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© Cong S.A. / Rue de Sèvres – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 Fanfulla est une histoire particulière dans l’oeuvre de Pratt. Nous ne sommes ni au XXe siècle, ni dans en Amérique au XVIIIe, mais en Italie de la Renaissance. Période de bouleversements culturels, c’est aussi un moment où l’art de la guerre se transforme. Nous avons demander à Pascal Brioist, spécialiste du sujet, de lire Fanfulla et d’analyser le fond historique du récit. Pour une fois, Hugo Pratt, à cause d’un manque de temps, peut être, est pris en défaut sur un grand nombre de détails historiques.

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L’œuvre d’Hugo Pratt et de Mino Minali entend se situer après le siège de Rome de 1527 et raconter l’histoire de Fanfulla, un condottiere lansquenet qui offre ses services à la République de Florence, assiégée par les troupes impériales en 1529. La trame narrative utilise la trahison de Malatesta Baglioni, seigneur de Pérouse qui, tout en prétendant servir Florence, avait signé un accord secret avec le Pape et avec les Impériaux. Ce personnage est historiquement sourcé, de même que sa trahison, et la figure de Fanfulla renvoie, elle aussi, à un personnage historique, de son vrai nom Bartolomeo Tito Alon. La trame est donc bien documentée. En est-il de même de la réalité matérielle décrite par Hugo Pratt ?

La planche de la page 55 campe un lansquenet, mais accumule les anachronismes et les inexactitudes. Le costume lui même, pour commencer, ne correspond guère à la mode des années 1520. Certes, les manches et le haut de chausses sont à crevés, mais les rubans qui ferment ce dernier au dessus des mollets s’apparentent plus à la mode du XVIIe siècle. La braguette protubérante, caractéristique du lansquenet (caste de mercenaires de la Renaissance), a par ailleurs été bannie. Le feutre emplumé, enfin, renvoie dans sa forme plutôt lui aussi au XVIIe siècle. Il en va de même du mousquet et de sa fourche qui trouveraient plus leur place sous le règne de Louis XIII, à l’instar des apôtres (les charges de poudre)  qui ceignent la taille du soldat. Seule l’épée à deux mains qui identifie, avec sa garde en « pas d’âne », le double-solde (le soldat payé deux fois en raison de la dangerosité de sa tâche) correspond à la période. Elle disparaît en effet des champs de bataille après 1530.

 

 

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La vignette de la page 42 montre un canon non moins anachronique. Il s’agit en effet d’une bombarde sur affût à quatre roues à la typologie improbable. Les trous qui entourent le sommet de la volée, par exemple, devraient en fait plutôt se trouver autour de la culasse et serviraient alors à désolidariser les deux pièces par un pas de vis grâce à des leviers. Une telle arme, destinée à envoyer des boulets de pierre, était plutôt en usage au XVe siècle, et elle se trouve représentée par Léonard de Vinci ou Francesco di Giorgio. De plus, à la page suivante, le canon semble envoyer un projectile explosif, ce qui n’est pas possible alors. En 1529, en vérité, les pièces d’artillerie ont largement évolué par rapport au Quattrocento. Les calibres des boulets de fer, largement plus petits, donnent aux  canons et couleuvrines des silhouettes plus élancées.

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Les technique d’assemblage des pièces d’artillerie dessinées par Léonard de Vinci.

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Les technique d’assemblage des pièces d’artillerie dessinées par Léonard de Vinci reconstituées en 3D pour le Musée Vinci.

Une vignette de la page 86, enfin, montre un personnage casqué du camp impérial chargeant, en cuirasse, un pistolet à rouet à la main.  Sa typologie appartient cette fois aux années 1550. La technologie de haute précision qui rend possible la disparition de la platine à mèche en fait d’ailleurs plutôt une arme de cavalerie. Les hauts de chausses portés à mi-cuisse relèvent du dernier quart du XVIe siècle. Quant aux soldats qui accompagnent l’officier à la cape, ils portent encore une fois des mousquets à fourches bien plus tardifs.

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Il est dommage que Pratt, d’ordinaire si attentif aux détails historiques (comme il l’est quand il représente le camp des impériaux devant Florence p.82, en s’inspirant d’une fresque du Palazzo Vecchio), n’ai pas eu sous la main la documentation idoine comme  par exemple l’ouvrage de Fred et Liliane Funcken sur le siècle de la Renaissance qui paraitra quelques années plus tard.

Siége de Florence Camp du prince d'Orange par Vasari. Palazzo Vecchio, Florence

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par Pascal Brioist, professeur d’histoire de la Renaissance à l’université François Rabelais de Tours.

Né en 1962, professeur des universités en histoire et membre du CESR depuis 1994. Spécialiste d’histoire culturelle : ses travaux concernent actuellement surtout le domaine de l’histoire des sciences et des techniques. Coauteur en 2002, avec Hervé Drévillon et Pierre Serna, de Croiser le Fer, violence et culture de l’épée dans le France moderne, Champs Vallon. Il a publié en 2012 Léonard de Vinci, homme de guerre, Alma éditions. Il conduit des recherches sur les pratiques scientifiques et techniques liées à la guerre durant Renaissance.

Fanfulla, Hugo Pratt & Mino Minali, Rue de Sèvres, 2013.

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