Dominique Petitfaux est historien de la bande dessinée et plus particulièrement spécialiste de Hugo Pratt, au sujet duquel il a écrit deux livres d’entretiens, De l’autre côté de Corto (Casterman) et Le Désir d’être inutile (Robert Laffont). Nous revenons avec lui sur l’importance de l’Histoire dans l’œuvre du Maestro.

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Une édition de L’Ile au Trésor de 1932.

Quel était le rapport d’Hugo Pratt à l’Histoire ?

Pratt a toujours été très intéressé par l’Histoire. Tout part de son enfance et des lectures qui l’ont profondément marqué. Ce sont des romans d’aventure qui accompagnent sa jeunesse, écrits pour la plupart par des auteurs anglo-saxons de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. La dernière fois qu’il voit son père, celui-ci lui offre L’Île au trésor de Stevenson en lui disant « Toi aussi tu trouveras ton île au trésor« . C’est un épisode de sa vie qui l’a énormément marqué. Toute sa vie a consisté à approfondir, creuser, mettre en valeur les livres qui avaient formé le début de son adolescence.

Deux périodes reviennent principalement dans son œuvre : les guerres indiennes du XVIIIe siècle et la Seconde Guerre mondiale. Deux époques qui jalonnent sa bibliographie. Le goût pour la première vient des auteurs qu’il lisait étant enfant : James Oliver Curwood, Zane Grey, Kenneth Roberts, Fennimore Cooper. Quant à la seconde, il l’a vécue dès l’âge de 13 ans après avoir rejoint son père en Abyssinie (actuelle Éthiopie). Pour plaisanter, il disait d’ailleurs souvent qu’il avait été le plus jeune soldat de Mussolini. Une fois rapatrié à Venise en 1943, il intègre le collège militaire de Città di Castello, est arrêté par les SS, enrôlé de force dans la police maritime, puis il déserte et devient interprète des Alliés jusqu’à la fin de la guerre.

Se considérait-il comme un dessinateur historien ?

Pas exactement, mais sur certains sujets, Pratt possédaient des connaissances énormes. Sur la période de la fin du XVIIIe siècle dans les colonies américaines, il était capable de faire des conférences (il en a d’ailleurs fait en 1976 au Canada). Alors qu’en France, à la même époque, au mieux on ne connaissait que Le Dernier des Mohicans.

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Dominique Petitfaux

Quel est le degré de réalisme de ses albums ?

Hugo Pratt s’engouffrait dans les zones d’ombre, dans les vides laissés par les historiens à l’intérieur de périodes très connues. C’est là qu’il inventait. Toutefois, il était inattaquable sur ces moments créés de toutes pièces mais plausibles. J’ai appelé ça de l’histoire « intersticielle ».

Sa grande force est de mélanger personnages réels et inventés. Par exemple, on imagine que dans Corto Maltese en Sibérie, le baron Von Ungern-Sternberg a véritablement existé, de même que l’amiral Koltchak. Mais d’autres personnages comme la duchesse Marina Seminova laissent planer le doute sur leur existence réelle ou fictionnelle.

Son autre force est de laisser ses personnages à l’écart des événements. C’est une grande différence avec Alexandre Dumas (dont les romans avaient marqué Pratt) qui dans Vingt ans après fait intervenir ses mousquetaires pour éviter la mort à Charles Ier d’Angleterre. Dès le début, le lecteur peut savoir qu’ils n’y parviendront pas, car dans la réalité le souverain a été exécuté. Alors que chez Pratt, on ne sait jamais quelle sera la conclusion, puisque ses histoires s’inscrivent dans les zones d’ombre de la grande Histoire.

On lui a reproché une certaine fascination pour la guerre, son goût pour les uniformes.

Dans les années 1980, l’extrême-droite française a en effet essayé de récupérer l’œuvre de Pratt en faisant le parallèle entre sa représentation de la guerre, sa précision dans la reconstitution des uniformes et une supposé inclination pour le militarisme.  Mais cette analyse est un parfait contresens. Pratt aimait prendre les guerres comme arrière-plan de ses récits pour des questions scénaristiques. Il aimait ces moments où le vernis social tombe et où la véritable personnalité des individus se révèle. C’était d’ailleurs sa façon d’aborder les gens, de manière provocatrice. La première fois que je l’ai rencontré, pour écrire un livre, il m’a accueilli en disant « Alors Petitfaux, vous venez pour faire de l’argent !? » J’étais jeune, et l’argent était une motivation très secondaire. J’ai bredouillé quelque chose, complètement dérouté. Il a pu voir ainsi à qui il avait affaire. La guerre, selon Pratt, c’est le même processus multiplié par 1000. Le vernis social n’existe plus. On peut être considéré comme un héros en tuant des dizaines de personnes. Les personnages ne sont plus alors confrontés qu’à des choix éthiques, des cas de conscience. Est-ce que je dois aller sauver mon copain ? Est-ce que je dois tuer cet ennemi ? Et chez Pratt, ces questions se posent par les hommes de troupes, les troufions encore plus isolés et perdus dans cet environnement hostile.

D’un autre côté, Pratt avait vécu la Seconde Guerre mondiale et en était ressorti profondément désabusé. Il avait perdu toute attirance pour les idéaux. Et cette attitude se retrouve dans ses albums. Les seuls combats qu’il défend sont ceux des Irlandais pour leur indépendance, et des cangaceiros dans leur lutte contre les grands propriétaires terriens du nord du Brésil. Les récits sur les deux guerres mondiales, scénarisés par Héctor Oesterheld ou par lui-même, sont beaucoup moins tranchés. Pendant la Grande Guerre, Corto Maltese est un témoin plutôt qu’un acteur des combats. Par exemple, dans Côtes de Nuits et roses de Picardie, une aventure des Celtiques, sa principale préoccupation est une histoire de bouteilles, alors qu’il se trouve sur le front dans la Somme !

Quant à la question des uniformes, dont Pratt avait une connaissance encyclopédique, il faut la voir comme un outil de narration. A partir d’un simple écusson, il pouvait raconter l’histoire d’un régiment en l’examinant et en décrivant la symbolique de tel animal et de telle couleur. C’était d’ailleurs assez fascinant à voir.

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Croquis en préface du tome 1 des Scorpions du désert. (c) Hugo Pratt/Casterman

Quelle a été le rôle d’Héctor Oesterheld dans la formation de Pratt ?

Héctor Oesterheld (NDLR : 1919-1977, un des plus célèbres scénaristes argentins de bande dessinée, avec qui Pratt a travaillé lorsqu’il vivait à Buenos Aires) a une importance fondamentale dans la carrière de Pratt. On peut dire que la lecture de Milton Caniff, l’artiste qui l’a inspiré graphiquement, lui enseigne l’art du noir et blanc. Alors qu’Oesterheld, au contraire, ne choisit ni le noir ni le blanc : il lui apprend l’ambiguïté. Dans Sergent Kirk (à partir de 1953) ou Ernie Pike (en 1957), les scénarios de l’Argentin offrent une grande originalité par rapport à la majorité de la production contemporaine. Pour la première série, le personnage principal est un soldat de l’armée nordiste. Déjà, il est déserteur, ce qui n’est ni commun ni très bien vu dans les années 1950. Et puis il pactise avec les Indiens, alors que ceux-ci sont encore considérés à l’époque comme les méchants d’un récit. Dans Ernie Pike, qui décrit les souvenirs d’un correspondant de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, les personnages principaux ne sont pas manichéens et les différentes histoires courtes, pourtant porteuse d’un message positif, laissent toutefois un sentiment mitigé. La complexité des réactions des protagonistes donnent une couleur particulière aux récits.

Quelles étaient ses sources, sa documentation ?

Elles reposaient en grande partie sur les livres. Dans sa propriété de Grandvaux, sur la rive du lac Léman, Pratt possédait une bibliothèque monumentale de plus de 20 000 ouvrages. Les livres étaient le centre de gravité de cette grande demeure. Dans les trois niveaux de la maison, il y avait finalement peu de meubles, mais des rayonnages sur tous les murs. Chaque pièce participait au classement en accueillant une thématique. Ici la Seconde Guerre mondiale, là la religion et l’ésotérisme.  Il avait été particulièrement heureux de pouvoir regrouper tous ses livres. Auparavant, ils étaient dispersés chez des amis un peu partout dans le monde, à Londres, Buenos Aires, etc. Pratt avait un rapport très particulier avec les livres. Ils les considéraient comme des amis. « Ça fait longtemps que je n’ai pas lu celui-là, il doit s’ennuyer« , lançait-il parfois.

La plupart de ses livres étaient des ouvrages d’historiens, souvent fournis par des libraires qui connaissaient ses thématiques de prédilections et mettaient de côté des volumes pour lui. Il possédaient également des documents exceptionnels comme des journaux publiés à Djibouti dans les années 1940, qu’il utilisa pour des récits des Scorpions du désert. Il possédait également la collection complète des numéros du National Geographic, très riche en documentation photographique.

Outre les livres, Pratt avait également une passion pour le cinéma américain des années 1930 à 1950. Les films d’aventure hollywoodiens comme Les Révoltés du Bounty (1935) ou Le Roi des îles (1954) , des acteurs comme Burt Lancaster, Charles Laughton ou Clark Gable l’ont fortement imprégné, notamment pour la partie graphique.

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Burt Lancaster, le modèle. Ici dans Le roi des îles (His Majesty O’Keefe).

Est-ce qu’il allait sur le terrain ? Interrogeait-il des témoins ?

Il a pu le faire et notamment pour ses récits nord-américains. Il a ainsi été dans la petite ville de Wheeling en Virginie-Occidentale, qui a inspiré les deux bandes dessinées Fort Wheeling. Il s’y est rendu pour être fait citoyen d’honneur de la ville. Mais finalement, il a été un peu déçu parce que la bourgade ne ressemblait évidemment plus à celle de la fin du XVIIIe siècle.

Dans les premières années de sa carrière, il a également rencontré quelques anciens combattants anglais. Pendant les quelques mois qu’il passe à Londres, il entre en contact avec l’Imperial War Museum et lie connaissance avec quelques militaires qui avaient notamment servi en Libye. Mais avec les années, les témoins se raréfièrent. La différence d’âge était grande car Pratt avait connu la guerre en tant qu’adolescent.

Absolument aucun de ses albums ne se déroule à l’époque où il dessine. Pourquoi cette fascination pour le passé ?

C’est vrai qu’aucun de ses récits ne se déroule au-delà des années 1940. L’empreinte de ses lectures d’enfance et la passion pour les films américains des années 1930 à 1950 y sont pour beaucoup. Mais Pratt considérait surtout que l’époque dans laquelle il vivait était un peu triste, qu’elle manquait de romantisme. D’ailleurs, il avait prévu qu’on perdait la trace de Corto Maltese au moment de la guerre d’Espagne car il estimait que les époques suivantes ne se prêtaient plus aux aventures du gentilhomme de fortune.

Et comment se voyait Pratt, en tant que personne entrée dans l’histoire de l’art ?

Pratt n’avait pas de fausse modestie, il connaissait sa valeur artistique, mais il veillait toujours à ne pas être taxé de vanité. Pratt se considérait comme le maillon de la chaîne des conteurs, qui démarrait par Homère et son Odyssée, et traversait les siècle en passant par les auteurs anglo-saxons du XIXe et du début du XXe siècle qui l’avaient tant inspiré.

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