ce n’est en tant que telles. On peut également se demander pourquoi Marvano s’est cru bon de truffer chaque couverture de son triptyque Grand Prix (Dargaud) avec un ou plusieurs exemplaires du symbole du parti nazi. Autre exemple, le dirigeable qui figure sur la couverture du tome 1 de L’Héritage du Diable (Bamboo), décoré d’une immense croix gammée à l’authenticité hautement contestable. Mais comme la discrétion n’est, semble-t-il, pas suffisamment efficace, certains éditeurs n’hésitent plus à rajouter, sans raison valable, des croix gammées de tailles parfois imposantes. La liste ne cesse de s’allonger, mais citons notamment L’Innocente (Warnauts et Raives, Le Lombard), Malgré-nous t.1 (Gloris et Terray, Quadrants), Spynest t.1 (Sala et Alliel, Soleil), Zigeuner t.1 (Legendre et Planellas, 12bis), D’Encre et de sang t.1 (Renaud et Gihef, Sandawe), ou encore Space Reich t.1 (Nolane et Maza, Soleil). La croix gammée s’inscrit parfois dans l’identité visuelle de la série, comme pour Sir Arthur Benton t.1 (Tarek et Perger, EP), KGB t.2 (Mangin et Kerfriden, Quadrants), ou L’Alternative t.2 (Chevais et Deighton, Glénat). On notera le nombre écrasant de premiers tomes qui figurent sur cette liste, preuve de la dimension purement marketing de l’utilisation de la croix gammée.

Difficile de faire plus racoleur en la matière... ©Neuray/Lemaire/Casterman

Difficile de faire plus racoleur en la matière… ©Neuray/Lemaire/Casterman

De nombreuses couvertures ne peuvent par ailleurs pas justifier le recours au svastika par la meilleure compréhension du contenu de l’album. Soit le dessin est très explicite – Sept psychopathes (Vehlman et Phillips, Delcourt), figurant le buste d’Adolf Hitler ; Airborne 44 t.2 (Jarbinet, Casterman), Sherman t.4 (Desberg et Griffo, Le Lombard), Ars magna t.1 (Alcante et Jovanovic, Glénat), American vampire legacy t.1 (Snyder et Murphy, Urban comics), représentant un soldat allemand ; Dent d’ours t.2 (Yann et Henriet, Dupuis), illustrant le décollage de chasseurs allemands -, soit c’est le titre qui l’est, comme pour J’ai tué Adolf Hitler (Jason, Carabas). La palme revient à la couverture des Cosaques d’Hitler t.1 (Lemaire et Neuray, Casterman), qui réussit l’exploit de comprendre le nom du Führer, son portrait, ainsi qu’une immense croix gammée. Il ne manquait plus qu’une vue de l’entrée du camp d’Auschwitz pour convaincre définitivement le public que cette bande dessinée n’avait rien d’humoristique. Vue la stagnation actuelle du marché de la bande dessinée, il y a fort à parier que cette tendance à l’utilisation inconditionnelle de la croix gammée n’est malheureusement pas prête de s’arrêter.

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