Avec le personnage du correspondant de guerre Ernie Pike, Hugo Pratt inaugure ses héros ambigus, un peu à l’écart des événements. Il faudra attendre des années pour que le reporter embedded retrouve une certaine popularité dans la bande dessinée.

ErniePike03

La couverture de l’édition de 1979 parue chez Glénat. ©1979-1981 Cong S.A. / Glenat – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

La guerre, chaudron bouillonnant d’où sortent les actes les plus vils et les gestes les plus héroïques. Un cadre malheureusement parfait pour mettre en scène les différentes facettes de l’esprit humain et jongler avec des enjeux vitaux. Une aubaine pour Hugo Pratt et le scénariste argentin Héctor Oesterheld qui continuent en 1957 leur collaboration (après Sergent Kirk et Ticonderoga) avec Ernie Pike, une série d’histoires courtes dont le cadre est la Seconde Guerre mondiale, en Europe et dans le Pacifique (plus deux récits sur la Guerre de Corée). Le personnage principal est un correspondant de guerre qui recueille des anecdotes édifiantes de comportements hors du commun, auprès des témoins de ces micro-événements (quand ce n’est pas Ernie Pike lui-même qui y assiste). Le procédé d’un narrateur introduisant de courts récits n’est pas d’une grande originalité. Depuis 1951 par exemple, les lecteurs du Journal de Spirou se régalent des Belles histoires de l’oncle Paul, histoires courtes moralisatrices qui égrainent les images d’Epinal de l’histoire mondiale. Le héros de la série Ernie Pike n’est pas plus inédit puisqu’il s’inspire directement d’un véritable reporter, légende du journalisme de guerre.

Theclyde - 25-08-04 - 010

Ernie Pike un peu confesseur. ©1979-1981 Cong S.A. / Glenat – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Rendons justice aux deux auteurs de ne pas chercher spécialement à camoufler cette influence puisque le modèle du héros de leur série s’appelle Ernest Taylor Pyle. Il naît en août 1900 dans l’Indiana et s’engage à 17 ans dans la Navy. Après avoir passé trois mois sous les drapeaux, il se lance dans la carrière journalistique et travaille notamment pour le Washington Daily News. A la fin des années 20, le jeune homme se spécialise dans les sujets abordant le thème de l’aviation. Quelques années plus tard, il parcourt les Etats-Unis de long en large et transmet aux journaux du pays entier des articles naturalistes sur les gens et les lieux que sa route croise. Dans cet exercice particulier, il est considéré par beaucoup à l’époque comme le nouveau Mark Twain. Il garde cette approche après Pearl Harbor, lorsqu’il devient correspondant de guerre en Europe. Il suit les campagnes d’Afrique du Nord et d’Italie, puis couvre le débarquement en Normandie et la Libération de Paris. Très affecté par le spectacle de la guerre, il prend quelques jours de repos pour retrouver un semblant de sérénité. Mais repart aussitôt ensuite en direction du Pacifique pour suivre la fin du conflit contre le Japon. Le 17 avril 1945, il est tué par un soldat japonais sur une petite île au nord-ouest d’Okinawa.

ErniePike01
Un portrait d’Ernie Pyle en juin 1945. (c) Librairie du Congrès

Prix Pulitzer en 1944, Ernie Pyle a marqué l’histoire du journalisme et les consciences américaines de l’époque. Sa façon de se placer à hauteur des hommes de troupe, rendant ainsi ses récits à la fois proches et émouvants, est sans conteste un motif d’inspiration pour Héctor Oesterheld. Pour Ernie Pike, dont les épisodes s’inspirent des écrits de Pyle sans les copier, il s’attache à rester au plus près du terrain. Contrairement à l’oncle Paul, qui se plaisait à décrire la vie de personnages célèbres, le scénariste argentin met en scène les hommes du rang, du tirailleur sénégalais au soldat japonais, du caporal de la Wehrmacht au jeune GI inexpérimenté, mais également du civil sans défense à l’enfant trop confiant. Certes, on retrouve chez Oesterheld ce goût pour l’édification du (jeune) lecteur. Ses récits mettent en valeur l’abnégation, le courage, le don de soi, l’honnêteté. L’héroïsme s’y décline de multiples manières et il suffit parfois d’un rien pour faire basculer l’injustice vers l’équité. Le plus souvent, Ernie Pike joue le rôle de passeur, voire de confesseur, enregistrant les témoignages de première main pour en traduire la grandeur dans ses articles. Mais la force des histoires de Pratt et Oesterheld se trouve ailleurs. Elle s’exprime dans l’ambiguïté de leurs personnages.

Theclyde - 25-08-04 - 030

Même les soldats allemands peuvent avoir du cœur. ©1979-1981 Cong S.A. / Glenat – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Theclyde - 25-08-04 - 096

Il n’est pas donné à tout le monde d’être courageux. ©1979-1981 Cong S.A. / Glenat – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Les auteurs parviennent en effet à détacher ceux-ci de leur rôle d’archétype pour leur donner une couleur beaucoup moins tranchée. Le héros subit la guerre, qui fait ressortir chez lui certaines faiblesses. La peur, la lâcheté, la mesquinerie, la trahison peuvent ainsi apparaître au détour d’un combat, lorsque le danger devient trop pressant. Tuer l’ennemi n’est pas aussi simple que dans les films hollywoodiens. A n’en pas douter, la plupart des protagonistes d’Ernie Pike souffriront de troubles de stress post-traumatiques puisqu’ils ont déjà bien du mal à garder leur calme avant les affrontements. Pas facile de juger les individus dans ce contexte. Tel soldat considéré comme lâche par toute sa section sera peut-être celui qui sauvera tous ses camarades par un sacrifice inattendu. Tel autre réputé sanguinaire épargnera son prisonnier. « Même au milieu des violences de la guerre, il y a des histoires « humaines » qui méritent de ne pas être oubliées« , peut-on lire dans les pages des albums. La frontière entre le bien et le mal y étant parfois bien floue, au risque de faire passer l’efficacité avant la morale. D’ailleurs, le regard que porte Ernie Pike sur ces épisodes est souvent sombre, voire désabusé.

Theclyde - 25-08-04 - 041

Le regard sombre de Pike sur ses contemporains. ©1979-1981 Cong S.A. / Glenat – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Il faut attendre le milieu des années 90 pour voir resurgir le personnage du correspondant de guerre en bande dessinée. En 1995, Jeannette Pointu, reporter qui court le monde dans les pages du Journal de Spirou, se rend en ex-Yougoslavie dans un pays disloqué et miné par la guerre (Casque Bleu, de Wasterlain, Dupuis). En 2011, Frank Bourgeron et Sylvain Ricard imaginent l’odyssée d’une équipe de tournage soviétique, envoyée par Staline dans une Stalingrad assiégée pour y filmer l’héroïsme et la grandeur de l’Armée rouge (Stalingrad Khronika, Dupuis). Encore une fois, l’ennemi n’est pas forcément là où on l’attend, et la paranoïa instillée par le régime soviétique pèse sur la santé mentale des cameramen. Plus près de nous, en 2014, est sortie une biographie du photographe Robert Capa (qui croisa la route d’Ernie Pyle), plus particulièrement centrée sur les photos qu’il réalisa lors du Débarquement en Normandie le 6 juin 1944 (Magnum Photos T.1 Omaha Beach 6 juin 1944, de J.-D. Morvan et D. Bertail, Dupuis). Mais tous ces albums, quelles que soient leurs qualités de fictions ou de biographie, ne peuvent lutter contre la force d’un témoignage à la première personne.

ErniePike07

ErniePike08

ErniePike06

Ainsi, les souvenirs du journaliste Patrick de Saint-Exupéry pendant le conflit rwandais et le génocide qui s’en suivit emportent le lecteur, a posteriori, dans l’horreur d’une guerre civile sanglante. La Fantaisie des dieux, mis en images par Hippolyte (Les Arènes, 2014), associe la distance du regard du reporter avec l’atroce réalité découverte sur le terrain. Le terrain, Joe Sacco le connaît bien également. Depuis le milieu des années 1990, l’artiste d’origine maltaise (tiens tiens…), diplômé en journalisme parcourt le monde, avec une préférence pour les régions qui connaissent ou ont connu un conflit. La Palestine (Palestine T.1 et 2, Vertige Graphic, 1996 et 1998 ; Gaza 1956, Futuropolis, 2010), la Bosnie-Herzégovine (Soba, Rackham, 2000 ; Gorazde, Rackham, 2001 ; The Fixer, Rackham, 2005), la Tchétchénie et l’Irak (Reportages, Futuropolis, 2011) voient passer sur leur territoire cet observateur aux petites lunettes. Tout comme Patrick de Saint-Exupéry, il laboure les régions qu’il traverse à la recherche d’interlocuteurs, confronte les témoignages, croise les informations, pour tenter d’approcher une vérité qui se dérobe souvent. Au final, comme la plupart du temps dans la vie, le tableau brossé est plutôt composé de teintes de gris que de noir et blanc. Ernie Pike/Pyle aurai(en)t-ils ici de dignes héritiers ?

ErniePike05

ErniePike04

 

sommaire

Related Articles