Agrégée d’histoire et de géographie, doctorante au Centre d’Histoire de Sciences Po (CHSP, Paris, thèse en préparation sur les récits mémoriels historiques en bande dessinée), Isabelle Delorme travaille régulièrement sur la représentation des génocides dans le 9e art. Elle revient avec nous sur le sujet de la Shoah, dont les auteurs de bande dessinée se sont emparés assez récemment.

CdH : La BD ne s’est pas emparée du sujet de la Shoah tout de suite après la guerre. C’est un phénomène assez récent.

Isabelle Delorme : La seule mention qu’on ait pendant la guerre est assez elliptique. C’est dans La Bête est morte !, d’Edmond-François Calvo, en 1944-45. Il y a juste deux cases où l’on voit un wagon à bestiaux et, furtivement, un juif à l’intérieur qui porte une étoile jaune. Ensuite, la première œuvre explicite qui concerne la Shoah est réalisée aux États-Unis. Bernard Krigstein, un auteur américain de comics, fait en 1955 huit pages sur une histoire fictive qui se passe dans le métro new-yorkais. L’intrigue est très bien ficelée. On pense que la personne traquée dans le métro est un ancien déporté ; en fait, il s’agit d’un ancien bourreau qui est reconnu. On peut souligner au passage qu’Art Spiegelman a contribué à faire connaître Krigstein en l’analysant dans un de ses mémoires d’études artistiques. Il ne l’a d’ailleurs pas découvert tout de suite, mais dix ans après la publication. Entre temps, le procès d’Eichmann en 1961 a permis à Spiegelman, qui a alors 13 ans, de prendre conscience de ce qui s’est passé. Ce que l’on constate ainsi, c’est que la représentation de la Shoah en bande dessinée suit l’émergence de sa mise en lumière au niveau international.

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L’une des deux cases de La bête est morte !

Ce qui est intéressant avec Maus, c’est la question de savoir s’il faut représenter ou pas la Shoah en bande dessinée. A la sortie du premier tome, Art Spiegelman est invité par une association juive dans les environs de New-York. Il présente son livre devant toute une assemblée. Il y a des questions dans la salle. Et là, il y a un vieux monsieur juif qui se lève et qui lui dit : « Vous ne pouviez pas attendre qu’on soit morts pour faire ça ? ». Maus a d’ailleurs été refusé par un certain nombre d’éditeurs. Spiegelman a pris un malin plaisir à publier les lettres de refus dans Meta Maus. Je pense que la publication de Maus a en quelque sorte autorisé d’autres publications sur la Shoah ; mais en même temps, ça a été tellement énorme dans tous les sens du terme, qu’il a fallu un temps pour digérer. A la fois pour accepter que ce soit fait en bande dessinée, et pour avoir l’audace de se mesurer à une œuvre aussi magistrale. D’ailleurs, Miriam Katin raconte qu’en voyant le tome 1 de Maus dans une vitrine à Tel Aviv, elle n’a pas voulu le lire, tellement ça lui paraissait inconcevable. Et pourtant, elle va suivre le même chemin en réalisant Seules contre tous en 2006.

Les huit pages de Master Race

Avec le recul, la publication de Master Race en 1955 paraît complètement incroyable.

C’était un contexte très particulier. Le principe du magazine Impact, dans lequel le récit a été publié, était de faire des histoires courtes en huit pages, avec une fin qui soit totalement inattendue. Ce genre d’histoire, totalement inédite, pouvait correspondre à l’état d’esprit du magazine, qui de fait n’a pas duré, puisqu’il y a eu je crois trois ou quatre numéros. L’éloignement de la scène européenne a permis d’avoir cette distance intellectuelle et d’affronter un peu plus tôt le phénomène. On trouve dans Master Race des détails d’une grande précision pour l’époque, comme les expériences médicales, mais aussi des erreurs. On n’est pas encore bien au point sur tout ce qui s’est passé. Je reviens à Maus parce qu’il y a le problème de la documentation. Spiegelman dit bien qu’il a lu des centaines de livres d’histoire ou des témoignages de rescapés, qu’il a eu accès à des archives photographiques. C’est sans comparaison avec ce que savait Krigstein à son époque.

Le fait que, jusqu’à la fin des années 60, la bande dessinée était considérée comme étant réservée à la jeunesse, a-t-il retardé l’éclosion de BD sur la Shoah, un sujet pas simple à traiter pour un jeune lectorat ?

C’est une bonne question, mais c’est difficile d’y répondre, parce que c’est une évolution qui s’est faite au fur et à mesure. Ce qui est sûr, c’est que lorsque Maus est sorti, on a dit « enfin une bande dessinée qui s’intéresse à des sujets sérieux ». Après, ce qui a gêné la bande dessinée dans la représentation de la Shoah, ce sont deux choses. D’une part, cette mise en lumière progressive qui s’est accentuée après les années 80. A partir du moment où cette mémoire a été en quelque sorte autorisée, reconnue, ça a favorisé la publication d’un certain nombre d’ouvrages. D’autre part, la bande dessinée a longtemps été considérée comme un art mineur. Le Prix Pulitzer décerné à Maus a concouru à faire changer les choses. Aujourd’hui, les auteurs de bande dessinée peuvent s’emparer de n’importe quel sujet.

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La couverture du premier tome de Maus.

 

Représenter un événement aussi inimaginable pose beaucoup de questions. La première étant la manière graphique de le faire.

Bien sûr. Ça a certainement participé à cette émergence tardive du sujet. Comment représenter l’intérieur des chambres à gaz, l’extermination, les corps qui s’entassent, qu’on enfourne, l’agonie extrême des gens, etc ? C’est une des difficultés majeures. Ce qu’on montre et ce qu’on ne montre pas. Même Spiegelman s’interroge par rapport à ça.

Justement, le fait de choisir de représenter des animaux lui a peut-être permis d’avoir un peu de recul ?

Probablement. De prendre de la distance par rapport à ça. Je pense que le film Shoah, de Claude Lanzmann, a probablement aidé aussi par la suite en choisissant de ne pas montrer d’images et juste d’évoquer par la parole. On pouvait évoquer des choses inimaginables en faisant appel au pouvoir de représentation de l’esprit même quand tout n’est pas dit.

Le fait de dessiner souvent en noir et blanc est aussi très parlant.

Le choix du noir et blanc s’est encore plus imposé dans ce genre de représentation, en particulier dans ces récits mémoriels historiques dont Maus est pour moi le fondateur. Il y a une réserve que permet le noir et blanc, le symbolisme du passé, ça permet une retenue. Dans ces récits où il y a un partage de la mémoire, où l’auteur raconte soit sa propre mémoire (comme Marjane Satrapi dans Persepolis), soit la mémoire d’un de ses proches (c’est le cas de Spiegelman avec ses parents, ou d’un autre album que j’apprécie beaucoup qui est l’album de Jérémie Dres Nous n’irons pas voir Auschwitz), ce noir et blanc s’impose. Plus que dans les fictions qui ont commencé à émerger où la couleur est plus fréquente. Il y a un rapport à l’événement qui est autre.

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Une planche de Nous n’irons pas voir Auschwitz, de Jérémie Dres.

 

Outre les récits mémoriels historiques, vous séparez les albums sur la Shoah en deux autre catégories.

Il y aurait aussi des récits qui sont des sortes d’autobiographies historiques. La distance entre les deux est un petit peu difficile à trouver. Dans les récits mémoriels historiques, c’est un événement qui borne le récit. Soit le début soit la fin, mais il est clairement identifié. Ces récits qui sont toujours véridiques, n’ont pas pour objet de raconter le fait historique, mais ils s’inscrivent dedans. Une grande partie du récit de Maus s’arrête quand Vladek et Anja sortent des camps. Il y a quelques pages sur l’exil, mais on peut considérer que l’exil après la Pologne fait partie de la Shoah. C’est différent pour une autobiographie historique. Dans Deuxième génération, ce que je n’ai pas dit à mon père, Michel Kichka raconte toute la vie de son père, en passant en revue des tas de choses qui n’ont rien à voir avec la Shoah. Et puis le troisième cas de figure, ce sont les fictions historiques où les personnages peuvent être tout ou partie inventés (certaines fictions font apparaître des personnages ayant existé). Ce qui ne préjuge pas de la qualité de la bande dessinée. Je pense par exemple à Medz Yeghern, de Paolo Cossi, un récit sur le génocide arménien qui est très bien fait et documenté. Pour moi, il y a bien trois types de récit différents.

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Une planche de Deuxième génération, de Michel Kichka.

Ce qui est intéressant, c’est que sur cette grille de lecture, on plaque celle de Dominique Viart que vous citez dans l’un de vos articles. Il y a les récits des survivants, les récits des descendants des survivants, et les témoignages fictionnels. Ce n’est pas tout à fait pareil.

C’est un autre point de vue et je trouve ça très intéressant. Ce qu’on comprend bien, c’est que les bandes dessinées sur la Shoah s’inscrivent dans ces catégories, et notamment dans ce que Dominique Viart appelle la littérature des camps. Les travaux de Marianne Hirsch, professeur de littérature comparée à l’Université de Columbia, sur la post-mémoire sont également très intéressants. C’est une femme juive d’une petite soixantaine d’années qui a été bouleversée par la lecture de Spiegelman, puis juste après par la vision de Shoah de Lanzman. En fait, elle s’est aperçue qu’elle-même, en tant que fille de survivants, était dans une mémoire traumatique héritée de ses parents et qui pourtant n’avait pas été transmise directement. Et que Spiegelman s’inscrivait dans cette post-mémoire, dans cette génération touchée par quelque chose qui se transmettait soit implicitement soit explicitement. Elle dit par exemple quelque chose qui m’a beaucoup intéressée. Elle dit qu’elle a plus de souvenirs de la vie de ses parents quand ils étaient en Roumanie, pendant la guerre, que de sa propre enfance, tellement ces souvenirs ont été forts et ont dépassé les siens. C’est ce qu’elle appelle la post-mémoire, et qu’elle observe chez des artistes en général, dont les auteurs de bande dessinée.

Chacune de vos trois catégories se recoupent plus ou moins. Les survivants n’ont par exemple pas fait de fiction.

Tout à fait, c’est ça qui est intéressant. Ce qui l’est aussi, c’est que dans les récits mémoriels historiques sur la Shoah, on a trois générations d’auteurs. Il y a une génération qui est quasiment improbable, c’est la première, et c’est pour ça qu’à ma connaissance il n’y a qu’un auteur, qui est Miriam Katin. En 1944, à l’âge de deux ou trois ans, elle fuit dans la campagne avec sa mère, pour échapper aux premières rafles de juifs hongrois. Que lui reste-t-il de cette époque là ? En 2006, elle écrit un récit où elle raconte ce qui lui est arrivé, et elle dit bien que ce récit est constitué de sa propre mémoire, du récit de sa mère et des quelques documents qui lui restent. C’est le seul récit de la première génération. Pour la deuxième génération, on en a plusieurs. Spiegelman est la tête de file, mais il y en a d’autres comme Martin Lemelman, qui a écrit La fille de Mendel en 2007, l’histoire de sa mère qui survit de manière incroyable en Galicie orientale. Et puis il y a la troisième génération, qui a pris de la distance mais qui redécouvre. C’est le cas de Jérémie Dres, qui part sur les traces de sa grand-mère, qui était polonaise, qui n’a pas vécu directement la Shoah car elle a émigré en France au début des années 30, mais dont une grande partie de la famille a été assassinée. Mais c’est toute sa mémoire. Quand sa grand-mère auquel il était très attaché meurt, il part pour explorer cette mémoire. Mais il dit bien, et le titre de l’album est très évocateur, Nous n’irons pas voir Auschwitz. Ça ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse c’est ce qui reste de cette mémoire, de cette parentelle.

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Une planche de Seules contre tous, de Miriam Katin

 

Ce qui intéressant dans ces récits mémoriels historiques, c’est qu’il n’y a plus seulement des textes et du dessin, mais il y a aussi des documents annexes de toute nature, très souvent des photographies, mais aussi des reproductions de passeports, de documents d’exil, etc. Je pense que c’est de la micromémoire, captivant pour reconstituer des itinéraires individuels qui montrent cette histoire collective. Cette dimension, on ne l’a pas dans la fiction. Ce qui n’empêche pas des albums très réussis, comme L’Enfant cachée, de Loïc Dauvillier et Marc Lizano. C’est une grand-mère qui raconte à sa petite-fille ce qu’elle a vécu, comment elle a été sauvée d’une rafle. Elle n’arrive pas à en parler à son propre fils, mais parvient à le faire à sa petite-fille. C’est magnifique. Comme c’est à destination de la jeunesse, le dessin est très rond, très doux, et en même temps extrêmement émouvant.

Par l’intermédiaire de ces fictions, ça montre aussi qu’il n’y a pas besoin d’être juif pour parler de la Shoah.

Bien sûr. Ce n’est pas anodin. Pour L’Enfant cachée, aucun des auteurs ne l’est. Loïc Dauvillier dit qu’il n’est pas juif, mais qu’il a une sensibilité très importante pour ce genre de faits historiques et qu’il considère comme un devoir de porter cette mémoire et de la transmettre. En revanche, pour d’autres auteurs de fiction historique, on peut peut-être se poser la question de la motivation. On ne peut pas nier que, maintenant, la Shoah est devenue un sujet porteur. Dans quelle mesure n’est-elle pas devenue une niche pour les éditeurs, un sujet qui fait vendre ? C’est une question qu’on peut se poser. Il y aura aussi des subventions, des aides, parce qu’effectivement il y a des fondations qui peuvent aider. En ce moment, le génocide arménien, c’est porteur. D’un autre côté, ça montre que la Shoah est devenue un sujet comme un autre, même s’il reste encore brûlant.

Alors pour aller encore plus loin, comment est-ce qu’on peut plaisanter en bande dessinée sur la Shoah ? On a tous en mémoire le Hitler = SS de Jean-Marie Gourio et Philippe Vuillemin.

Visiblement, ça reste très difficile. Et des albums qui manient l’ironie, voire envisagent ça d’une façon totalement à rebours, sont finalement très rares. Et souvent pas très bien accueillis. Ce qui n’empêche pas qu’on peut trouver quelques moments, disons, humoristiques, dans certains albums. Dans Nous n’irons pas voir Auschwitz, il y a des moments drôles aussi. Spiegelman sait également prendre de la distance.

On en revient toujours à Maus, l’album pivot.

Oui, c’est le pivot. C’est le fondateur du genre, du récit mémoriel historique. Dans son livre, Kichka dit à son père qu’il aimerait bien écrire quelque chose d’aussi bien que Maus. C’est le repère qui a placé la barre très haut.

Si elle existe, quelle est la singularité de la bande dessinée pour représenter la Shoah ?

Un des intérêts de la bande dessinée est qu’elle permet de reconstituer des faits dont on a la mémoire, mais plus la trace exacte. Il y a un passage intéressant dans Maus là-dessus. L’objectif de Spiegelman était de raconter exactement ce qui s’était passé dans la vie de ses parents. Ou plutôt de son père, car c’est la mémoire de son père qu’il a pu recueillir et pas de sa mère puisqu’elle s’était suicidée auparavant. Et c’est d’ailleurs sans doute un des désastres de la vie de Spiegelman : que son père ait détruit les carnets de sa mère racontant ça. Et donc, il fait très attention de ne raconter que la vérité, ce qui au passage lui pose quelques problèmes parce que son père n’est pas toujours sympathique. Ce constat négatif qu’il fait sur son père l’inquiète et il s’en ouvre à sa belle-mère dans le premier tome de Maus : « C’est quelque chose qui me tracasse pour le livre que je fais sur lui…Sur certains points, il est exactement comme les caricatures racistes du vieux juif avare », ce à quoi elle acquiesce : « Ah ça tu peux le dire  ! » Mais il est honnête. Et donc, dans ses recherches, Spiegelman lit des choses sur l’orchestre d’Auschwitz. Or, son père lui dit qu’il n’a jamais vu l’orchestre d’Auschwitz. Mais Spiegelman a envie d’en parler. Comment faire si son narrateur ne l’a pas vu ? Il a recours à un stratagème, il se dessine avec son père en train d’avancer, de discuter, et il lui demande s’il a entendu parler de cet orchestre. Son père lui répond qu’il ne se souvient pas. Spiegelman revient à l’assaut, en lui disant que c’est très bien documenté. Pendant que Spiegelman parle, ça lui permet de dessiner ce qu’il a lu, de représenter l’orchestre, tout en faisant dire à son père qu’il ne l’a pas vu. C’est très intéressant.

Autre chose. Dans la mesure où il s’agit d’un récit personnel, il y a une identification qui est beaucoup plus facile que pour une fiction. La bande dessinée permet cette identification probablement plus qu’un autre type de livre. Cette association texte-image permet ça. On sait aussi que plus la représentation est simple, c’est Scott McCloud qui explique ça, plus l’identification est facile. Plus les expressions du visage sont simples, plus le lecteur peut s’identifier. C’est une des forces de la bande dessinée. Dans le cas de Maus, c’est très clair.

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Isabelle Delorme

Bibliographie sélective d’Isabelle Delorme

Compte-rendu de l’ouvrage de Marianne Hirsch : The Generation of Postmemory, Writing and Visual Culture after the Holocaust (2012), Histoire@Politique, Politique, culture, société, n° 25, janvier-avril 2015

– Lettre du séminaire de la fondation Hartung-Bergman, (juillet 2014), Pratiques et incursions de la photographie dans les récits mémoriels historiques en bande dessinée, janvier 2015

Notice sur la Shoah pour le Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée, Neuvièmeart2.0, janvier 2013.

Utiliser la bande dessinée pour enseigner les traumatismes : le génocide arménien, dans la collection Enseigner autrement, sous la direction de Nicole Lucas et Vincent Marie, septembre 2013.

– « Le génocide arménien, de la reconnaissance sur la scène internationale à son émergence dans la bande dessinée : histoire d’une rencontre mémorielle« , revue « Témoigner. Entre histoire et Mémoire », n°109, mars 2011, p.94 à 116.

– « Le génocide juif au risque de la bande dessinée : Enseigner et transmettre autrement la Shoah » Revue d’Histoire de la Shoah, n°193, juillet-décembre 2010, p.235 à 261.

 

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