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Destruction de navires de la marine japonaise par les Russes, le 28 janvier 1904. Lithographie parue dans la presse russe.

Les lecteurs de Pratt ont dû attendre le début des années 1980 pour découvrir la première aventure de Corto Maltese. Commandé par la rédaction du Matin de Paris, ce premier épisode se déroule au cours d’un événement majeur, un peu oublié, de l’histoire du XXe siècle : la Guerre russo-japonaise de 1904-1905. Hugo Pratt, passionné par l’histoire contemporaine, n’ignorait pas l’importance de ce conflit, et les potentialités romanesques ou symboliques qu’il pouvait exploiter. Un coup de sifflet des officiers russes annonce aux soldats que la paix est signée, mais un Sibérien mal embouché tire un dernier coup de feu…

Le conflit qui marque l’entrée de la guerre dans le XXe siècle industriel fait suite à la guerre sino-japonaise de 1894-1895 qui vit l’Empire du Soleil levant écraser celui du Milieu et entamer son implantation au nord de la Chine. Fort de cette victoire écrasante, les militaires japonais ont renforcé leur pouvoir en entraînant derrière eux une bonne part de la nation et le soutien de l’empereur. La guerre contre la Russie est aussi la conséquence de plusieurs facteurs régionaux : la montée en puissance industrielle et militaire du Japon ; la main-mise des Européens (Français, Anglais et Allemands) sur de vastes territoires convoités par le Japon ; l’affaiblissement chinois et l’expansion de la Russie vers Sakhaline et la Corée grâce, notamment, au Transsibérien. Au début du siècle, les forces japonaises décident de pousser l’avantage pris au dépend de la Chine pour s’implanter en Corée pour affirmer leur volonté expansionniste en mettant fin à la domination russe sur la région. La guerre est inévitable. Elle sera meurtrière. Elle voit aussi entrer en scène des armements industriels inédits : cuirassés, téléphone, TSF, mitrailleuse, artillerie lourde. Son dénouement est celui décrit dans l’album : mieux organisés, plus puissants, plus près de leurs bases, mieux commandés et plus motivés, les soldats japonais ont vaincu l’armée du tsar. La défaite russe a résonné comme un coup de tonnerre dans le monde entier. Pour la première fois depuis les victoires des armées ottomanes au XVIIe siècle, une nation non-européenne, une nation «non-blanche» suivant le vocabulaire du temps, défait une armée européenne. Le Japon entrait de force dans le club des nations industrielles. Cette victoire marquera durablement l’esprit guerrier du Japon et posera du côté russe une méfiance xénophobe pour ce pays au moins jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La Jeunesse de Corto Maltese débute exactement au moment où la guerre s’arrête. Ce n’est pas la guerre elle-même qui attire Pratt, mais les ressorts psychologiques de ses héros dans ce qui devrait être un moment de soulagement. Or rien ne se passe comme prévu. Raspoutine, dont c’est la première apparition, tue l’officier qui commandait son bataillon et se réfugie chez l’ancien ennemi tuant encore d’autres soldats des deux bords. Les Japonais décrits par Pratt sont conformes à l’image que l’Occident a de ces hommes : guindés, engoncés dans un code de l’honneur hors norme, tout en faisant preuve d’un caractère chevaleresque qui adoucit leur dureté. Le personnage japonais qui conduit l’histoire est le Lieutenant Sakai. Un homme dur, sans pitié, mais aussi un samourai éduqué dans l’esprit du Bushido. Il est possible que Pratt ait pris pour modèle le lieutenant-colonel Sakai, véritable officier japonais de la Seconde Guerre mondiale. Responsable d’une multitude de massacres et de crimes en Chine dans les années 1930, puis lors de la conquête de Hong Kong en 1941, il est conduit devant un peloton d’exécution en 1946.

En plus de de Sakai, deux personnages occupent le devant de la scène : Raspoutine et Jack London. Raspoutine, dans cette histoire et dans ce contexte, est décrit comme l’archétype du moujik : borné, stupide et malin, sans scrupule, très courageux, impulsif, presque inculte. Il agit sans réfléchir, dans son intérêt, à court terme. Cette image du soldat russe, puis soviétique, perdure tout au long du XXe siècle. Jack London, qui affronte le lieutenant Sakai, est calqué sur l’écrivain américain qui a réellement couvert le conflit comme correspondant de guerre. Son expérience est relatée dans une nouvelle : La Corée en feu. London est à la fois l’alter ego de Pratt et de Corto. Auteur de romans d’aventures que le dessinateur affectionnait, aux personnages à la psychologie forte et complexe, aventurier, marin, Jack London était, en 1905, la première star de la littérature américaine riche et reconnue. Il pratique un journalisme littéraire et narratif qui emporte le lecteur dans des contrées inconnues au milieu de situations improbables et dangereuses, en racontant tout autant ce qu’il voit que la façon dont il le vit. Il se retrouve en Corée après un long périple puisqu’il devait – c’était le but de son voyage – couvrir la Guerre des Boers, en Afrique du Sud. Malheureusement pour lui, les Anglais avaient déjà gagné la guerre quand il est arrivé à Londres en 1902. Ses articles, plein des préjugés de l’époque sur les peuples asiatiques, décrivent parfaitement l’irruption massive de l’industrie dans la guerre. En Corée, sa présence gêne les Japonais, qui l’arrêtent puis l’expulsent du pays. Bizarrement, le Jack London de Pratt est un être qui ne décide pas vraiment de son sort. Embarqué dans un duel pour une improbable histoire d’honneur, London voit arriver la menace sans vraiment réagir. Vivre un duel au risque de périr pouvait exciter l’écrivain. Comment raconter au mieux une situation si on ne l’a pas réellement vécue ? N’est-t-il pas devenu chercheur d’or avant d’écrire L’Appel de la forêt ? D’une façon très inattendue, Raspoutine le sort de ce mauvais pas en assassinant le Japonais.

Le contexte historique de cette histoire est important, et Pratt donne une belle leçon d’histoire à ses lecteurs. Il joue, à la manière d’un virtuose, une partition complexe qui anticipe symboliquement ce qui va arriver au cours du XXe siècle en Asie. Avant la montée en puissance de la Chine, à la fin des années 1950, trois nations se disputent la suprématie continentale asiatique : la Russie puis l’URSS, le Japon, et les Etats Unis ; Raspoutine, Sakai, et London. Le Japon subira une défaite totale ; les Russes aideront les Américains qui n’ont rien pu faire contre l’attaque de Pearl Harbor. Les relations entre les trois protagonistes perpétuent la guerre d’individu à individu. N’est-ce pas finalement une des idées qui sous-tend les aventures dessinées par le Vénitien : les individus sont tout, les grands bouleversements du monde ne sont que les conséquences gigantesques des inimitiés et des rivalités d’hommes à hommes qui ne peuvent se rendre compte qu’ils ne sont qu’un petit rouage dans le déroulement des choses. Le battement d’aile d’un papillon peut déclencher une tempête de l’autre côté de la terre.

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Comme toutes les couvertures originales des albums de Pratt, celle-ci est absolument magnifique. Le contexte est indiqué en fond, très présent, écrasant, mais l’histoire telle qu’elle est dans l’album est absente. Jack London a disparu. Pour les lecteurs de Pratt, la rencontre de Raspoutine et de Corto Maltese est la seule bonne raison d’acheter La Jeunesse de Corto. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Dans la couverture de la dernière édition en noir et blanc, l’histoire a disparu. Pratt, scénariste génial, s’efface devant son héros. © Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Une des planches les plus intéressantes de l’album. Ce n’est pas forcément la plus belle ou la plus spectaculaire, mais par sa simplicité narrative et graphique, elle a une importance capitale. Elle marque l’arrivée de Corto Maltese. Jack London, que Pratt admirait ,raconte quant à lui une légende. On s’arrête donc, et on écoute. En fait, cette légende est le rêve que poursuivent Corto Maltese et Raspoutine à la fin du récit. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

3

Un extrait de la première planche. Efficace, rythmée, les quelques cases posent sans artifices inutiles le contexte : la guerre, la paix et les motivations conscientes et inconscientes des protagonistes. Raspoutine a tué un homme sans trop savoir pourquoi, mais il devait le faire. C’était son destin. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

5

Jack London est là encore le personnage principal de cet extrait, en version couleur. Le lecteur assiste, sans vraiment comprendre ce qui arrive, à la mise en place du duel dont la tenue et l’issue ont un impact sur l’histoire de tous les personnages de la Jeunesse de Corto. L’album aurait tout aussi bien s’appeler Le duel de Jack London. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 

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