Caroline de Colombier

La première idylle avérée du jeune Bonaparte (il n’a pas encore 17 ans) est à la fois rapide, très platonique, et peu connue du grand public. Lors de son séjour à Valence, affecté au régiment de la Fère pour s’aguerrir après l’obtention de son brevet de l’Ecole Militaire de Paris, le lieutenant en second Bonaparte fréquente la bonne société de la ville. Il y croise la fille de Mme du Colombier, Charlotte Pierrette Anne Grégoire du Colombier, surnommée Caroline – de huit ans son aînée – à laquelle il fait une cour qui ne va pas plus loin que quelques rendez-vous dans la campagne à chaparder des cerises et conter fleurette. Dans le premier tome de ses Napoléon, Pascal Davoz estime que l’épisode mérite d’être évoqué, et laisse le soin à Jean Torton d’en réaliser une représentation qui n’aurait pas déplu à Antoine Watteau. Dans cette version, Napoléon teste ce que les magazines d’aujourd’hui appelleraient les meilleures phrases de drague, comme sorties d’une littérature qui prend sa source dans les romans courtois du Moyen-Âge. Difficile de faire plus fleur bleue.

???

Deux ans plus tard, les choses sérieuses commencent, si l’on en croit Napoléon lui-même, puisque l’épisode est raconté par ses soins. Les amourettes de romans pour jeunes filles ne durent qu’un temps. Le sous-lieutenant Bonaparte est à Paris, il sort du théâtre des Italiens et traverse le Palais-Royal. Le jeune homme sait parfaitement que l’endroit est l’un des haut-lieux de la prostitution à Paris, mais il assure qu’il n’a aucune intention particulière, étant très critique envers ce métier que l’on dit vieux comme le monde. Ce qui ne l’empêche pas d’aborder une « fille » pour s’inquiéter de sa santé (son teint est pâle) et de sa résistance au froid (nous sommes en novembre). Et finalement de l’emmener, un peu contraint par la belle, dans sa chambrette. Et c’est par ce concours de circonstance que le futur empereur perd sa virginité dans les bras d’une femme dont on ne connaîtra jamais le nom. Torton et Davoz, encore eux, reconstituent cet épisode hypothétique en reprenant presque mot pour mot le dialogue dont s’est souvenu Napoléon. La scène est tout en élégance, les corps sont beaux, la conversation charmante, et l’ensemble ne dépareillerait pas dans une comédie romantique hollywoodienne. Une nouvelle fois, le réalisme est secondaire.

 

Joséphine

Qui est donc Joséphine de Beauharnais, née Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, première épouse de Napoléon, éphémère reine d’Italie et impératrice des Français ? Pour Davoz et Torton, décidément spécialistes des épisodes amoureux de la vie du Petit Caporal, c’est l’image de l’aristocrate déchue, retrouvant son rang – et même plus en usant de ses charmes – qui retient l’intérêt des auteurs. Plus tard, c’est l’opposition avec les sœurs Bonaparte et la répudiation pour ne pas avoir pu fonder une dynastie qui procurent les ressorts dramatiques nécessaires à une biographie des plus classiques. Nicolas Dandois, dans ses Napoléon, choisit un angle beaucoup plus original en utilisant Joséphine comme narratrice de la biographie de Napoléon. Le premier volume démarre même par une scène qui décrit les derniers moments de l’Empereur. Sur son lit de mort, à Longwood House, quelques instants avant de rendre l’âme, il croit voir Joséphine à son chevet. Celle-ci est pourtant morte sept ans plus tôt dans le château de la Malmaison. S’engage alors un court et tendre dialogue entre le mourant et le fantôme, où Napoléon dévoile tout l’amour qu’il ressent pour cette femme. Car au-delà des frasques de la Martiniquaise, on peut résumer le personnage de Joséphine au fait qu’elle fut le seul grand amour du Corse. Pour preuve ultime, la dernière filleule de l’Empereur (certains prétendent qu’elle en est la fille naturelle), née à Sainte-Hélène en 1818, est nommée Joséphine Napoléone de Montholon.

 

Marie Walewska

Si Joséphine de Beauharnais est répudiée en décembre 1809, c’est un peu à cause de la polonaise Marie Walewska, que Napoléon rencontre en 1807. L’enfant qu’elle attend de l’Empereur confirme un peu plus (Eléonore Denuelle de La Plaigne, lectrice de Caroline Bonaparte, avait déjà donné en 1806 un fils au maître de la France) que ce dernier n’est pas stérile. L’absence de grossesse de Joséphine, qui avait eu auparavant deux enfants, n’est donc pas due au militaire corse. Mais le personnage de Marie Walewska, bien que très important dans l’histoire de la Pologne (elle a œuvré pour la résurrection de son pays auprès de son amant ; qui créa finalement un éphémère duché de Varsovie qui disparaîtra avec lui) est secondaire dans l’épopée napoléonienne. Très peu de bandes dessinées y font allusion. Nicolas Dandois la fait apparaître après la seconde abdication, dans les jardins du château de la Malmaison. Elle argumente une fois de plus avec son ancien amant, mais cette fois pour le convaincre de partir à l’étranger pendant qu’il en est encore temps. Aux Etats-Unis ou ailleurs, mais avec elle et leur fils Alexandre. Napoléon ne répondra pas à cette proposition romantique. Marie Walewska est-elle la femme qui a le plus aimé Bonaparte ? On peut le penser, puisqu’elle avait déjà fait le voyage de l’île d’Elbe en compagnie de leur fils pour revoir l’Empereur, pourtant déchu et exilé. Comme Joséphine, la jeune femme meurt avant son amant en 1817, à l’âge de 31 ans.

 

Marie-Louise d’Autriche

La raison d’État est toujours plus forte que les sentiments personnels. La fille de François Ier d’Autriche va vivre cet adage en étant mariée à l’un des plus fervents ennemis de son père, suite à la défaite des troupes de son pays à la bataille de Wagram. Souhaitant à la fois resserrer les liens entre la France et l’Autriche pour créer un axe Paris-Vienne contre le Tsar, et trouver un « ventre » (comme le dit lui-même le futur mari) pour fonder enfin une dynastie, Napoléon choisit d’épouser Marie-Louise, après son divorce d’avec Joséphine. On imagine le peu d’entrain de la jeune Autrichienne (elle a 18 ans) à épouser et se donner à « l’ogre corse ». Elle le fera toutefois par esprit de sacrifice. Les revers de l’Empereur montreront que la nouvelle impératrice se considère toujours plus autrichienne que française. Pas facile alors de mettre en scène un tel personnage lorsque l’on veut rendre hommage au natif d’Ajaccio. Fred et Lilyane Funcken évoquent la jeune femme dans une histoire courte intitulée « Le Fils de l’Aigle », centrée sur les premières années de Napoléon François Charles Joseph Bonaparte, roi de Rome. Les deux auteurs réussissent toutefois le tour de force de ne montrer à aucun moment le visage de la mère, décrite comme entièrement dévouée à sa patrie autrichienne, forçant son enfant à s’éloigner du pays de son père.

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