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Le Bonaparte de Job est tout entier dans cette couverture. Dynamique, il crève littéralement l’écran. Il apparait telle une divinité au milieu des rayons du soleil, sa stature lui permet de dominer les autres hommes et ses couleurs, bleu blanc rouge, le présentent comme un héritier de la Révolution.

Impossible de préparer un dossier sur Napoléon en BD sans évoquer le travail de Job. Ses dessins ont fixé, durant quasiment un siècle, une certaine image de l’Empereur et des soldats de la Grande Armée. Ces images canoniques se sont d’autant plus facilement installées dans le paysage mental des Français que la plupart des ouvrages illustrés par Job sont destinés aux enfants et sont portés par un réel projet politique nationaliste mâtiné de militarisme ardent.

Une vie avec l’Empereur

Jacques Marie Onfroy de Bréville, dit Job, (1858-1931) est un peu oublié ; il a pourtant marqué l’illustration historique. Très vite attiré par le dessin et la peinture, il veut entrer à l’École des Beaux Arts, mais son père s’y oppose. Il s’engage dans l’armée jusqu’en 1882. C’est une vraie révélation pour le jeune homme. Ce monde l’attire et il conservera toute sa vie un attrait particulier pour le monde militaire qui s’accorde bien avec la culture politique de sa famille, plutôt proche des milieux patriotes et nationalistes ce qui, à l’époque, n’est pas antinomique avec un républicanisme avéré. Sorti de l’armée, Job entre aux Beaux Art et se forme en fréquentant les grands peintres d’histoire des débuts de la Troisième République : Evariste Luminais, Ernest Meissonier, Édouard Detaille, ou plus mondain comme Carolus-Duran. Sa formation est classique ; il ne fréquente pas les impressionnistes comme il ne sera jamais proche des courants modernes du début du XXe siècle. Sa peinture ne rencontrant pas le succès, il se tourne vers la caricature et le dessin de presse. Les lecteurs sont alors avides de ce type de production. Il passe facilement des journaux politiques aux revues féminines, s’essayant parfois à la réalisation de véritables planches narratives humoristiques et facétieuses. A côté des dessins de presse, il commence a connaître le succès avec ses premières illustrations de livres pour enfants. Ses amitiés politiques et intellectuelles le conduisent vers les ouvrages historiques dont le public est alors friand. Dans cette immense production, Napoléon Ier tient une place à part. Sur 37 albums illustrés, Job en a produit 16 consacrés à l’Empereur, la Grande Armée ou les recueils d’uniformes du Premier Empire. Il commence en 1888 avec l’Histoire d’un bonnet à poil (texte de J. De Marthold, publié par la Librairie d’Education de la Jeunesse) et termine à la veille de sa mort avec Quand le grand Napoléon était petit (texte de E. Hinzelin, publié par Delagrave).

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Le condamné mort. Planche de Job édifiante, destinée à la jeunesse. Il faut inculquer aux enfants, dès leur plus jeune âge, l’esprit de disciple et la familiarité avec le monde militaire. Un sujet grave, peut-être traité avec légèreté.

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Une planche consacrée à Napoléon. On voit tout le travail de séquençage et de montage de l’illustrateur. Coll. Cite de la BD

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Une planche humoristique pour la presse enfantine, avant la mise en couleurs.

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L’esprit de revanche

Depuis les dernières grandes batailles de l’Empire, l’armée française est en plein désarroi. La conquête de l’Algérie sous la Monarchie de Juillet ou la guerre de Crimée – victoire de Napoléon III – se sont déroulées loin du pays et ne semblent pas à la hauteur de la gloire impériale. Après Waterloo, le souvenir de Napoléon a connu une véritable éclipse. Vu comme un dictateur et le fossoyeur de la Révolution, il est honni par les royalistes et les républicains. Même Napoléon III ne semble pas prêt à restaurer le culte de son grand ancêtre, tant sa réputation est sulfureuse. La défaite de 1870 contre l’ennemi prussien, le désordre de la Commune, et la perte de prestige continental qui s’ensuit vont offrir à l’Empereur l’occasion de revenir dans l’imaginaire national, et de s’y faire une place.

Job va dresser le décor de cette renaissance et mettre en scène le retour de Napoléon. La défaite de Sedan a montré que l’armée française est passée au troisième rang européen. Les généraux et les hommes politiques du temps analysent cette chute comme la conséquence de la perte de l’esprit militaire français, dont les derniers exploits se situent sous l’Empire. Ils considèrent aussi que la France est abaissée, dominée face à l’Allemagne. Le territoire a été amputé de l’Alsace et de la Lorraine ; ainsi, ni la monarchie ni « Napoléon le Petit » n’ont pu préserver l’intégrité du pays. Pour remettre sur pied le moral de la population et de l’armée, une véritable politique de propagande se met en place. Ce n’est plus le tyran prodigue du sang de ses soldats mais le stratège, le visionnaire, le continuateur de la Révolution et le Petit Caporal proche des hommes que Job ne va cesser de glorifier par ses dessins.

L’efficacité des illustrations de ce génial dessinateur tient en trois choses : la liberté de son trait, son sens du cadrage absolument novateur à l’époque, et son utilisation, par moment outrancière, des allégories simples à assimiler par tous et à tous les âges.

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Ce dessin illustre parfaitement la maitrise de Job. Une première ligne d’ombres qui va vers l’infini, les soldats sont tels des fantômes ou des esprits. deux soldats sont réalistes pour bien montrer que ce sont des Français. Enfin, des croix de cimetière au milieu des vivants qui installent l’idée d’une communion, que l’on retrouve chez Maurice Barrès, entre les vivants et les morts glorieux des conflits passés.

 

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Les jeunes soldats recrutés pour la Grande Armée, les Marie Louise montent à la bataille plein de fougue. Napoléon est présent comme une pensée qui les guide. Sans être le sujet principal de l’image, la figure impériale la domine totalement.

 

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Cette composition, parue en 1921, est assez inhabituelle chez Job, le carnage des guerres de l’Empire ne l’intéresse pas vraiment mais on peut penser que les images de charniers de la Première Guerre mondiale l’ont rendu plus sensible à ce thème. Même si Napoléon est présent, recueilli, au centre de l’image, il n’est qu’un infime détail de l’ensemble.
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La parfaite reproduction des uniformes est une obsession pour l’illustrateur. Ils lui permettent d’insister sur la prestance et l’impression de grandeur des soldats de l’époque napoléonienne. Cette illustration prouve, aussi, la maitrise de Job et le métier qu’il a acquis auprès des peintres qui l’ont formé.

 

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L’Empereur, ombre parmi les ombres, partage le quotidien de la troupe.

 

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Job excelle dans toutes les sortes de compositions y compris ces longs panoramiques qui mettent en scène des régiments tout entier à la parade, et qui lui donne l’occasion de jouer avec les mouvements des différents groupes de personnages pour animer la composition. Les lecteurs de l’époque aimaient ces images foisonnantes dans lesquelles ils pouvaient se plonger pour en admirer chaque détail.

 

Son premier chef-d’œuvre est un livre pour les plus jeunes : Le grand Napoléon des petits enfants. L’album est constitué de grandes illustrations en pleine page ; une scène pour un épisode de la geste impériale avec une courte légende édifiante. Pour raconter l’histoire, Job place le lecteur dans la peau d’un vieux grognard qui raconterait l’histoire au coin du feu pour montrer aux jeunes enfants que, à l’époque de sa jeunesse, le pays était respecté partout grâce à un homme. Dès la couverture, le dessinateur installe l’iconographie qui va symboliser Napoléon jusqu’à nous : de dos, avec chapeau et main dans le dos, Napoléon sur le champ de bataille sans crainte du danger au milieu des boulets de canon, la longue vue à la main pour bien montrer sa clairvoyance, et enfin le soleil. Ce dernier motif est, très clairement quand Job le dessine, le désir de voir la France rayonner à nouveau sur l’Europe. Enfin, la République est là, enveloppant l’Empereur, puisque son nom est souligné de tricolore.

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Cette couverture, et la suite des dessins de Job, anticipe aussi tout ce que le courant nationaliste va faire émerger, à savoir une France qui doit retrouver son rang, car son génie est immortel, comme le soleil, et que « la persistance de notre race » nous réserve une place à part dans le concert des nations. « Qualité de la race » personnifiée par Napoléon, vu comme un héritier des grands empereurs du passé. Napoléon sous la plume de Job est érigé en modèle pour la jeunesse.

Trois innovations narratives

Au cours de sa carrière, le dessin de Job va prendre de plus en plus de force ; ses cadrages deviennent de plus en plus audacieux. Les lecteurs sont emportés dans un grand tourbillon historique. Ils ont le sentiment, en plongeant dans les pages, de se retrouver au cœur des batailles et des scènes historiques, toujours présentées comme véridiques. Avant la photo et en même temps que le cinéma, Job produit des images proches de l’instantané.

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Le génie narratif de Job : deux motifs différents, deux lieux différents mais une continuité et l’illusion d’un vaste mouvement de chevaux dont Napoléon dirige l’exécution. Du roman graphique avant l’heure.

Autre nouveauté venue de la peinture d’histoire – Meissonier par exemple – le jeu entre le détail et l’épopée. Le dessinateur est proche de la Sabretache, association d’uniformologistes avertis qui garantissent l’authenticité des uniformes représentés. L’attention à ce genre de détails est « le gage d’une vérité générale » ( F. Robichon) qui évite de mettre en doute la véracité des épisodes évoqués.

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Scène totalement irréaliste mais nécessaire pour la démonstration et le projet politique porté par Job et les auteurs qui l’accompagnent. Comme tout autour de Napoléon est vrai (détresse, uniformes, météo), le lecteur n’est pas sensé s’interroger sur la véracité de la scène. Et surtout, l’image proposée est conforme à la légende : Napoléon vivait et souffrait comme ses hommes.

Grand admirateur d’Édouard Detaille, Job a appris de ce peintre du nationalisme militaire que l’utilisation de l’allégorie – ou « la représentation d’une permanence de l’histoire par des symboles » (F. Robichon) – pouvait être d’une efficacité sans égale. L’utilisation régulière de l’ombre, du coq, de l’aigle, du soleil ou encore des nuages donne à l’œuvre de Job une cohérence et une lisibilité inédites dans le domaine de l’illustration. Il crée un système iconographique qui lui est propre. Le lecteur qui a sous les yeux un album qu’il illustre sait immédiatement où il est et quelles idées vont être défendues. La combinaison de ces symboles dans la plupart des images du mythe napoléonien a un fort pouvoir d’unification du récit. Nul besoin de longs textes ou de puissantes déclarations : la présence de ces allégories relie les scènes entre elles, et laisse penser au lecteur que les événements, quels qu’ils soient, ne changent pas fondamentalement les choses. L’essence de la patrie, ce qui construit son socle, est toujours là. Ces cinq éléments ont un autre pouvoir : ils placent Napoléon dans une « sur-réalité » ; ils en font un être exceptionnel entouré de mystères et de signes divins. Job rejoint alors peut-être Léon Bloy, autre écrivain nationaliste, qui voit dans l’Empereur un envoyé de Dieu (F. Robichon).

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La petite ombre de Napoléon concurrence celle plurimillénaire du Sphinx, ils font partie de la même famille.
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Les aigles et les nuages. La symbolique de l’aigle comme oiseau solaire et protecteur n’existe pas vraiment dans la tradition française. Napoléon, en l’imposant, fait référence aux autres monarchies européennes et aux légions romaines. Cet oiseau est immédiatement associé à l’Empire, il n’y a pas besoin d’explications ou de longues digressions pour que le public comprenne. Job joue beaucoup avec les nuages pour les mêmes raisons, en y plaçant des silhouettes d’aigle ou de Napoléon. Napoléon ou son oiseau fétiche surgissent de n’importe où, les soldats n’ont qu’à lever les yeux pour découvrir la figure rassurante et forte de leur empereur. Là encore pas besoin d’explication, le lecteur intègre immédiatement l’idée du dessinateur.

 

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L’ombre de Napoléon dessinée par Job va marquer un siècle d’imagerie impériale. Il est d’ailleurs très difficile de le représenter autrement tant cette figure est familière.

 

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Le soleil est un symbole napoléonien depuis le fameux soleil d’Austerlitz mais il fait le lien avec les divinités ou des grands monarques du passé. Job en use pour souligner cette ascendance et pour désigner Napoléon, donc la France, comme le phare de la civilisation.

 

Formellement, l’œuvre de Job se situe clairement à la suite des grands peintres qui ont très tôt repris des épisodes de la vie de l’Empereur : David, Vernet, Raffet. Il a aussi été influencé par Delacroix, Detaille, Meissonier et les peintres pompiers de son époque. Imperméable aux influences modernes des impressionnistes ou des cubistes, il sait jouer comme personne des effets de gros plans, de cadrages, de couleurs. La puissance expressive qu’il donne aux visages, influence de la caricature, n’a pas d’égale dans l’art du XIXe siècle. Il invente un système iconographique et narratif totalement nouveau. Il crée littéralement l’illustration de qualité pour la jeunesse. Homme de son temps, il l’est aussi par les idées politiques qu’il défend. Nationaliste intransigeant, il a le culte de l’armée et de la gloire militaire. Son œuvre est indissociable de ce courant de pensée qui, du boulangisme à Maurice Barrès, n’aura de cesse de réécrire l’histoire de France pour en faire un roman national dont Napoléon est devenu, encore aujourd’hui, la figure tutélaire.

 

Pour en savoir plus :

Job ou l’histoire illustrée. François Robichon. Hercher. 1984.

En plus de la biographie de l’artiste, François Robichon livre une passionnante analyse de l’œuvre. Cet article lui doit beaucoup.

Pour voir des albums de Job dans leur intégralité sur la bibliothèque numérique Gallica :

Murat. Texte de G. Montorgueil. Hachette, 1903.

Le grand Napoleon des petits enfants. Texte de J. de Marthold. Plon, 1893.

Napoléon. Texte de G. Montorgueil. Boivin, 1921.

Les trois couleurs. Texte de G. Montorgueil. Martin, 1899.

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