Quand on cite Hugo Pratt, c’est le plus souvent pour parler de Corto Maltese, et plus particulièrement de sa qualité littéraire et graphique. La facette historique de l’œuvre du dessinateur italien est généralement laissée de côté. Elle imprègne pourtant, et de manière très profonde, tout ses albums. Décryptage d’une bibliographie entièrement portée par l’Histoire.

Pour mesurer l’intérêt de Hugo Pratt pour le matériau historique, il suffit d’examiner sa bibliographie. Et l’on s’aperçoit alors que les albums du Vénitien s’ancrent exclusivement dans le passé. Pas de récits contemporains donc – les albums les plus proches du moment où il les crée en tant que scénariste sont Ann de la jungle (1959), Les Jouets du général (1964) et Sven, l’homme des Caraïbes (1976) -, pas de science fiction, mais au contraire l’exploration d’époques révolues, plutôt fantasmées, ou du moins dont le dessinateur tire les aspects qui l’intéressent et le fascinent. Si l’on veut borner de manière chronologique le contenu de l’œuvre de Pratt, on obtient une frise qui va du sac de Rome de 1527 dans Fanfulla (1967) à la révolution cubaine dans Sven, l’homme des Caraïbes. Mais si l’on regarde d’un peu plus près, on se rend compte que l’artiste a exploité plus particulièrement quelques moments de ces 430 ans d’Histoire. En commençant par le XVIIIe siècle nord-américain qui fascine Pratt dès son adolescence. Ticonderoga (1957), Billy James (1962), Wheeling (1962) et Fort Wheeling 2e époque (1981) forment le premier groupe homogène d’albums, dont l’intrigue prend place juste avant la guerre d’indépendance américaine et met en scène les relations mouvementées entre les Britanniques, les colons et les Indiens. La période suivante est celle du début du XXe siècle. De 1904 à 1922 sont en effet concentrés les douze albums de Corto Maltese (1967-1991), auxquels on peut même ajouter le 13ème réalisé par Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero (2015) qui se déroule en 1915. Enfin, la dernière période concerne la Seconde Guerre mondiale et les albums Ernie Pike (1957), Les Scorpions du désert (1969), Un fortin en Dancalie (1982), Du sable, rien que du sable (1983), Conversation mondaine à Moululhe (1984), Brise de mer (1992), Koinsky raconte… (1992), Dans un ciel lointain (1993), Saint-Exupéry, le dernier vol (1995) et Morgan (1995). Pratt a de la suite dans les idées et certaines préférences en ce qui concerne les périodes dans lesquelles il veut s’exprimer (pour des raisons détaillées par Dominique Petitfaux dans son entretien).

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La passion pour le XVIIIe siècle américain se voit dans les superbes aquarelles que Pratt a réalisées. (c) Pratt / Casterman

S’il ne cherche pas à échapper aux événements connus de l’Histoire, Hugo Pratt s’en sert surtout comme cadre ou arrière-plan pour des intrigues centrées sur les individus et les choix cornéliens qu’ils doivent parfois faire. Cela ne l’empêche pas de prendre un soin extrême quant à la précision, au réalisme et à la justesse des scénarios et des dessins. La lecture intensive d’ouvrages d’historiens, la possession de documents originaux et le cas échéant les discussions avec les témoins des faits, offrent à l’auteur de Corto Maltese de nombreuses et précieuses informations sur des épisodes parfois peu connus du grand public. Les diverses reconstitutions de la campagne américaine à la fin du XVIIIe siècle, ainsi que l’exactitude de la représentation des Indiens Shawnees, Delawares et Mengwees (et de leur mode de vie), plongent le lecteur dans une aventure qui a bien plus de corps que les westerns approximatifs de l’époque. L’introduction de détails réels dans le récit renforce par ricochet la crédibilité des personnages fictifs. Dans Les Ethiopiques (1972-1973), quand Corto Maltese découvre l’épave du croiseur allemand Koenigsberg, échoué quelques mois avant son passage dans l’embouchure du fleuve Rufiji (dans l’actuelle Tanzanie), il entre un peu plus dans la réalité en faisant partie de l’Histoire. Ce sont d’ailleurs parfois des pans entiers d’une époque qui sont dévoilés à un public qui ne possèdent pas les connaissances encyclopédiques du Maestro sur certains sujets. En 1879, la mort en Afrique du Sud du prince Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Napoléon III, est quasiment inconnues du lectorat français. Pratt s’en empare dans Cato Zoulou (1984) et la transmet par l’intermédiaire d’un certain Milton Catone, soldat passé par l’Éthiopie et les Indes, témoin et acteur des derniers instants du jeune homme, laissé seul face aux Zoulous lors d’une embuscade.

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L’embuscade des guerriers zoulous se prépare. (c) Pratt / Casterman

Le talent de Pratt, dans ses albums comme dans sa vie, est de mélanger constamment la vérité et l’invention. Il se taille pour lui-même un personnage sur mesure, difficile à cerner, travestissant son passé quand bon lui semble et suivant ses interlocuteurs. Tant qu’elles ne sont pas vérifiées et recoupées, les anecdotes qu’il raconte sont à prendre avec beaucoup de précautions. Cette façon d’appréhender la vie, pourrait-on dire, se retrouve dans son œuvre d’une manière très élégante. Comme dans Corto Maltese, la frontière entre le fantasme et la réalité est toujours très fine. Pratt a toute latitude pour se construire un terrain de jeu à sa mesure, sans crainte d’être taxé ouvertement de bonimenteur, puisqu’il privilégie les anonymes aux célébrités, et rempli les zones d’ombre de l’Histoire avec des péripéties de son cru. En brouillant ainsi les pistes, il donne par la même occasion de l’épaisseur à ses récits. Voilà bien une de ses forces scénaristiques. Et de la même manière, il amuse le lecteur, qui reconnaît l’explorateur Daniel Boone dans Fort Wheeling, l’écrivain Jack London dans La Jeunesse de Corto Maltese, Manfred von Richthofen alias le Baron rouge dans Les Celtiques, le gangster Butch Cassidy dans Tango, la peintre Tamara de Lempicka dans Les Helvétiques, l’écrivain Gabriele D’Annunzio dans Fable de Venise, et bien d’autres noms fameux encore. Mais quel crédit de réalité historique apporter aux autres personnages ? On imagine que Corto Maltese, Ann de la jungle, Cush ou Fanfulla sont des héros de papier. Mais le doute s’installe souvent lorsqu’un protagoniste plus vrai que nature entre dans une case. Pandora Groovesnore ? Inventée. Rudolph Steiner ? Réel (philosophe austro-hongrois). Venexiana Stevenson ? Inventée. Lew Wetzel ? Réel (colon américain tueur d’Indiens). Changaï Li ? Inventée. Baron Hasso von Manteuffel ? Réel (militaire allemand, mais qui n’a cependant jamais servi au Brésil). Quant à Raspoutine, il est l’archétype de ce petit jeu intellectuel. Russe, exalté, incontrôlable, indestructible (il reçoit un nombre important de coups de revolver sans perdre la vie), le regard perçant, la barbe longue et drue, le profil d’aigle, il possède toutes les « qualités » de son homonyme qui eut tant d’emprise sur les Romanov. Si l’on se fie à la logique, les deux hommes ne sont pas une seule et même personne. Mais après tout, pourquoi ne pas laisser le doute s’insinuer ?

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Apparition du baron rouge, pour l’un de ses derniers vols. (c) Pratt / Casterman

 

Laisser libre cours à un personnage comme celui de Raspoutine, dont l’imprévisibilité, la cruauté, l’absence de scrupule et de pitié font souvent frémir le lecteur, est rarissime chez Hugo Pratt. Le Vénitien a vécu la Seconde Guerre mondiale dont il sort désabusé, avec un regard bienveillant pour l’anarchie. Donner le beau rôle à une ordure n’est pas dans ses principes. Il est même par nature souvent du côté des opprimés. Les exemples abondent à l’intérieur de ses albums. Il est à bonne école avec le scénariste argentin Héctor Oesterheld. Dans Sergent Kirk, celui-ci casse l’image de perpétuels ennemis de l’homme blanc qui colle à la peau des Amérindiens, pour les montrer comme des êtres humains loyaux avec qui il est possible de construire une amitié. Une vision de l’altérité qui sera déclinée dans Ticonderoga et les deux tomes de Fort Wheeling. Si Pratt prend parti, c’est toujours de manière indirecte ou avec ironie. Le militaire, bras armé du colonisateur blanc, est souvent confronté, ô surprise, à l’intelligence et à la sagesse de son adversaire africain, brésilien ou caraïbe, pourtant issu d’une population considérée par la plupart des contemporains du dessinateur comme immature et indigne d’intérêt. Cette inclination à prendre position contre l’oppresseur s’exprime en filigrane dans Corto Maltese, et notamment autour de faits réels. Le combat des cangaceiros contre les grands propriétaires terriens du nord du Brésil est ainsi présenté de manière positive dans Sous le signe du Capricorne (1970). On apprend en effet dans cet album que Bouche dorée, une amie du Maltais, fournit armes et argent à ces bandes de paysans pauvres qui se révoltent. Dans Les Celtiques (1971-72), où sont abordées les prémices de la guerre d’indépendance irlandaise (1919-21), le parti nationaliste Sinn Féin fondé en 1905 apparaît comme l’outil d’une cause juste, la création de la République d’Irlande. A 150 ans de distance avec les colons d’Amérique de Fort Wheeling, rompre le lien de subordination avec la couronne britannique est une fois de plus une action mise en valeur par Pratt.

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Corto Maltese est toujours de bon conseil, et encore plus pour les cangaceiros. (c) Pratt / Casterman

La lutte contre l’oppression politique n’est pas la seule thématique que le dessinateur italien aborde par l’intermédiaire de l’arrière-plan historique de ses récits. Dans Fort Wheeling, l’amitié de deux jeunes gens est mise à mal par la force implacable de considérations géostratégiques qui les dépassent. Engagés tous deux en 1774 à l’âge de 17 ans dans les compagnies de Berkeley (Virginie occidentale) et Frederik (Virginie), Cris Kenton et Patrick Fitzgerald se serrent les coudes en participant à une cause commune, la guerre contre les Shawnees, les Cherokees et les Creeks. Mais lorsque le conflit entre les treize colonies et le royaume de Grande-Bretagne atteint son point de non-retour, l’Américain Kenton et l’aristocrate britannique Fitzgerald se retrouvent malgré eux dans deux camps opposés. Il s’en faut de très peu pour qu’ils ne s’entretuent. L’amitié, vertu cardinale pour Pratt, est bien fragile face au patriotisme, concept incompréhensible pour Corto Maltese. Cette constatation sur les ravages des décisions des nations revient bien souvent dans les pages d’Ernie Pike. Sans ces maudites guerres, Français et Allemands, Américains et Japonais pourraient fraterniser sans entrave, ce qui n’est pas sans créer de fréquents cas de conscience quand le devoir prend le dessus sur l’humanité. Mais tout ça est aussi une question de responsabilité individuelle. Libre à chacun (et précisément à nombre de personnages de Pratt) de dire non à l’ordre injuste, de nager à contre-courant, de conserver compassion et mansuétude même dans les situations les plus effroyables. Et devant ce qui peut parfois être une torture pour la conscience, Corto Maltese montre l’exemple. L’homme n’est pas le genre à renier ses principes, même sous la menace d’une arme.

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Fine mouche, Corto Maltese a tout compris sur la folie qui guette le soldat. (c) Pratt / Casterman

On le voit bien à la lecture de ce panorama, l’œuvre de Hugo Pratt est plus proche du roman historique que de l’ouvrage d’historien, littérature qu’il appréciait énormément par ailleurs. Mais là où l’auteur des Scorpions du désert ajoute sa patte, c’est d’une part dans la confusion volontaire entre l’invention et les faits réels, et d’autre part dans le refus d’intégrer ses intrigues dans des séquences historiques connues du grand public. C’est le choix de la liberté et de la malice, au service de récits qui n’en prennent ainsi que plus d’épaisseur et de poésie. Toutefois, qu’on ne s’y trompe pas, le soin pris par Pratt pour décrire son cadre narratif flirte souvent avec l’érudition. Parler dans Toujours un peu plus loin du régiment des Artists’ Rifles (uniquement composé d’artistes, créé en 1859), de l’oasis de Djaraboub dans Les Scorpions du désert, ou du chef shawnee Cornstalk dans Fort Wheeling, montre chez le Maestro un goût profond pour les détails de l’Histoire, une curiosité de tous les instants, et surtout l’envie de jouer avec le lecteur. Car la plupart du temps, le Vénitien distille ses connaissances en évitant de donner le moindre indice. Se multiplient alors les niveaux de lecture et pour une information évidente, trois allusions échappent à la compréhension. Comment, en effet, savoir que le Mullah dont parle Cush dans Les Ethiopiques est Mohammed Abdullah Hassan, chef de guerre somali ? Comment savoir qu’il y a effectivement des inscriptions runiques légèrement effacées sur le flanc d’un des lions de l’Arsenal à Venise, sculpture rapporté du port du Pirée par Francesco Morosini en 1687 ? Sinon en effectuant des recherches sur chaque personnage, chaque lieu, chaque objet, pour tirer la substantifique moelle des récits. C’est aussi cela qui est passionnant chez Hugo Pratt : le sentiment qu’une nouvelle lecture de ses albums apportera son lot de surprise, de secrets dévoilés. En quelque sorte, être poussé à jouer à l’historien.

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