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Si la bande dessinée a globalement été très accommodante avec le Petit Caporal, le personnage était, de par sa renommée, naturellement destiné à faire l’objet de caricatures et de pastiches. René Goscinny s’en est ainsi inspiré à deux reprises : à travers un long clin d’œil dans Astérix en Corse, puis abondamment dans L’Empereur Smith.

Napoléon Ier et plus généralement la période du Premier Empire, n’ont pas particulièrement inspirés les auteurs de bandes dessinées comiques. Il est toutefois possible de glaner quelques albums intéressants, comme ceux de la série Godaille et Godasse (cinq tomes, Raoul Cauvin & Jacques Sandron, 1982 à 1988) qui mettent en scène un hussard et un cheval au caractère un rien poltron ; un principe qui n’est pas sans rappeler une autre série scénarisée par Cauvin, beaucoup plus prolifique celle-ci : Les Tuniques bleues (1). On trouve également Le Petit Napoléon illustré (de Jean-Claude Carrière et Pierre Etaix, éd. Wombat, 2015), récit au ton ironique paru initialement en 1963, en pleine idylle gaulliste ; ou encore l’histoire courte Ah, si on l’avait aidé (Rubrique-à-Brac, taume 2, éd. Dargaud, 1971), dans laquelle Gotlib ironise sur les grandes frustrations qui ont marqué la vie de Napoléon Bonaparte, notamment durant sa jeunesse, source bien connue de tous les maux. Plus récemment, on retiendra La Pyramide des Aigles (de Jean-Pierre Dirick, éd. Arcimboldo, 2015).

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Hussard à la mer, le troisième volet des aventures de Godaille et Godasse, qui se sont arrêtées en 1988 après cinq volumes.

Astérix et Lucky Luke

Amateur de calembours et de clins d’œil appuyés, observateur contemporain des ambitions et des succès politiques d’un vieux général passé maître dans l’art de haranguer les foules, René Goscinny ne pouvait évidemment pas passer à côté d’un personnage tel que Napoléon Ier. Il y a eu recours au moins deux fois : dans Astérix en Corse, puis dans L’Empereur Smith, un des derniers Lucky Luke qu’il a scénarisé. Le premier ouvrage, 20e tome des aventures du célèbre Gaulois créé par René Goscinny et Albert Uderzo, est paru chez Dargaud en avril 1973. Exemple typique de l’album de voyage, qui est l’une des marques de fabrique de la série, il met en scène le trio habituel formé par Astérix, Obélix et Idéfix accompagnant un certain Ocatarinetabelatchitchix. Prisonnier des Romains, ce chef corse est libéré par les irréductibles Gaulois alors que ceux-ci célèbrent la victoire de Gergovie. Premier clin d’œil furtif du scénariste, avec une analogie possible entre la victoire gauloise de 52 av. J.-C. et l’un des triomphes – Austerlitz ? – d’un autre chef corse au célèbre bicorne. A moins que cette métaphore ne soit purement ironique. Dans le préambule, petit bijou d’humour préventif, les auteurs comparent en effet Napoléon Ier à Jules César, personnage autrement plus prestigieux qu’un Vercingétorix qui n’a contrôlé que brièvement une armée hétéroclite, et dont on ne sait toujours pas s’il a véritablement existé. Toujours est-il que sont posées les bases de l’un des ressorts comiques auquel Goscinny compte bien recourir pour cette intrigue méditerranéenne.

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ASTERIX®- OBELIX® / © 2015 LES EDITIONS ALBERT RENE / GOSCINNY – UDERZO

Napoléon en filigrane de l’attaque d’Aléria

Dans un premier temps, les références au natif d’Ajaccio se font attendre. Le retour d’Ocatarinetabelatchitchix sur son île de Beauté natale est surtout l’occasion pour notre trio d’en apprendre plus sur les us et coutumes de leurs hôtes corses ; avant de passer en mode « baffes » dans l’antépénultième séquence de l’album (l’attaque de la ville d’Aléria, p.38-46). Qui dit tactique militaire dit en effet prétexte aux clins d’œil napoléoniens. Dans la deuxième case de la page 38, le récitatif évoque des Corses se dirigeant vers « la morne plaine d’Aléria », détournant au passage les vers de Victor Hugo évoquant, paradoxalement, la défaite de Waterloo (2). Dans la case suivante, Ocatarinetabelatchitchix désigne ses troupes sous le vocable de « Grande Armée », comme pour appuyer sur le caractère cosmopolite d’un contingent composé de guerriers originaires de différentes tribus (tout comme la seconde Grande Armée de Napoléon comportait de nombreux soldats étrangers). Autant de clins d’œil qui préfigurent une grande case représentant l’avancée des colonnes corse vers la ville d’Aléria. Et Ocatarinetabelatchitchix de s’enthousiasmer : « Ils sont tous là, mes grognards » ; avant de conclure par le jeu de mots parfait : « C’est qu’il est célèbre chez nous, le sommeil d’Osterlix ».

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ASTERIX®- OBELIX® / © 2015 LES EDITIONS ALBERT RENE / GOSCINNY – UDERZO

Plus loin, dans l’avant-dernière case de la page 43, après la bataille, les vieux du village se moquent de la couardise des soldats romains : « La garde se rend et ne meurt pas ». Ils détournent ainsi la célèbre phrase que n’a en réalité vraisemblablement jamais prononcée le général Pierre Cambronne, alors qu’il commandait le dernier carré de la Garde impériale à Waterloo : « La garde meurt mais ne se rend pas ! ». Enfin, page 45, alors qu’il triomphe devant son ennemi, le préteur Suelburnus, Ocatarinetabelatchitchix se fait prédicateur, tout en adoptant la célèbre posture de la main dans le gilet : « Dis à César que, quelles que soient ses ambitions, il ne sera jamais empereur… ». Avant de conclure : « Pour que les Corses acceptent un empereur, il faudrait qu’il soit Corse lui-même ! ».

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Pastiche napoléonien

Dans L’Empereur Smith, publié chez Dargaud en avril 1976, Napoléon Ier ne fait plus l’objet d’un simple clin d’œil ; il sert littéralement de référence à un pastiche qui s’inspire par ailleurs essentiellement de la vie de Joshua Norton. Après avoir perdu la raison, cet ancien homme d’affaires de San Francisco s’était autoproclamé « Empereur des États-Unis » et « Protecteur du Mexique » sous le nom de Norton Ier. Dans l’aventure de Lucky Luke – la 45e – René Goscinny pousse cette anecdote très loin et l’enrichit de références à l’histoire française, même si Joshua Norton ne s’était lui-même jamais spécifiquement revendiqué de Napoléon Ier.

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Le ton est donné dès la première planche (p.3), avec ce grand cartouche-titre agrémenté de l’emblème de l’empereur Smith Ier ; un S doré bordé d’une couronne de laurier, qui n’est pas sans rappeler celui de Napoléon Ier. Les références graphiques se succèdent ensuite à toute allure, notamment en ce qui concerne les costumes, l’armement, et l’équipement des soldats, copiés sur ceux de l’armée du Premier Empire. Dean Smith, alias Smith Ier, est présenté comme un être ridicule, qui parle de lui à la troisième personne du singulier, et qui s’entoure « d’un apparat assez grotesque » (p.5). Une pique à destination des quelques rares royalistes et bonapartistes qui espèrent encore un retour à la monarchie ; mais également une caricature de l’étiquette propre à la Ve République, un régime présidentiel mis en place par le général de Gaulle, et souvent qualifié de monarchie républicaine.

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Goscinny s’en donne à cœur joie

René Goscinny arrose copieusement la suite du récit de jeux de mots et autres calembours. La Légion d’Honneur, décoration créée par Napoléon et encore en vigueur aujourd’hui, devient ainsi le Bison d’Or au temps du régime impérial de Smith Ier (p.7). L’emblème de l’Empereur, déjà apparu sur le carrosse du monarque, orne également l’entrée de son ranch (sic) en page 8. La planche suivante établit un lien direct entre les deux hommes, Smith Ier se présentant comme l’héritier spirituel de Napoléon Ier : « Nous avons une grande admiration pour Napoléon I de France. C’est notre modèle… ». Et le jobard de s’en aller fièrement, la main dans le gilet, suivi d’un Lucky Luke hilare. Un cow-boy solitaire qui trouve toutefois la plaisanterie beaucoup moins drôle lorsque Smith Ier lui présente « notre garde personnelle, nos grognards » (p.10) et leur équipement militaire de pointe, artillerie comprise.

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© 2015 DARGAUD / GOSCINNY – MORRIS

Les clins d’œil s’enchaînent : « Nous sommes content de vous », célèbre phrase écrite par Napoléon Ier au soir de la bataille d’Austerlitz (3) qui revient à plusieurs reprises dans l’album ; la préparation minutieuse du plan de bataille (p.20-21), qui tranche avec la naïveté arrogante du plan de Buck Ritchie ; l’évocation de la défaite de Waterloo (p.21) ; l’usage de la longue-vue (p.22) ; ou encore le drapeau de l’Empire des Etats-Unis (p.26 et 32), mélange entre le Stars and stripes et l’emblème napoléonien agrémenté à la sauce Smith Ier. La nomination expéditive de parfaits inconnus à des postes à responsabilité (le patron du journal local devient ainsi ministre de l’Information, tandis que le shérif est nommé ministre de la Police) caricature cette noblesse d’Empire longtemps dénigrée par celle d’Ancien Régime. Cette lutte d’influence illustre également celle qui a opposé Fouché (ministre de la Police) et Talleyrand (ministre des Relations extérieures) sous le Premier Empire.

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© 2015 DARGAUD / GOSCINNY – MORRIS

Finalement, dans la dernière planche, Smith Ier signe son acte d’abdication et confie le peuple américain à Ulysse Grant, pourtant précédemment qualifié d’« usurpateur » (p.30). Comme Napoléon Ier se retirant devant Louis XVIII après l’épopée des Cent-Jours.

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1/ Les récits de Godaille et Godasse ont été prépubliés dans le Journal de Spirou à partir de 1975. Les éditions Dupuis ont ensuite sorti quatre albums, un cinquième étant publié par MC Productions en 1988. Réédités par Jourdan au début des années 90, ces ouvrages sont désormais quasiment introuvables. Une intégrale a toutefois été tirée à 500 exemplaires chez Hématine, en 2012.

2/ in L’Expiation, dans le recueil Les Châtiments, éd. Henri Samuel et Cie, 1853

3/ La phrase exacte, qui débute La Proclamation d’Austerlitz dans laquelle il s’adresse à ses soldats est : « Je suis content de vous ». Le texte est disponible dans son intégralité ici : http://www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr/La-proclamation-d-Austerlitz-2.html

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