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© Lupano/Moreau/Delcourt

Cet article de Valerio Stivé a précédemment été publié sur le site de notre partenaire

Fumettologica

La fable du singe de Hartlepool est un récit traditionnel britannique, une légende bizarre selon laquelle, durant les guerres napoléoniennes, dans la petite ville de Hartlepool (située en bord de mer, au nord-est de l’Angleterre, également connue pour être la ville natale de l’auteur de bande dessinée Reg Smythe, créateur du personnage d’Andy Capp), la population locale a pendu un singe. L’animal avait été découvert par un pêcheur quelques temps auparavant, revêtu d’un uniforme français, sur un navire à la dérive. Pourquoi prendre la peine de juger un animal a priori innocent et traditionnellement perçu comme plutôt sympathique ? Simplement par ignorance, pardi ! Comme le racontent Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau dans leur album, en ce début de XIXe siècle, les habitants d’Hartlepool ont tout simplement pris le singe pour un soldat français ; et pour donner une bonne leçon à leur ennemi, ils l’ont pendu. Difficile aujourd’hui de savoir si cette histoire est authentique.

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Le livre de Lupano et Moreau, publié en France en septembre 2012, revisite cette légende populaire en lui donnant la tonalité d’une fable moderne. Ils usent de la farce typique d’une certaine illustration jeunesse classique ou du cartoon, plus que de la bande dessinée. Il faut dire que Jérémie Moreau a aussi travaillé dans le monde de l’animation… L’histoire débute en mer, entre des marins violents et un mousse débutant, sur le pont d’un navire français qui s’apprête à traverser une violente tempête. Elle se déplace ensuite à Hartlepool, mettant en scène la réalité d’une population apeurée et bigote, mais aussi le quotidien d’un groupe d’enfants du village. Lorsqu’ils le découvrent sur la plage, ces derniers ne font pas de différences entre eux et le mousse, survivant du naufrage. Les adultes, en revanche, s’en prennent immédiatement à l’autre rescapé de l’embarcation française : un singe.

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© Lupano/Moreau/Delcourt

La parabole du Singe de Hartlepool utilise un récit du passé pour faire passer une morale moderne. Elle montre l’absurdité de voir des différences entre les peuples et les individus, parfois seulement séparés par un bras de mer. En réalité, si l’on tient compte du contexte dans lequel s’inscrit cette histoire, ce discours antiraciste, même s’il est juste, semble un peu forcé. Par-dessus tout, l’incompréhensible pendaison d’un singe que l’on a pris pour un Français, même si elle est avant tout le fruit de l’ignorance des habitants, semble être la conséquence non pas de leur racisme, mais bel et bien de la peur d’une invasion et de la guerre. Rappelons que le récit se déroule durant les guerres napoléoniennes (1803-1815). Pour les états voisins, la France est un pays qui vient de sortir d’une période de révolte populaire violente (la Révolution française) ; elle est alors gouvernée par Napoléon, au sommet de sa puissance. Par-dessus tout, pour l’Angleterre, la France constitue un ennemi qui menace de l’envahir, ce qui explique qu’elle reste en guerre avec elle.

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© Lupano/Moreau/Delcourt

La bande dessinée est illustrée par un dessin au trait fin, qui rend les personnages dynamiques et déformés, vifs et allégoriques ; un trait caricatural qui souligne le caractère particulièrement bizarre de cette histoire. Les couleurs, sombres et intenses, rappellent celles des tableaux du XIXe siècle. Peu de place est laissée à la lumière, tandis que les variations de tons sont légères, ce qui crée des images denses, parfois enveloppées d’une belle patine.

Le Singe de Hartlepool. Wilfrid Lupano (scénario). Jérémie Moreau (dessin et couleurs). Delcourt. 92 pages. 16,95 €

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