Le président argentin Juan Perón lors d’une parade en 1946. © commons.wikimedia.org

S’il a fait ses premiers pas d’auteur de bande dessinée en Italie, c’est en Argentine que celle-ci devient un réel métier pour Hugo Pratt. Entre 1949 et 1962, il y fait de nombreuses rencontres déterminantes, comme celle d’Héctor Germán Oesterheld. Il assiste également à la chute de Juan Perón et à l’avènement de la Révolution libératrice.

Grand amateur de romans d’aventures et de bandes dessinées américaines – qu’il avait pris l’habitude de lire durant sa captivité en Abyssinie – Hugo Pratt se voyait bien devenir dessinateur une fois la Seconde Guerre mondiale terminée. Par chance, en 1945, il fait la connaissance de Mario Faustinelli et d’Alberto Ongaro, qui viennent de lancer la revue Albo Uragano. Bien qu’Hugo Pratt n’ait à l’époque aucune expérience en la matière, ils lui proposent de dessiner L’Asso di Picche, une série mettant en scène un justicier masqué, largement inspiré par les comics américains tels que The Phantom. D’autres suivront, notamment Ray e Roy ou encore Silver Pan. L’aventure dure quatre ans, jusqu’à ce que Cesare Civita, éditeur argentin qui publie L’Asso di Picche depuis août 1948 (sous le titre As de Espadas) dans son hebdomadaire Salgari, n’invite Hugo Pratt, Mario Faustinelli, et Alberto Ongaro à s’installer en Argentine. Ce sera chose faite en 1949, après la disparition d’Albo Uragano.

Couverture d’un numéro de l’Asso di Picche mettant en scène le héros masqué. Elle est signée Hugo Pratt.

L’Argentine, nouvel eldorado de la bande dessinée

L’Argentine de Juan Perón connaît à l’époque une période de croissance économique. Restée officiellement neutre jusqu’en 1944 tout en jouant sur les deux tableaux et en monnayant son soutien, elle a accumulé de nombreuses richesses durant la Seconde Guerre mondiale. Grâce à une politique de redistribution, le pouvoir d’achat des Argentins a ainsi pu être augmenté après-guerre, tant par la création de nouveaux emplois – notamment publics – que par la hausse du niveau des salaires. L’industrie connaît elle aussi une révolution, l’Argentine ayant pour ambition de fabriquer elle-même la majorité des produits manufacturés qu’elle importe jusqu’alors. C’est ainsi que le premier vol du premier avion à réaction d’Amérique latine – le FMA IAe 27 Pulqui I – a lieu en août 1947, à Córdoba. Dans ce contexte, l’Argentine s’impose à nouveau comme une terre d’immigration, notamment pour les Italiens dont le pays peine à se remettre des dégâts économiques, sociaux et politiques causés par la Seconde guerre mondiale. Précisons par ailleurs que l’Italie n’a, à l’époque, toujours pas réalisé sa transition démographique, et se retrouve donc avec une population active largement excédentaire.

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Le prototype du FMA IAe 27 Pulqui I a été restauré. Il est désormais exposé au Musée national d’aéronautique à Morón, près de Buenos Aires. © commons.wikimedia.org

Essor de l’historieta

Lorsqu’Hugo Pratt débarque en Argentine, l’historieta est en plein essor. Proposant d’une part des récits inspirés par les comics américains, elle développe également ses propres thématiques, qui en feront bientôt un genre à part entière. Les magazines de bande dessinée sont alors nombreux et bénéficient de tirages importants. Il leur faut donc recruter de nouveaux talents, y compris en-dehors des frontières du pays, comme ce sera le cas pour les membres du groupe de Venise. Hugo Pratt travaille d’abord sur la série Junglemen (scénario d’Alberto Ongaro, avec qui il réalisera par la suite d’autres histoires dont Legion extranjera). En 1951, il fait une rencontre déterminante, celle d’Héctor Germán Oesterheld, le scénariste argentin le plus prolifique de son temps. Ils réaliseront ensemble Ray Kitt puis, à partir de 1953, El Sargento Kirk, publié dans la revue Misterix.

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Couverture du premier tome de l’intégrale de la série Sgt. Kirk publiée par les éditions Futuropolis. ©Futuropolis 2008 Oesterheld, Hector/Pratt, Hugo

Le pitch de cette saga novatrice est à l’image de son créateur : à contre-courant. Les aventures de cet ex-soldat du 7e de cavalerie, qui a déserté les tuniques bleues pour s’engager aux côtés des Indiens, sont en avance sur leur temps. A la même époque, le cinéma de John Ford et consorts ne véhiculait que l’idée éminemment manichéenne de la supériorité naturelle de l’homme blanc civilisé sur le cruel et infâme peau-rouge, justifiant ainsi conquêtes, massacres, et traités de paix bafoués. C’est également dans El Sargento Kirk que Pratt se détache nettement de ses influences passées pour affirmer son propre style.

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Planche n°7 de la série Sgt. Kirk. Le sous-officier n’est alors pas encore passé à « l’ennemi »… ©Futuropolis 2008 Oesterheld, Hector/Pratt, Hugo

Relations tendues avec Oesterheld

Hugo Pratt et Héctor Germán Oesterheld ne s’arrêteront pas là, puisqu’ils réaliseront encore ensemble Ticonderoga, Ernie Pike, et Lobo Conrad (récits publiés chez Editorial Frontera, maison d’édition fondée par le scénariste, qui deviendra l’une des plus importantes d’Argentine). Pourtant, les relations entre les deux artistes n’ont, semble-t-il, jamais été d’une franche cordialité. « Nous ne nous sommes jamais bien entendus. À la différence d’Alberto Ongaro, il était toujours d’accord pour me laisser travailler sur le scénario, mais il voulait être le seul à signer et à toucher les droits. […] Ça n’allait pas bien entre nous quand il était vivant, et je ne vais pas dire autre chose parce qu’il est mort, même s’il n’y a pas de mots pour parler de ce qui lui est arrivé », confiait-il à Dominique Petitfaux.

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Proche de l’extrême-gauche, Héctor Germán Oesterheld fut enlevé, torturé, retenu en captivité, et vraisemblablement assassiné par la junte militaire argentine. © commons.wikimedia.org

Car si Hugo Pratt n’a jamais été confronté aux cerbères de la junte militaire argentine (en place de 1976 à 1983, le créateur de Corto Maltese avait alors depuis longtemps quitté l’Amérique du Sud), le scénariste qui a sans aucun doute le plus compté dans sa carrière fait, lui, partie de la longue liste des desaparecidos. La conséquence de son engagement à gauche et de la publication de Vida del Che, une biographie d’Ernesto Guevara dessinée par Alberto et Enrique Breccia. Cette tragédie a profondément marqué Hugo Pratt : « J’ai honte d’être un homme en pensant à ce qui lui est arrivé, et à ses quatre filles ».

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Couverture de l’édition française de Che (titre original : Vida del Che). L’album était inédit en français jusqu’à sa publication en 2009 par les éditions Delcourt. © 2008 by Carlsen Verlag GmbH, Hambourg, tous droits réservés

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Dessiné par Alberto et Enrique Breccia, l’album se veut très didactique et assume ses partis pris. © 2008 by Carlsen Verlag GmbH, Hambourg, tous droits réservés

Crise économique et politique

Ce ne sont cependant pas uniquement les mauvaises relations entre Hugo Pratt et Héctor Germán Oesterheld qui feront partir l’auteur italien, tout d’abord au Royaume-Uni pour une pige d’un an chez Fleetway Publications (1959-1960), puis au Brésil (1961), avant un retour définitif en Italie fin 1962. En 1955, le coup d’Etat du général Eduardo Lonardi et l’instauration du régime de la Révolution libératrice inaugurent, en Argentine, une longue période d’instabilité politique et économique qui ne s’achèvera qu’au milieu des années 1980. Ce contexte est peu favorable au développement du marché de la bande dessinée (Editorial Frontera ferme ses portes en 1962) et pousse de nombreux auteurs, y compris argentins, à quitter progressivement le pays. Ce que fait donc Hugo Pratt en 1962, après avoir signé seul Capitaine Cormorant et Wheeling (il réalisera encore quelques histoires pour l’Argentine dans les années suivantes, comme Luck Star O’Hara et Los heroes siempre regresan). Une nouvelle et passionnante collaboration l’attend, en Italie, avec Il Corriere dei Piccoli.

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