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© 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis

Dans son roman La Bataille, Patrick Rambaud est parvenu à décrire dans son intégralité le déroulement d’une bataille napoléonienne, en l’occurrence celle d’Essling. Du 20 au 22 mai 1809, cette terrible confrontation avait mis face à face les armées de l’Empire français et de l’Empire d’Autriche. Bilan : 10.000 morts et 35.000 blessés, pour un sanglant statu quo stratégique qui avait débouché, quelques semaines plus tard, sur une victoire française décisive à Wagram. Ce tour de force littéraire a valu à Patrick Rambaud le prix Goncourt, en 1997. Quinze ans plus tard, le scénariste Frédéric Richaud et le dessinateur Ivan Gil ont fait de ce pavé magnétique une bande dessinée fascinante – prix Historia 2014 de la meilleure BD historique – dont l’édition intégrale vient de sortir chez Dupuis, à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Waterloo. Au récit cru s’ajoute une mise en images évocatrice, dans un fracas de corps et d’armes particulièrement immersif. Cerise sur le gâteau : les auteurs ne cèdent jamais aux sirènes de la béate adoration ; et réalisent l’une des seules bandes dessinées un tant soit peu objectives sur le soldat Napoléon. Rencontre avec Frédéric Richaud, qui décrit Napoléon comme le « chef d’orchestre d’une symphonie épouvantable qui, paradoxalement, ne manque pas de grandeur ».

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La bataille d’Essling vue des remparts de Vienne, alors aux mains des Français (détail de la page 46). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis

Pourquoi avez-vous souhaité adapter le roman de Patrick Rambaud ? Dans quelles conditions, notamment éditoriales, s’est-elle déroulée ?

C’est mon éditeur chez Grasset, Christophe Bataille qui, le premier, a lancé l’idée de cette adaptation. Je connaissais alors assez mal, je l’avoue, l’œuvre napoléonienne de Patrick Rambaud. Mais j’avais beaucoup aimé ses autres livres, notamment L’Idiot du village et surtout Comme des rats qui raconte les aventures d’une horde de rats dans le quartier des Halles. Je me suis dit : Napoléon ? Pourquoi pas… J’ai ouvert le livre ; je ne l’ai plus lâché avant la fin. J’ai aussitôt téléphoné à José-Louis Bocquet, chez Dupuis, pour lui faire part de mon enthousiasme et de mon désir d’adapter ce roman en bande dessinée. Il faut croire que j’ai su me montrer persuasif…

Patrick Rambaud a insisté sur l’aspect « cinématographique » d’un tel ouvrage, qui avait d’ailleurs dissuadé Balzac de s’y attaquer. Est-ce un élément qui, justement, vous a séduit ?

Certainement. Patrick Rambaud a une vraie culture de l’image (il a notamment travaillé pour Jean-Pierre Mocky en qualité de scénariste). Le roman est construit de manière très cinématographique avec ses gros plans, ses travellings, ses fondus enchaînés…  Du roman à la BD, il n’y avait qu’un pas que je me suis empressé de franchir…

Quelle a été la réaction du principal intéressé, Patrick Rambaud, à l’idée de voir son roman adapté en bande dessinée ?

Il en a été ravi. Nous devions même, au départ, travailler ensemble sur l’adaptation. Malheureusement, son emploi du temps l’a forcé à jeter l’éponge. Je me suis très vite retrouvé seul aux commandes, un peu intimidé, je dois bien le reconnaître, à l’idée de mener seul cette tâche dont je mesurais désormais l’ampleur. Mais j’ai fait comme le soldat Paradis de l’histoire : j’ai serré les dents et suis parti au combat. J’ai été très heureux que le résultat plaise à Patrick.

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Le champ de bataille vu du ciel… (page 97) © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis
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… avant une plongée dans la poussière, les hurlements, et le sang d’une charge de cavalerie (page 63). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis

Le choix du dessinateur était déterminant pour un projet de cette ampleur. Comment et pourquoi celui-ci s’est-il porté sur Ivan Gil ?

Nous avons longtemps cherché le dessinateur capable de mettre en images un tel projet. Quelques dessinateurs avaient été pressentis qui, pour des raisons diverses, n’ont pas donné satisfaction. Et puis José-Louis Bocquet s’est souvenu d’un dossier qu’un jeune dessinateur espagnol lui avait laissé, un jour, lors d’un salon d’Angoulême. Il ne s’agissait pas de pages de BD à proprement parler, mais de portraits et de scènes de batailles. Nous lui avons proposé de faire un essai. Le résultat a dépassé toutes nos espérances. Il faut souligner que La Bataille a été son tout premier album de bande dessinée.

Dans sa préface, Patrick Rambaud écrit, en parlant d’Ivan Gil : « Il fallait l’œil impitoyable d’un madrilène pour raconter les horreurs de la guerre sans chichis, et cet affreux réalisme espagnol dans l’art du portrait ». Que pensez-vous de cette affirmation ? On aurait envie de lui répondre que Gil n’est pas Goya, et que les dessinateurs espagnols ne portent pas forcément en eux ledit « affreux réalisme espagnol ».

Je ne connais pas suffisamment bien la peinture espagnole pour m’avancer sur ce terrain. En revanche, je suis d’accord avec Patrick lorsque, pensant à Velasquez, il parle de cet « affreux réalisme espagnol dans l’art du portrait ». Je suis récemment allé visiter l’exposition Velasquez au Grand Palais, à Paris. Et je dois dire que j’ai été frappé par cette façon que Velasquez avait eue de ne rien travestir de la réalité de ses modèles, qu’ils fussent princes ou valets. Nous sommes loin de la vision parfois édulcorée de nos artistes français… En ce sens, oui, Ivan Gil est un héritier de Velasquez : son dessin, parfois cru, convient parfaitement à l’évocation de cette terrible bataille. De même, les visages qu’il dessine sont ceux de types ravagés par l’angoisse, la haine, la violence. Nous ne voulions pas d’une guerre en dentelles. Nous voulions évoquer la réalité du terrain, nous rapprocher au plus près de ce que pouvait être une guerre au temps de Napoléon.

Plus de 150 pages de bande dessinée sur une bataille : le défi est de taille. Cette pagination généreuse était-elle absolument nécessaire ?

Nous tenions absolument à donner de ces deux jours de bataille un déroulé aussi précis que possible. Et 150 pages n’était pas du luxe, croyez-moi. L’idée était de suivre ce combat presque heure par heure. De montrer également, en plus des différents mouvements stratégiques proprement dits, les à-côtés de la bataille : la vie à Vienne, à l’arrière des combats, les ambulances et le traitement des blessés, etc. Finalement, si cela n’avait tenu qu’à moi, j’aurais volontiers ajouté une cinquantaine de pages supplémentaires, tant le roman qui m’a servi de base, contenait d’informations et de détails passionnants.

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Dans La Bataille, c’est essentiellement le côté stratège de Napoléon qui est présenté. Ici, au réveil, préparant la confrontation (détail de la page 15). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis
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Napoléon dans le feu de l’action (détail de la page 38). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis
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L’entourage de Napoléon est en émoi lorsqu’un boulet manque de le tuer sur le champ de bataille (détail de la page 56). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis
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Napoléon haranguant ses troupes (détail de la page 94). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis

Comment vous êtes-vous documenté, notamment en ce qui concerne les éléments purement historiques et factuels mais aussi, bien sûr, pour tout ce qui est relatif aux uniformes, à l’équipement des soldats, à leur quotidien ? Les tenues et les armes des soldats sont, par exemple, en général en mauvais état ou hétéroclites. C’est un détail fascinant de réalisme…

Le déroulé des événements, la précision factuelle reviennent à Patrick Rambaud. En ce qui concerne la documentation sur les uniformes ou l’équipement des soldats, heureusement pour nous, la documentation ne manque pas ! Nous avons, Ivan et moi, puisé dans un grand nombre d’ouvrages, farfouillé sur le web qui regorge d’informations et d’images. Les spécialistes de Napoléon, nous le savions, sont des lecteurs exigeants. Nous n’avions pas droit à l’erreur ! Je voudrais à ce propos, avoir une pensée toute particulière pour Albertine Ralenti qui s’est chargée des couleurs. Elle a su restituer la période avec beaucoup de talent et de précision.

Quelles sont les principales difficultés que vous avez éprouvées dans le cadre de cette adaptation ?

Je ne me souviens pas avoir éprouvé de difficultés particulières. Tout était si visuel dans le roman ! Je n’ai finalement eu qu’à suivre, presque à la lettre, le découpage de Patrick. Le plus difficile, peut-être, a été de devoir couper certaines scènes qui, pour des raisons de rythme, n’avaient pas leur place dans la BD… En fait, j’ai l’impression que la bande dessinée est le prolongement naturel du roman.

Dans La Bataille, et encore plus particulièrement dans votre adaptation, Napoléon est avant tout présenté comme un stratège. Il n’y a aucune scène où il n’évoque pas telle ou telle phase de la bataille en cours. Est-ce ainsi que vous voyez, à titre personnel, Napoléon ; comme un stratège ?

C’est d’abord l’image qui s’impose lorsqu’on pense à lui. L’homme qui, dans le silence de sa chambre ou sous sa toile de tente passe des heures à méditer, penché sur ses cartes. Nous avions besoin, dans la BD, de montrer tous les acteurs de la bataille, du simple voltigeur au commandant en chef. Les rôles devaient être clairement définis. Napoléon pense, décide ; les autres exécutent, parfois en tremblant. En ce qui me concerne, je le verrais plutôt comme un chef d’orchestre, faisant rouler les tambours ici, tonner les canons là. Et puis il y a le chœur rugissant des hommes et des chevaux qu’il mène à l’assaut, les cris des blessés, les râles des mourants… Une symphonie épouvantable qui, paradoxalement, ne manque pas de grandeur.

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Un peu d’humanité dans ce monde de brutes : Napoléon s’enquérant de la santé du maréchal Lannes, qui succombera à ses blessures quelques jours plus tard. (détail de la page 125). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis

Était-il, selon vous, un bon ou un mauvais stratège ? D’aucuns disent qu’il a finalement souvent eu beaucoup de chance, notamment à Austerlitz…

Au vu de ses nombreuses victoires, difficile de dire qu’il n’était pas un bon stratège… Et la chance fait souvent partie du jeu. Cela dit, il était capable d’intuitions géniales mais aussi, parfois, désastreuses. L’idée du pont traversant le Danube est, pour moi, l’exemple type de la fausse bonne idée… Comment n’a-t-il pas pu prévoir que les Autrichiens allaient s’attaquer à cet ouvrage fragile sur lequel reposaient tous ses rêves de victoire ? En même temps, il est l’initiateur de la guerre moderne, l’homme qui disait, un peu comme un joueur d’échecs, qu’il n’y a, sur un champ de bataille, pas de « si » mais que des « car ». Finalement, sa stratégie – qu’il avait notamment empruntée à Frédéric II – était assez simple : elle se concentrait tantôt sur les « derrières » des armées ennemies (en vue de les couper de leur base), tantôt sur la position centrale ennemie (en vue de la diviser pour mieux l’anéantir). Avec toujours le même mot d’ordre : être le plus fort à l’endroit où l’on a décidé de frapper le coup décisif. En d’autres termes, avoir assez d’hommes « à dépenser » le moment venu…

C’est également un personnage colérique, capricieux, qui s’emporte facilement, et qui ne supporte pas l’échec. Le dessin d’Ivan Gil est, à ce niveau, particulièrement efficace et parlant. Vous en faites une figure finalement assez détestable, non ?

Je suis resté très proche du portrait que Patrick Rambaud a dessiné de lui dans son roman. J’avais moi-même, au début de cette aventure, une vision assez négative du personnage. Une vision qui, peu à peu, à force de le fréquenter, a gagné en nuances… Mais il est vrai que dans la BD, Napoléon a souvent les attitudes d’un enfant gâté, habitué à être obéi et à voir le monde plier sous les coups de boutoir de ses désirs.

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Le pont sur le Danube qui constitue la principale erreur de Napoléon pour la bataille à venir (page 17). © 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis

Comment percevez-vous le personnage de Napoléon ? Héros ou bourreau ? Sauveur de la France ou conquérant aveuglé par son besoin irrationnel d’aller guerroyer aux quatre coins de l’Europe ?

Un peu tout cela à la fois, sans qu’aucune image ne parvienne jamais à l’emporter. Il n’empêche : on ne peut rester indifférent devant un homme aussi complexe qui, par la seule force de sa volonté et de son ambition a, à tout jamais, changé la face du monde.

Que pensez-vous du traitement qui en a été fait en bande dessinée, notamment au travers des multiples albums historiques qui se consacrent à son épopée ? Nous avons, de notre côté, le sentiment que cette figure est encore intouchable et que les albums sont, du coup, plutôt béatement positifs vis-à-vis de son parcours…

Tous les pays ont besoin de figures légendaires, fédératrices. Napoléon a rejoint la cohorte des grands personnages qui, un jour, ont fait la grandeur de la France. Dans ce genre de divinisation laïque, les nuances ne sont malheureusement pas de mise.

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La Bataille (intégrale). Frédéric Richaud (scénario). Ivan Gil (dessin). Albertine Ralenti (couleurs). Adaptation d’un roman de Patrick Rambaud. Dupuis. 184 pages. 35 €

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