Chercheur en histoire militaire, Patrick Bouhet est spécialiste du Premier Empire et des origines de l’art opérationnel. Il est l’auteur d’articles pour divers supports et notamment le mensuel Guerres & Histoire. Nous lui avons demandé de se pencher sur l’album La nuit de l’Empereur, de Pascal Ordas et Xavier Delaporte, qui imagine un épisode du retour de Napoléon à Paris pendant la retraite de Russie.

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Cases d’Histoire : Est-ce que la retraite de Russie est bien documentée ? Et, par conséquent, est-ce qu’il y a des zones d’ombre dans lesquelles un scénariste peut s’engouffrer ?

Patrick Bouhet : Oui, la retraite est bien documentée. Cependant, elle a concerné une telle masse d’hommes – de femmes et d’enfants aussi – que les aventures individuelles en marge des manœuvres militaires ont été innombrables et ouvrent de nombreuses possibilités à un scénariste.

CdH : Dans cet album, au-delà des libertés que peut prendre un scénariste, est-ce qu’il y a des erreurs qui vous ont frappé ?

PB : Oui, des erreurs uniformologiques, ou encore la quasi-absence de la Garde alors que la sécurité du souverain était de sa responsabilité en campagne. On a aussi l’utilisation du sabre à la main gauche, qui plus est avec une pelisse flottante pour Martel – qui semble appartenir au 5e Hussards – et porte une grande tenue bien éloignée de la réalité du terrain surtout compte tenu du fait qu’il n’est plus officier… Ou encore le fait qu’il ne porte pas la « croix » alors qu’il en est titulaire… Donc d’assez nombreuses incohérences, mais il faut bien une certaine liberté au scénariste.

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Cette idée géniale, c’est d’utiliser un sosie de l’Empereur pour brouiller les pistes.

CdH : Quelle est la réalité des sosies de Napoléon ?

PB : Un emploi de sosies d’une manière systématique, ou même accidentelle, ne m’est pas connu. Je ne pense pas que la personnalité de Napoléon se prête à ce genre de stratagème. Militaire avant tout, il n’aurait pas accepté qu’un autre reçoive un coup qui lui était destiné. Par ailleurs, les exemples sont nombreux pour démontrer que le seul bruit de sa mort était extrêmement dangereux pour le moral des troupes sur le champ de bataille (Ratisbonne 1809) ou politiquement (complot de Malet en 1812, justement). Il fallait qu’il apparaisse toujours personnellement et vivant pour la stabilité de son pouvoir.

CdH :  A la page 5, Napoléon découvre que ses soldats se livrent au pillage et s’en désole. Connait-on vraiment la réaction de Napoléon face à ce comportement au sein de son armée ? Est-ce une réaction plausible de l’Empereur ?

PB : C’est une réaction plausible, tout en sachant qu’il savait fort bien ce qui se passait. C’est sûrement autre chose d’en être le témoin direct. Mais ces comportements étaient connus et admis (ou punis, souvent par la mort), selon les circonstances.

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Cette embuscade prêtée à Fouché est une invention de Patrick Ordas.

CdH : L’épisode de l’embuscade dans Moscou a-t-il existé ?

PB : Pas à ma connaissance, et encore moins par Fouché. Enfin, la liaison trop forte avec les agissements supposés de Fouché et Talleyrand paraît trop liée à une perception moderne et manichéenne de l’histoire de la période qu’à la réalité. Ils ne voulaient pas du pouvoir ouvertement pour eux-mêmes ; ils ont toujours agi pour protéger leurs intérêts, oui, mais aussi pour éviter un effondrement total de la France sous le poids soit de ses dissensions internes, soit de ses nombreux ennemis extérieurs ; donc pour partie de ce qui pouvait sembler être l’insatiable ambition de Napoléon.

CdH : Quelle est la réalité du petit jeu des récompenses (Napoléon dégrade, promet la Légion d’honneur, distribue les promotions) que Napoléon utilise comme une véritable monnaie ?

PB : C’est plus la motivation que recherche Napoléon, donc promotion et décoration sont des moteurs qu’il utilise toujours pour mettre en valeur l’honneur et la bravoure. La dégradation et le conseil de guerre existe aussi ; surtout lorsqu’il juge que la faute est trop grande ou aura des conséquences négatives importantes. Ce n’est pas une monnaie : c’est la manière classique de gérer et de motiver une armée.

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Le petit jeu des récompenses.

CdH : A la page 35, Napoléon n’hésite pas à sacrifier froidement des hommes pour rester en vie. Quelle est la réalité de cette attitude ?

PB : Les deux aspects de la personnalité de Napoléon sont retenus par les biographes ; tout dépend s’ils lui sont plutôt favorables ou non. Je pense qu’il agit surtout en soldat. La mort est possible pour lui et tous ceux qui l’accompagne lorsqu’il fait la guerre. Par contre, Napoléon ne se cache pas derrière ses hommes pour se protéger ; il partage les dangers avec eux, car un général, à l’époque, même lui, commande à l’avant et se trouve très souvent à portée des coups adverses. Ceux qui tombent – tués ou blessés – autour de lui pendant vingt ans sont nombreux, et lui-même est blessé plusieurs fois, comme l’indique l’autopsie effectuée à Saint-Hélène par le Dr Antommarchi. Mais Napoléon impose le plus souvent le secret sur ces blessures, pour ne pas provoquer d’inquiétude et de remous politiques.

CdH : A ce moment de la retraite de Russie, les « Vive l’Empereur ! » s’entendent-ils aussi facilement que dans l’album ?

PB : L’action de l’album semble se dérouler dans les premiers jours de la retraite. Alors la réponse est oui. Mais, bien-sûr, plus la situation se détériore, plus les vivats seront rares. Cependant, il ne faut pas oublier ce qui est lié au surnom de « grognards ». Les soldats grognent, peuvent même parler de la mort souhaitable de Napoléon. Puis, le plus souvent, il suffit qu’il apparaisse pour que tout soit oublié, et que les « Vive l’Empereur ! » fusent à nouveau. Il avait un vrai pouvoir sur ses soldats, Français ou étrangers d’ailleurs.

CdH : Globalement, quel est votre sentiment sur cet album ?

PB : Le dessin est souvent plaisant et dynamique. L’histoire prenante, malgré ses incohérences historiques. On se demande bien qu’elles vont être les aventures à suivre de Martel. Enfin, le soucis du détail, en particulier la recherche en termes d’argot du soldat parvient, dans une certaine mesure, à faire entrer le lecteur dans une certaine ambiance.

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