La vie de Napoléon Bonaparte est un roman, enjolivé à la fois par ses biographes et par lui-même. La tentation première, héritée d’une longue tradition, est de reproduire la légende plutôt que de poser un regard critique sur l’aventure napoléonienne. La bande dessinée est-elle parvenue à s’émanciper du passé historiographique ? Où se place le 9e art sur l’échiquier des contempteurs et des hagiographes du héros national ?

Avant toute chose, une constatation s’impose. Napoléon Bonaparte a beau être un des personnages historiques les plus connus dans le monde, le natif d’Ajaccio n’a pas eu l’heur d’apparaître dans énormément d’albums de bande dessinée. Les biographies stricto sensu se comptent sur les doigts de deux mains (voir bibliographie). Et si l’on met bout à bout les récits sur les batailles de la Grande Armée, les fictions basées sur la période contemporaine à Napoléon, les uchronies et les parodies, on arrive péniblement à une petite cinquantaine de séries, soit un peu plus d’une centaine d’albums. Un piètre résultat pour celui qui faillit créer un empire grand comme l’Europe. Et si l’on remonte avant la période des bicentenaires – disons avant 2004 et l’anniversaire du sacre – la liste rétrécit comme peau de chagrin. Il convient toutefois de nuancer ces observations. Jules César, Alexandre le Grand, Attila, Gengis Khan ou Joseph Staline, pour comparer en terme de notoriété, n’ont pas eu plus de succès auprès des auteurs de bande dessinée. Seul Adolf Hitler, en sa qualité de symbole du mal absolu, peut éventuellement prétendre à une présence supérieure dans le 9e art. Les personnages d’une telle envergure n’attirent pas l’attention des scénaristes, qui ne savent par quel bout prendre ces figures de l’Histoire de l’humanité.

Et à bien y regarder, c’est autant le destin des soldats que la vie de Napoléon Bonaparte qui intéresse les auteurs de bande dessinée. Hommes de troupe ou officiers, emportés dans le tourbillon des campagnes napoléoniennes, offrent un matériau plus malléable pour le récit. Pas de génies militaires, pas d’ogres corses, pas d’empereurs, mais des individus qui se débattent pour monter en grade, Marbottirer leur épingle du jeu ou tout simplement survivre à une bataille. Evidemment, choisir un anonyme dont le lecteur ne connaît pas, à l’avance, les étapes de la vie permet tous les coups de théâtre et toutes les audaces scénaristiques. Certains albums profitent également des nombreux témoignages écrits sur cette période pour s’immerger dans le quotidien des troupes. Ainsi, Stéphane Pêtre s’inspire librement des Mémoires du général Marcellin de Marbot pour réaliser les sept tomes de sa série Marbot (Theloma, 2006-2013). Sans les Mémoires de Marie-Thérèse Figueur, publiées en 1842, Damien Marie n’aurait sans doute pas eu l’idée d’écrire Thérèse, dragon : récit de campagnes napoléoniennes (Vents d’Ouest, 2013). Cette documentation précieuse, dont les publications se multiplient depuis quelques décennies, autorise les scénaristes à se lancer dans un récit très charpenté pour ce qui concerne l’organisation et la vie d’une armée en campagne. Une raison de plus pour ne pas hésiter à placer une intrigue pendant la période du Premier Empire.

Thérèse-Dragon

Outre la possibilité de mettre en scène un personnage lambda, les campagnes militaires du début du XIXe siècle procurent une intensité dramatique propre aux récits de guerre. La période du consulat, et le court moment de paix entre la bataille de Hohenlinden (3 décembre 1800) et la bataille d’Austerlitz (2 décembre 1805), laissent les scénaristes Filsdelaigleglobalement assez indifférents. Jean Dufaux place bien le début de l’intrigue de Double Masque (Dargaud, 2004 à 2013) en 1802, mais sans utiliser de manière très creusée une période pourtant à porter au bilan du grand œuvre napoléonien dans la colonne crédit. D’un point de vue militaire, seuls Matz et Daniel Vaxelaire abordent l’épisode du camp de Boulogne, le premier dans le tome 2 de Shandy, un Anglais dans l’Empire (Delcourt, 2006), le second dans le cinquième volume des Fils de l’Aigle (Les Humanoïdes Associés, 1989). Les dix mois d’exil passés sur l’île d’Elbe (mai 1814-février 1815), là encore très éclairants sur les compétences d’administrateur de Napoléon, ne séduisent pas plus les auteurs. Décidément, la bande dessinée préfère se nourrir du choc des armées et de la tension des périodes de conflits, éléments de dramaturgie obligatoires et raccourci bien pratique pour évoquer le tournant du XIXe siècle.

Doublemasque

Jacques Martin revisite la première campagne d’Italie (1796-1797) et la campagne d’Egypte (1798-1799) dans les deux premiers volumes de la série Arno (Glénat, 1984 à 1990). Marie-Thérèse Figueur promène son uniforme de dragon sur les champs de bataille. Frédéric Richaud se penche sur la bataille d’Essling (1809) en adaptant le roman de Patrick Rambaud (La Bataille, Dupuis, 2012 à 2014). Michel Faure donne sa version de la « bataille des Trois-Empereurs » en signant maletSous le soleil d’Austerlitz, le septième tome des Fils de l’Aigle (Arboris, 1993). Mais curieusement, ce sont deux souvenirs amers pour Napoléon, deux défaites cinglantes, qui se taillent la part du lion dans la liste des représentations : la retraite de Russie et Waterloo. Le calamiteux retour en France de la gigantesque armée levée pour faire plier le Tsar Alexandre Ier dispose d’une force dramatique difficile à refuser. L’une des plus grandes déroutes de l’Histoire de France est ainsi le cadre de l’intrigue de plusieurs séries comme Ils étaient dix, d’Eric Stalner (12 Bis, 2009), La Nuit de l’Empereur, de Patrice Ordas et Xavier Delaporte (Bamboo, 2015), le quatrième tome des Souvenirs de la Grande Armée, et Malet, de Nicolas Juncker (Treize étrange, 2005). La bataille de Waterloo, encore plus définitive pour le règne de Napoléon Ier, inspire elle-aussi les scénaristes, bénéficiant en plus en 2015 de l’effet bicentenaire. Sébastien Latour imagine les derniers moments du dernier carré de la Vieille Garde commandée par le général Cambronne dans L’Homme de l’année 1815 (Delcourt, 2013). Patrick Pirlot et Eco s’attardent plutôt sur les coulisses de la bataille dans Waterloo (Les Enfants rouges, 2008). Bernard Asso avec Napoléon, Austerlitz et Waterloo (Larousse, 2006), Tempoe avec Waterloo (Sandawe, 2015) et Bruno Falba avec Waterloo, Le chant du départ (Glénat, 2015) s’attachent quant à eux à décrire dans le détail le déroulement des combats.

Ilsetaientdix

Les amateurs de wargames apprécieront ces reconstitutions qui font presque parfois office de manuels. Manuels « à l’ancienne » pour les derniers titres cités, qui déroulent la chronologie des engagements avec une précision remarquable, mais également avec un manque de parti pris, d’angle, qui affadit l’ensemble. Le choix des batailles n’est pas anodin, de même que celui des régiments godailleetgodasseoù sont versés les personnages principaux. Celui des hussards est sans conteste le plus utilisé de tous. La Vieille Garde ou les cuirassiers auraient pu prétendre à cette reconnaissance. Ils n’en ramassent que des miettes. Le hussard balaie tout sur son passage, sanglé dans son uniforme vert et rouge, du haut de son cheval. Le prestige de l’uniforme, le sentiment de supériorité, la fougue des charges, la relative liberté pour effectuer des raids éclairs, l’importance de leurs missions de reconnaissance font de ce régiment un groupe à part, source de fascination. Godaille et Godasse (Raoul Cauvin et Jacques Sandron, Dupuis, 1982 à 1988), Les Perdus de l’Empire (Franz et Eric, Le Lombard, 1990), La Nuit de l’Empereur, et Marbot mettent à l’honneur ce régiment de cavalerie légère. On est toujours ici dans une vision romantique de l’Histoire, où l’apparence compte beaucoup. D’ailleurs, on préfère toujours décrire un grognard (L’Homme de l’année 1815) ou une vieille moustache (La Nuit de l’Empereur) qu’un fantassin lambda ou un soldat du génie.

1815

Napoléon n’est pas oublié pour autant. Mais ses biographes en bande dessinée ont bien du mal à se détacher de l’Histoire officielle héritée du XIXe siècle et des images d’Epinal qu’on y associe. La plupart du temps, le lecteur a un peu l’impression de lire un épisode des Belles Histoires de l’oncle Paul, récits édifiants qui firent les beaux jours du Journal de Spirou, des années 50 au début des années 80. FunckenLa rubrique aborda d’ailleurs plusieurs fois la période, avec Le Général Marbot (Octave Joly et Gérald Forton), Le Dernier vol de l’aigle (Octave Joly et Dino Attanasio), Madame Mère (Jean-Michel Charlier et Mitacq), Trafalgar (Octave Joly et Jean Graton) ou Fulton invente le premier sous-marin (Octave Joly et Mitacq). Tout à la glorification des sujets traités, soucieux de plaire à un public français baigné dans la pensée gaullienne, le Journal de Spirou propose des récits tressant des louanges à l’Empereur. Retrouver cette volonté dans les différentes histoires courtes qui composent l’intégrale Napoléon de Fred et Liliane Funcken (Lombard, 2015) n’a pas de quoi surprendre puisque les récits ont été réalisés pendant les mêmes années, et donc le même contexte socio-politique. Il est beaucoup plus étonnant de retrouver la même tonalité dans le Napoléon de Noël Simsolo, Jean Tulard et Fabrizio Fiorentino (Glénat, 2014), les quatre Napoléon Bonaparte de Pascal Davoz et Jean Torton (Casterman, 2010 à 2015) et les trois Napoléon d’André Osi (Joker, 2009 à 2013). Il semblerait que le temps n’ait pas de prise sur ces scénaristes, tout à la nostalgie d’une des époques où la France a eu le plus d’influence dans le monde.

Simsolo

Que Pascal Davoz choisisse pour l’ouverture de son premier album la phrase « le mensonge passe, la vérité reste » écrite par Bonaparte, est significatif de la confiance aveugle qu’a le scénariste dans l’authenticité des faits rapportés (notamment dans le Mémorial de Sainte-Hélène, dicté au marquis de Las Cases par l’empereur déchu dans le but de fixer sa propre légende). Torton« Je n’aime pas les injustices, ni la tyrannie », fait dire Davoz à Bonaparte un peu plus loin. « Se battre pour la liberté du peuple est plus beau qu’une particule », enchaine-t-il dans le même volume. Le décor est posé. Plus qu’une vision bienveillante, c’est un hommage appuyé au grand homme qui est proposé au lecteur. La saga de Napoléon, qui fait d’un petit nobliau corse l’empereur de tous les Français en seulement quelques années, puis qui l’envoie sur un bout de rocher perdu en plein milieu de l’Atlantique sud pour les dernières années de sa vie, prend le pas sur l’étude des enjeux, des stratégies, des responsabilités et du bilan de 20 ans de l’Histoire de France. C’est le cas de toutes les biographies citées précédemment, quel que soit le soin apporté au réalisme historique de ces récits (on peut toutefois parfois remarquer la réutilisation de lieux communs tels que la supposée petite taille de l’Empereur, alors qu’avec 1m69, il fait 5 cm de plus que la moyenne de l’ensemble de ses soldats ; la méprise viendrait du fait que les membres de la Vieille Garde, souvent vus à côté du chef dont ils assurent la sécurité, mesurent au minimum 1m78). Priorité donc à l’Histoire événementielle, aux grandes batailles et à l’exposition des différentes décisions de Napoléon.

Osi

L’admiration pour le maître de la France du début du XIXe siècle est globale. Dans ces albums, Napoléon est tour à tour fin politicien, courageux, juste, respectueux, gentilhomme, diplomate, digne de confiance, fidèle, persuasif, stratège, organisateur hors pair, dur au mal, persévérant, magnanime, humble, séduisant, éloquent, souvent en première ligne, tacticien.Vidocq Le lecteur peine à trouver le moindre défaut au Corse. Mais le plus problématique n’est pas tant ce parti pris à sens unique que les contresens qui en découlent. Pour Pascal Davoz, par exemple, si Bonaparte crée pendant la première campagne d’Italie, en 1797, les bulletins La France vue de l’armée d’Italie et Journal de Bonaparte et des hommes vertueux, c’est pour informer les troupes et leurs familles au pays. Un point de vue bien naïf ou une grande méconnaissance de l’opération de propagande organisée par le nouveau général en chef de l’armée d’Italie en direction du Directoire et de l’opinion publique. Richard D. Nolane, tout occupé à décrire (de fort belle manière) le Paris des années 1810 et les nouvelles méthodes de Vidocq (Soleil, 2015), ne s’appesantit à aucun moment sur la volonté de Napoléon de cadenasser la société pour mettre au pas toute opposition au régime incarné par sa personne. Mais que reprocher à Napoléon quand tout lui est excusé, même ses erreurs ? D’ailleurs, la plupart du temps, d’autres responsables sont désignés, au plus haut de l’Empire. Dans La Bataille, Frédéric Richaud montre Masséna en train de piller le palais dans lequel il est logé en Autriche. « J’en ai ras le bol de toute cette chienlit d’armée et de maréchaux pourris jusqu’à l’os », fait dire Michel Faure à son héros des Fils de l’Aigle en 1805. « Je n’ai jamais commencé une guerre sans qu’on m’attaque », met même Sébastien Latour dans la bouche de l’Empereur en 1807 dans L’Homme de l’année 1815. 200 ans après, la légende ne faiblit pas.

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Pas grand-chose à attendre en terme de profondeur d’analyse du côté des biographies, si ce n’est l’exception notable des deux tomes du Napoléon de Nicolas Dandois (Des Ronds dans l’O, 2010 à 2011). L’auteur y expose, avec la même précision des faits que les autres chroniques, sa vision de la vie du « Petit Caporal ». Le découpage à rebours est astucieux, le choix de Joséphine comme narratrice intéressant, et la tendance à l’hagiographie absente. DandoisEntre autres exemples de son originalité, Nicolas Dandois démarre son tome 1 avec l’autopsie de l’ex-empereur par le docteur François Antommarchi, puis sa toilette mortuaire. Dans le deuxième tome, il s’appesantit beaucoup sur la prime jeunesse corse du jeune Buonaparte, une période rapidement évacuée dans les autres biographies. Mais c’est une exception. Non, si l’on veut trouver des albums qui présentent Napoléon avec plus d’objectivité, de mises en perspective et d’autres angles de réflexion, il faut chercher dans les albums qui s’ancrent dans le contexte de l’époque en abordant, parfois de manière très périphérique, la vie et l’œuvre de celui qui repose aux Invalides. Dans La Bataille, Napoléon est décrit comme surexcité, irritable, stratège mais trop sûr de sa force, impatient, colérique, presque capricieux quand les événements lui sont contraires, acceptant mal les conseils même venant de ses maréchaux, jusqu’au-boutiste, inspirant plus la crainte que le respect. On est bien loin du portrait idéal relevé dans les biographies détaillées plus haut. Dans le même album, lorsque le colonel Lejeune commence une phrase par « Quand la guerre sera finie… », le jeune voltigeur qui l’accompagne le coupe : « Il y en aura une autre mon colonel… La guerre, elle est jamais finie, avec l’empereur. »

Souvenirs

L’enchainement des campagnes militaires aidant, le ressentiment peut ainsi apparaître chez les soldats, comme chez les maréchaux. « Le bruit de cette guerre m’écœure. J’en ai assez. » lâche Lannes pendant La Bataille. Le héros des Fils de l’Aigle traite Joachim Murat « d’emplumé de fils d’aubergiste ». L’épuisement physique, autant que moral, des troupes s’alourdit dans les dernières années du règne de Napoléon Ier. Il est particulièrement décrit au moment de la retraite de Russie, notamment dans Ils étaient dix, La Nuit de l’Empereur et le tome 4 de Souvenirs de la Grande Armée. AdelanteY sont largement brossées des pratiques pourtant interdites par les états-majors : le pillage des civils, même sur les territoires conquis. Après des années de service pour les vétérans ou la découverte des horreurs de la guerre par les novices, les esprits perdent leurs repères. Thérèse, dragon va encore plus loin en associant multiplication des combats et dérive dans la folie. L’aspect romantique des campagnes napoléoniennes n’a plus beaucoup droit de cité. D’autres concepts apparaissent timidement dans les pages de certains albums, comme la méritocratie, qui fait le succès des armées françaises en recrutant les officiers sur leur valeur et pas sur leur naissance, et qu’on lit au détour d’une conversation entre soldats dans L’Homme de l’année 1815. On oublie un peu vite que les ennemis de la France de cette époque combattaient Napoléon en premier lieu pour éviter la propagation des idées de la Révolution. Les Fils de l’Aigle abordent rapidement la question des idéaux républicains dans le projet napoléonien, alors que le héros d’Adelante ! pointe du doigt le fait que si les nobles et l’Eglise espagnols combattent Napoléon, c’est avant tout pour éviter la contagion des principes de la Révolution française. D’ailleurs, comment ne pas souligner ici un peu plus l’originalité d’Adelante ! de Frank Giroud et Javi rey (Dupuis, 2013 et 2014), la seule bande dessinée franco-belge qui prend parti pour les ennemis de Napoléon, offrant une vision différente des guérilleros espagnols, considérés ici comme des résistants à l’occupant français. Sans tomber dans la propagande anti-napoléonienne, tous ces albums rééquilibrent la vision de Napoléon, à l’aune des travaux de recherche historique. Un chemin à suivre pour les prochains albums de bande dessinée et quelques pistes ouvertes pour l’avenir.

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