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© Hasegawa/Kami

Les mangakas font preuve d’un grand intérêt pour l’histoire européenne. Même si leur sérieux peut parfois être remis en question, les nombreux shōnen et seinen à caractère historique sont là pour le prouver. Napoléon ne fait pas exception à la règle, avec une série signée Tetsuya Hasegawa.

Une bande dessinée sur Napoléon Bonaparte ? Et pourquoi pas un manga tant qu’on y est ! Inutile de chercher plus loin : ce seinen – puisqu’il s’agit en l’occurrence d’une série destinée à un lectorat de jeunes adultes de sexe masculin – existe déjà. Réalisé par Tetsuya Hasegawa et lancé en 2003, il comporte 15 volumes, publiés au Japon par la maison d’édition Shōnen Gahōsha dans le magazine de prépublication Young King Comics. Les droits ont été achetés en France par les éditions Tournon, qui ont démarré la publication de cette saga en mai 2006 sous leur label Kami. En raison de ventes trop faibles, celle-ci s’est arrêtée au tome 6, en avril 2008, Kami fermant par ailleurs ses portes deux ans plus tard. Si les bandes dessinées classiques sur le stratège d’Ajaccio sont en général assurées d’un bon succès commercial, force est de constater que les inconditionnels du vainqueur d’Austerlitz n’étaient à l’époque pas encore prêts à franchir la barrière culturelle que semble encore constituer le sens de lecture japonais. Car si le Napoléon de Hasegawa est loin d’être un chef-d’œuvre, on peut en dire autant de la plupart des BD très conformistes qui ont envahi les librairies en prévision des célébrations du bicentenaire de la défaite de Waterloo.

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Napoléon préparant la bataille d’Austerlitz. © Hasegawa/Kami

Un graphisme… étonnant

La première chose qui frappe le lecteur lorsqu’il découvre ce manga, c’est ce graphisme en total décalage avec le sujet traité. Visiblement très fortement marqué par le dessin de Tetsuo Hara, le Napoléon de Hasegawa fait immédiatement penser à une sorte de Ken le Survivant en redingote. Les soldats de l’armée impériale devaient disposer de doses de stéroïdes dans leurs paquetages, ou passer leur temps à faire de la gonflette entre deux marches forcées de 60 kilomètres. Le summum de ce délire bodybuildé est atteint dès les premières pages du tome 1, lorsque l’on découvre des soldats russes, tous dauphins de Mister Univers, en train de bivouaquer torse nu dans la neige. A ce moment précis, on a très envie de refermer l’album, et d’aller supplier notre libraire de nous reprendre les volumes que l’on vient d’acheter. Mais paradoxalement, c’est aussi à partir de là que le graphisme de Tetsuya Hasegawa prend ses distances avec celui du créateur de Hokuto no Ken (le titre original de Ken le survivant). Et que le récit se met plus en conformité avec la réalité historique. Bien sûr, le style reste très anguleux, avec un encrage gras qui en rebutera certain. Mais le dessin s’éclaircit petit à petit, jusqu’à devenir franchement intéressant dès le milieu du premier volume. Le découpage est quant à lui très dynamique, particulièrement lors des scènes de batailles (par exemple lors du siège de Toulon, dans le troisième tome). L’atrocité des blessures infligées aux soldats – notamment par l’artillerie – sont ainsi particulièrement bien illustrées.

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© Hasegawa/Kami

Une démarche sincère

La volonté démontrée par l’auteur de coller le plus possible à la réalité historique constitue sans aucun doute le point de fort de la série. Même si elle est souvent emportée par une certaine naïveté, voire un côté franchement panégyrique ; qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de Tetsuya Hasegawa. Le mangaka tente de retracer au mieux le parcours de Napoléon Bonaparte, de son enfance corse entourée de partisans de Pascal Paoli – dont ses parents sont des proches – à ses faits d’armes glorieux sur les champs de bataille européen. Le deuxième tome illustre ainsi sa prise de conscience républicaine et son rejet de son idole d’enfance, Pascal Paoli, allié de circonstance de la Perfide Albion. Le récit met en scène plusieurs grandes figures de la Révolution française, tels Robespierre, Danton, Marat, mais surtout Saint-Just ou encore Mirabeau. Charles-Henri Sanson, bourreau et anti-héros du manga Innocent (Delcourt), de Shin-ichi Sakamoto, fait également une brève apparition dans le deuxième tome. Hasegawa représente avec une certaine justesse les dérives totalitaires d’un régime qui se cherche et qui réagit violemment aux périls intérieures et extérieures qui menacent les acquis de 1789. Il a également la bonne idée de mettre en avant les hésitations de Bonaparte quant à ses propres prises de position vis-à-vis de ce fanatisme sanglant auquel il ne souhaite pas être associé. Pense-t-il déjà, à l’époque, à sa future carrière et à ses ambitions ? C’est en tout cas ce que le mangaka laisse entendre. Chaque chapitre est ponctué de résumés historiques qui comblent les vides laissés par une narration qui se veut ainsi plus dynamique, dépouillée des lourdeurs que peuvent entraîner un trop plein de pédagogie. Dans les deux derniers tomes, des annexes signées Gérald Galliano viennent encore préciser certains éléments. La première propose ainsi un bref résumé de l’évolution de l’armée française entre le Moyen Âge et la Révolution. La seconde se penche sur le fonctionnement du gouvernement du Directoire.

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Tetsuya Hasegawa joue « légèrement » avec la réalité lorsqu’il représente Napoléon portant des lunettes de soleil… © Hasegawa/Kami

De l’art de condamner une série

Toute cette bonne volonté est malheureusement en partie gâchée par des ellipses parfois trop brutales et une narration par moment assez brouillonne. Tetsuya Hasegawa se permet également quelques sorties délirantes, comme sa représentation du général Dugommier – qui voit dans le fort Mulgrave une femme « toute excitée » qui montre ses seins aux tétons pointus et dont les « jambes sont trempées ». A l’époque, le mangaka devait certainement plancher en parallèle sur une série érotique… Plus loin, toujours dans le troisième volume, Paul Barras viole sa maîtresse dont il a coincé la tête sous la lame d’une guillotine. C’est certainement le moment où Tetsuya Hasegawa envisageait de se tourner plutôt vers l’ero guro (mangas qui mêlent érotisme et goût prononcé pour le macabre)… Pis, les deux premiers tomes sont truffés d’erreurs de traduction absolument inexcusables, qui ne sont toutefois pas le fait de l’auteur. Ney devient ainsi Né, Lannes se transforme en Laness, Baglation se métamorphose en Baglachion. Comble du comique : l’auteur de la Théorie de la grande guerre (entendez : De la guerre) est Proïsen Krauzevitz ; Carl von Clausewitz doit encore se retourner dans sa tombe ! Autres erreurs flagrantes : l’emploi du terme « maître » au lieu de « majesté », ou encore celui de « citadin » pour « citoyen ». Ces bourdes énormes, dignes des plus belles perles des logiciels de traduction, sont corrigées à partir du tome 3, qui est d’ailleurs agrémenté d’un erratum.

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Le jeune capitaine Bonaparte lors du siège de Toulon. © Hasegawa/Kami

Si le Napoléon de Tetsuya Hasegawa ne constitue donc pas une référence en matière de bande dessinée sur l’époque napoléonienne, il a le mérite d’être, à ce jour, le seul manga consacré à ce personnage traduit en France (d’autres sont sortis au Japon, comme Eikou no Napoleon, de Riyoko Ikeda). Pourvu de certaines qualités, sa parution dans l’Hexagone a certainement souffert de sa mauvaise traduction (du moins pour les deux premiers tomes), et d’une politique éditoriale défaillante. Il n’en reste pas moins intéressant pour tous les passionnés de cette époque. En cherchant bien dans les librairies d’occasion ou sur certains sites de vente en ligne, vous pourrez vous procurer les six volumes de cette série atypique.

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Couverture du sixième et dernier tome paru en France avant l’arrêt de la publication de la série par les éditions Kami. © Hasegawa/Kami
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Couverture du quinzième tome qui a clôturé la saga au Japon. © Hasegawa/Shōnen Gahōsha

Note : nous vous prions de nous excuser de la médiocre qualité des visuels utilisés pour illustrer cet article. La disparition des éditions Kami a malheureusement rendu impossible la récupération de fichiers en haute définition. Merci d’avance pour votre compréhension. L’équipe de Cases d’Histoire.

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