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© Brugeas/Toulhoat/Akileos

Et si Hitler avait gagné la guerre ? Ou inversement : et si l’armée française avait enrayé la Blitzkrieg à l’ouest ? A moins de modifier le cours du temps, ces questions ne trouveront jamais de réponse scientifique. La bande dessinée permet, en revanche, de mettre en scène ces versions alternatives de l’Histoire. Et d’assouvir au passage quelques fantasmes.

« Avec des si, on mettrait Paris en bouteille ». Conjugué au conditionnel passé, cet adage peut s’appliquer à l’uchronie, ce non-temps, cette histoire alternative qui imagine quelles voies aurait pu prendre la réalité à partir d’un événement divergent. Si l’on en croit le proverbe, cette approche ne serait donc, au mieux, qu’un vain exercice de style, au pire, une pure perte de temps. Pourtant, malgré ses innombrables détracteurs – mais quel intérêt de réécrire l’Histoire ? –, l’uchronie a également ses adeptes, notamment parmi les lecteurs de bande dessinée. Et ceux-ci semblent particulièrement se délecter d’une vision alternative de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Parmi les nombreux albums qui s’inscrivent dans cette veine, citons, dans des styles assez différents, la saga Block 109, la série aéronautique Wunderwaffen, ou encore le thriller ésotérique Le Grand jeu.

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Et si le Horten Ho 229 avait affronté le Gloster Meteor ? © Nolane/Maza/Soleil

Plusieurs éléments expliquent cette profusion, en premier lieu la proximité chronologique de cette période avec l’époque contemporaine. Des témoins de la guerre 39-45 sont encore en vie, et leurs souvenirs ont profondément marqué leurs enfants et petits-enfants. Conflit le plus meurtrier et le plus destructeur de l’histoire de l’humanité – une phrase qui, à elle seule, glace le sang –, il passionne, plus que jamais, historiens et lecteurs éclairés. Un intérêt légitime, d’autant que les leçons qui semblaient avoir été tirées de cette hécatombe à l’échelle planétaire sont déjà partiellement oubliées. Période de grands progrès techniques, comme le sont paradoxalement souvent les guerres, cet épisode central dans l’histoire du XXe siècle est également un terrain particulièrement propice aux uchronies techniques, où l’invention d’une arme révolutionnaire aurait radicalement changé le cours des hostilités.

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© Brugeas/Toulhoat/Akileos

Le fantasme de la victoire du IIIe Reich

Par ailleurs, l’ampleur de la Seconde Guerre mondiale, par son bilan humain et matériel, par son caractère total et industriel, par sa dimension politique et idéologique, fait l’objet de nombreux fantasmes. Ceux-ci sont l’essence même des uchronies qui sont ici évoquées. Premier d’entre eux : la victoire partielle ou totale du IIIe Reich. Dans Block 109 (Akileos), premier volet d’une collection de récits en un volume qui compte à ce jour six tomes, l’événement divergent est l’assassinat d’Adolf Hitler, en 1941. Un choix radical mais crédible, qui est d’autant plus intéressant qu’il se différencie des options habituellement privilégiées par les auteurs, en général de nature purement miliaire. Reprise en main par des généraux moins enclins à céder aux délires impérialistes et raciaux du Führer, l’armée allemande parvient à battre les Alliés occidentaux, avant que le conflit ne s’enlise sur le front oriental. Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat ne se contentent toutefois pas de réécrire candidement l’histoire. Ils explorent chaque recoin de leur décor pour faire naître, à chaque épisode, une nouvelle intrigue qui puise ses racines tantôt dans la littérature (comme Fatherland, roman auquel Ritter Germania, cinquième opus de la saga, fait référence), tantôt dans le cinéma (comme pour le quatrième volet, New-York 1947, librement inspiré du célèbre long-métrage de John Carpenter : New-York 1997).

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22 mars 1941 : Adolf Hitler est assassiné par les siens. © Brugeas/Toulhoat/Akileos

Dans la même veine, Wunderwaffen (six volumes, Soleil) a opté pour une narration et une intrigue plus classiques. Le choix de l’uchronie a ici surtout un but : mettre en scène les fameux avions à réaction dont Hitler pensait qu’ils allaient sauver l’Allemagne. Un vrai bonheur pour les passionnés d’aéronautique, puisque la plupart de ces appareils n’ont en réalité jamais quitté la planche à dessin de leurs concepteurs. On saluera au passage le travail de crédibilité de Richard D. Nolane et de Maza qui ont eu la bonne idée de ne pas croire aux divagations du Führer quant au potentiel de ces fameuses armes miracles. Ce qui explique qu’ils aient choisi un autre événement divergent, à savoir l’échec de l’opération Overlord, qui aurait laissé suffisamment de temps aux Allemands pour construire et mettre en service leurs nouveaux jets.

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Et si l’armée française avait pu résister à l’irrésistible avancée des panzers ? © Chauvel/Boivin/Henninot/Dargaud

Mélange des genres

Série ambitieuse au potentiel intéressant, WW2.2 (sept albums, Dargaud) souffre de petits maux qui en font malheureusement une œuvre inaboutie. Pur exercice de style, les différents récits manquent de profondeur et tournent rapidement à vide. Calqué sur les séries-concepts qui ont fait le succès de David Chauvel aux éditions Delcourt, WW2.2 ne crée pas de liens forts entre les différents albums, qui doivent être vus comme des one-shot. Tout aussi peu convaincant, le tome 16 de la série-concept Jour J (Duval, Pécau & Damien, Delcourt) part du principe que le Titanic n’a pas sombré en 1912. Une chance pour les centaines de passagers qui ont effectivement péri dans le naufrage, mais un authentique coup du sort pour un certain Adolf Hitler (encore lui…) qui, comme par hasard, embarque à bord de l’insubmersible paquebot quelques années plus tard. Celui-ci sombre cette fois corps et biens, ce qui remet en cause le cours de l’histoire. On n’échappe décidément pas à son destin…

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L’uchronie n’est pas supposée être crédible. Avec Les Divisions de fer, on frise même le grand délire. © Sala/Toulhoat/Soleil

Enfin, dans deux styles totalement différents, Le Grand jeu (Pécau & Pilipovic, six tomes, Delcourt) utilise l’uchronie essentiellement comme point de départ d’un thriller fantastique et ésotérique qui met en scène, entre autres, des loups garous nazis et une poignée de savants fous. L’événement divergent n’est absolument pas crédible (comment un seul bombardement – qui plus est effectué par des dirigeables – aurait-il pu stopper l’offensive allemande en France ?), mais la suite de l’histoire est plutôt excitante, magnifiée par une mise en images soignée. Grand délire geek, Les Divisions de fer (trois volumes, Soleil) vont encore plus loin en mettant face à face, dans le premier tome, des mecha allemands et russes au cours de gigantesques affrontement qui feraient passer la bataille de Koursk pour un banal tour d’auto-tamponneuses. La crédibilité historique n’est ici pas recherchée (elle n’est d’ailleurs pas atteinte). La Seconde Guerre mondiale devient un terrain de jeu où combattent des robots, tout comme l’océan l’était devenu dans le film Pacific Rim. On s’enthousiasme pour le dessin de Ronan Toulhoat, dont le style proche du rough est d’une efficacité redoutable, même si le récit de Jean-Luc Sala est un peu léger, quoique très efficace en termes de rythme et d’action pure. La suite de la série (qui voit notamment Américains et Japonais se bastonner sous les cocotiers des îles paradisiaques du Pacifique) bénéficie des mêmes qualités et défauts.

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