wotan Editions Dupuis Eric Liberge
Couverture de l’intégrale. Pas de croix gammée : c’est un choix de l’auteur qui ne voulait pas tomber dans la facilité. Le nazisme est présent au travers du double éclair, rune symbole des SS et de l’attrait d’Himmler pour les cultures nordiques. L’enfant, Louison, représente l’innocence fracassée par la guerre. Wotan, ce titre étrange qui domine la scène vient d’un texte du philosophe Carl Jung qui dans les années 30, parle de la montée inquiétante du wotanisme en Allemagne. Le wotanisme est une renaissance des religions nordiques au début du XXe siècle. Cette renaissance est conduite par des illuminés qui prônent la suprématie de l’homme blanc, aryen, sur les autres peuples. Le wotanisme est une part méconnue de la construction idéologique nazie notamment pour ce qui concerne le discours sur l’inégalité de « races » et l’élimination jugée nécessaire de certaines d’entre elles.

 

Parmi tous les albums consacrés au nazisme ou à la Seconde Guerre mondiale, Wotan occupe une place singulière et lire Wotan est une expérience éprouvante. Eric Liberge ne décrit ni la montée du nazisme ni le déroulement de la guerre, encore moins des actions héroïques ou dignes de rester dans les mémoires. Son projet est plus vaste et plus circonscrit : comment montrer l’horreur de ce régime, comment raconter ce qu’il a de plus noir, comment décrire les sentiments, les consciences anéanties par ce système ?

Wotan commence exactement avec le début de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, et se termine en mai 1945. Pour conduire le lecteur au cœur de ce qui peut être le pire, Eric Liberge choisit de s’attacher à trois personnages : Louison, un enfant amnésique, Etienne, jeune artiste séduit par les mythologies aryennes et Yin-Tsu, photographe japonaise. Ces trois personnages sont plongés dans la violence du conflit, leurs choix vont les conduire vers ce que le nazisme a de plus dément : les Einsatzgruppen qui mènent la Shoah par balles à l’Est, l’Ahnenerbe, un service qui cherche à mettre en évidence la supériorité d’une supposée race aryenne, les camps de concentration et les expériences médicales imaginées par la médecine nazie…  Si les personnages n’ont pas existé, Eric Liberge les place systématiquement dans des situations réelles ou avec des personnages historiques plus ou moins connus. Il réussit le pari de raconter ces évènements au plus près de la réalité sans tomber dans la fascination. Le lecteur ne peut jamais prendre de distance, il est contraint de se demander ce qu’il aurait fait dans ces cas là.

 

Planche 31. Les personnages sont bien installés dans l’histoire, le lecteur les connait. La guerre est déclarée. A Paris, les hommes sont mobilisés et convoqués à la gare pour rejoindre leur affectation. Avant de rencontrer les nazis avérés, Eric Liberge commence à nous propulser dans l’époque. Il choisit de mettre en scène une confrontation entre Etienne qui part au front et de futurs collaborateurs qui eux, restent à Paris tout en vociférant ce qui va devenir l’antienne du régime de Vichy : antisémitisme, anti-maçonnisme, anti-républicanisme.

 

Planche 49. Cette planche est importante dans le déroulé de l’album. En une seule composition, nous sommes en pleine guerre. L’armée française est en déroute, les hommes partent en captivité. Les civils sont jetés sur les routes dans le dénuement et sous l’œil goguenards des Allemands. Tout se passe dans un décor désolé, un pays ravagé.

 

 

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Prisonniers de guerre français en juin 1940. Tout au long de l’album, de nombreuses sources visuelles apparaissent dans les planches. Elles sont insérées sans lourdeur dans le flux du récit comme des marqueurs du temps, elles rappellent sans cesse au lecteur que ce qu’il lit n’est pas seulement une fiction. © Bundesarchiv
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Les sources visuelles insérées dans la page donnent corps au récit. L’auteur a aussi utilisé les souvenirs d’enfance de ses parents pour que l’histoire soit la plus réaliste possible. Certaines images sont devenues des symboles incontournables pour illustrer cette période. Le lecteur comprend en seul coup d’œil ce qu’il voit. © Bundesarchiv

 

Planche 61. La France est vaincue, le maréchal Pétain domine la situation et s’adresse aux Français rassemblés et hagards. L’homme qui pleure symbolise depuis cette époque la débâcle française. Le bas de la planche montre Louison recueilli par une femme qui ne supporte pas la défaite, sa situation devient difficile : elle aime la vie, la bonne chair, les bijoux, les hommes. Comment va-t-elle faire pour garder son train de vie ?

 

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Cette image fera le tour du monde, elle sera même utilisée par Franck Capra dans un film de propagande de 1943 Why we fight. M. Jérôme Barzotti et son épouse (en chapeau) en juin 1940 sur la Canebière à Marseille. M. Barzotti pleure en voyant les drapeaux des régiments dissous défiler une dernière fois avant de quitter la métropole pour rejoindre l’Afrique du Nord. ©DR

 

Planche 69. La plongée dans le noir continue. Les nazis occupent la place centrale mais ils ne sont pas seuls. Au-dessus, on trouve Bony et Lafont, policiers révoqués avant guerre, devenus chefs de la Gestapo française de la rue Lauriston (nommée aussi La Carlingue). Ces deux personnages dirigent une équipe d’auxiliaires parisiens des nazis. Leur but ? S’enrichir de toutes les manières possibles : ils volent, pillent, rançonnent et surtout torturent pour le compte de l’occupant ou le leur, si un butin est en vue. En bas de la planche, Rose qui maltraite Louison, est entrée dans ce que certains, à la Libération, appelleront la Collaboration horizontale pour en tirer profit sans soucis des conséquences. Sur le champ de bataille, les soldats allemands et leurs séides brouillent les règles de la guerre, les civils qui collaborent avec eux, sont à l’avenant, par intérêt, par cupidité ou goût du pouvoir, plus aucune règle morale, plus aucune convention sociale ne tient debout sous le régime nazi.

 

Planche 78. La propagande nazie utilise tous les moyens possibles pour que la population s’imprègne de son message. Sous couvert de recherche scientifique, une grande exposition est organisée à Paris pour expliquer aux Français comment reconnaitre un Juif pour mieux le dénoncer. Des moulages, des photos et des statues sont censées édifier le public qui peut toucher les « œuvres » pour en saisir les « caractéristiques physiques ». Ces idées sont typiques des recommandations de l’Ahnenerbe qui à la suite de recherches anthropométriques délirantes est persuadé de pouvoir classer les humains suivant des critères physiques (taille des oreilles, forme des yeux de la bouche ou du crâne…) reflet des défauts ou des qualités morales propres à chaque peuple. Ce classement des « races » est évidemment une étape importante dans le processus d’élimination des êtres jugés comme inférieurs. Cette scène montre les rapports troubles de la population avec ses manifestations.
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La scène reprise par Eric Liberge est tirée d’une photo prise dans l’exposition « Le juif et la France » au Palais Berlitz en septembre 1941. © Bundesarchiv
Planche 86. L’horreur à l’état pur : des auxiliaires lituaniens massacrent des femmes et des enfants juifs à coups de bâtons. Etienne est confronté pour la première fois aux conséquences du wotanisme : les races supérieures ont le droit d’éliminer les races inférieures comme de la vermine. Les nazis trouveront toujours des personnes prêtes à les aider dans leur entreprise dans tous les pays qu’ils occupent. L’auteur place son personnage devant un choix : va-t-il suivre son ami SS ou son humanité va-t-elle reprendre le dessus ? La réponse arrive dans la planche suivante : il ne dénonce pas des enfants juifs cachés dans une petite église.

 

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Les scènes redessinées par Eric Liberge ont réellement eu lieu en Lituanie en 1941. © USHMM
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Il y a actuellement dans les pays baltes de très fortes résistances à reconnaitre ces évènements. En relatant ces épisodes Wotan fait œuvre de mémoire. ©USHMM
Planche 92. Cette planche est particulièrement intéressante. Au centre, se trouve Bricksdall, l’ami norvégien d’Etienne, SS fanatique. Il est menacé par Kramm, un officier de la Wehrmacht, qui craque après avoir tué au fusil et au pistolet des milliers de Juifs, femmes et enfants compris. Dans la planche d’après, Bricksdall prend le commandement et décapite cet officier ivre et désobéissant. C’est un tournant. Etienne qui voit cela refuse dorénavant de suivre le SS. Ce dernier qui a gouté à la violence devient de plus en plus fanatique. Leurs chemins divergent radicalement. Cette planche décrit une chose capitale dans le déroulement de l’extermination de Juifs d’Europe. Ces scènes se sont réellement déroulées, elles posaient problème à Himmler car les soldats, pères et maris, craquaient au bout d’un moment après le massacre de familles entières et sans défense. L’alcoolisme commençait à désorganiser et à ralentir les unités impliquées. Éviter à ces hommes ce traumatisme a été une des raisons de la créations des chambres à gaz qui permettaient aux nazis de tuer vite et beaucoup sans que les hommes ne soient au contact visuel de leurs victimes. Dans les camps d’extermination, des prisonniers étaient chargés de ramasser les cadavres.

 

Planche 101. Pour être efficace l’idéologie nazie est inculquée aux jeunes garçons dès leur plus jeune âge : fanatisme, respect des couleurs, mise en scène impressionnante, initiation à l’art de la guerre, familiarité avec les armes et les uniformes. En redessinant de véritables images de propagande de la Hitlerjugend, Eric Liberge leur donne un côté à la fois très inquiétant et absolument dérisoire. Il pose aussi la question de l’avenir de ces jeunes : que sont-ils devenus après la guerre ? Que pensent-ils après 1945 alors que le régime qui les a façonnés a disparu ?

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Planche 120. Un personnage important fait son apparition. « Presse Purée » est chargé de dresser les prisonniers dans le camp d’Oranienbourg. Il va se prendre d’affection pour Louison et Yin-Tsu jusqu’à retourner sa veste et aider à dénoncer les méfaits nazis. Ce personnage extraordinaire a réellement existé. C’était un malfrat de la pègre marseillaise utilisé comme d’autres prisonniers de droit commun par les Allemands comme auxiliaire. L’auteur a été son voisin quelques temps. Quand la réalité dépasse de très loin la fiction…

 

Planche 135. Nouvelle étape de la plongée dans la noirceur du nazisme : la rencontre avec la 36e brigade de SS grenadiers appelée Brigade Dirlewanger. Oskar Dirlewanger est un ancien combattant de la Première Guerre mondiale qui adhère au NSDAP de Hitler en 1923. Il se distingue par son fanatisme mais surtout par ses condamnations régulières pour des vols, escroqueries et délits sexuels. Véritable pervers, il obtient le commandement d’une division SS composée, avec la bénédiction de ses supérieurs, de repris de justices, de braconniers ou de SS radiés pour comportements déviants. Sa brigade commet des actes de barbarie indescriptibles, elle participe à un massacre en Pologne, à Wola, qui lui vaut la Croix de Fer. Dirlewanger sera capturé en juin 45 par des soldats français et battu à mort par d’anciens prisonniers à Altshausen. Amener cette brigade sur le devant de la scène insiste sur le fait que ce régime est pire que ce que l’homme a pu imaginer jusque là, que le nazisme rompt toutes les conventions de l’humanité, permet de transgresser toutes les normes.

 

 

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Oskar Dirlewanger. © Bundesarchiv

 

Planche 143. Tout est dit dans cette planche. Deux hommes sont responsables d’avoir organisé le massacre de 40 millions de personnes : Himmler et Hitler. Pour les combattre, URSS, Etats-Unis et Grande-Bretagne se sont alliés. Le bas de cette planche est terrible : Himmler, ridicule dans son costume bavarois s’entraine au tir dans un cadre bucolique. Il faut savoir qu’il n’a jamais tué quelqu’un directement et qu’il a toujours laissé les soldats et ses SS s’en charger. Cette scène est située à l’automne 1943, les principaux responsables allemands savent que la guerre est perdue (les Russes ont gagné à Stalingrad, ils contre-attaquent partout, la Luftwaffe commence à subir la pression des alliées en Europe de l’Ouest, les Anglo-américains ont débarqué en Afrique du Nord et ont chassé l’AfriKa Korps…) mais Himmler rêve encore aux armes miracles qui ne viendront jamais.

 

 

Planche 144. Avril 1945, c’est la première apparition des alliés libérateurs dans Wotan. Malgré l’ambiance crépusculaire de la planche, c’est plus qu’une lueur d’espoir, ils sont arrivés à Strasbourg, le pays est libéré. En réalité, cette scène a été vécue par des soldats français qui ont libéré la ville en septembre 44. Dans le déroulé imaginé par Eric Liberge, il reste une étape dans l’abomination à franchir : celle des expériences sur les humains. Quand le commandant Raphel du Service cinématographique de l’armée du général Leclerc, arrive dans l’Institut anatomique de Strasbourg, il tombe sur des corps et des morceaux de corps. Il comprend très vite que ces hommes et ces femmes ont servi de cobayes au docteur August Hirt. Il va découvrir peu après que certains corps ont servi à constituer une collection de squelettes juifs afin de donner à l’Ahnenerbe toutes les preuves pour démontrer la dégénérescence supposée des Juifs. Hirt tentera de nier mais, acculé, il se suicide en juin 1945 et évite le procès qui sera organisé pour juger les médecins nazis. Certains de ces médecins acquittés seront ensuite intégrés à l’opération Paperclip destinée à exfiltrer d’anciens nazis pour récupérer les recherches sur les fusées et sur les armes bactériologiques et chimiques.

 

Se cantonner à ces quelques planches peut laisser croire que Wotan se complait à établir un palmarès de l’horreur. Il n’en est rien. Nous avons choisi ces exemples pour bien illustrer que cette bande dessinée réussit à montrer avec des arguments puissants l’essence de l’idéologie nazie et à parler d’aspects assez complexes comme la théorie des races qui sous-tend une grande part des crimes de ce régime. Eric Liberge met en lumière la mécanique du mal, sans complaisance, sans voyeurisme, en plaçant le lecteur face des interrogations très humaines. N’est-ce pas finalement la seule manière de lutter contre cette bête immonde ?

Wotan. Eric Liberge (scénario et dessin). Éditions Dupuis. 184 pages. 28 €

 

Eric Liberge

Né en 1965, Éric Liberge déclare avoir toujours dessiné. Dès 1977, il hante ses feuilles volantes avec des fresques entières de petits squelettes.
En 1996, il se lance dans le projet Monsieur Mardi-Gras Descendres. Ce sont les revues PLG, Ogoun et Golem qui, les premières, acceptent de publier quelques courts extraits du Petit monde du Purgatoire. Achevé en 1998, le tome 1, Bienvenue !, est publié par Zone créative. Prix René Goscinny 1999, l’album est réédité chez Pointe Noire.
En 2002, après trois albums, il délaisse sa série phare et publie Tonnerre rampant puis Métal, chez Soleil dans la collection « Latitudes ».
En 2004, Les Éditions Dupuis rééditent les trois premiers volumes, qui sont suivis en 2005 par la sortie du quatrième et dernier volume inédit.
Par ailleurs, Éric Liberge a démarré une collaboration avec Denis-Pierre Filippi sur Les Corsaires d’Alcibiade, pour la collection « Empreinte(s) » dont l’action se situe dans l’Angleterre du XIXe siècle.

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