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Koinsky ère dans le désert, quelque part entre Abyssinie, Somalie et Djibouti. Les Scorpions du désert – L’Intégrale © 2009 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

« J’ai appris à dessiner en Ethiopie », a un jour confié Hugo Pratt, évoquant sa jeunesse dans la Corne de l’Afrique. Cette région du globe ne l’a plus jamais quitté, et c’est en serrant dans ses mains une croix éthiopienne qu’il s’est éteint le 20 août 1995, à Pully, près de Lausanne. Au-delà du symbole et de la légende, les sept années que l’auteur de bande dessinée a passées en Afrique de l’Est ont profondément marqué son œuvre, essentiellement à travers deux thématiques : la guerre et l’ésotérisme.

En 1937, peu après que Rolando Pratt, militaire de carrière, ait été envoyé en Abyssinie – conquise par l’Italie deux ans auparavant au terme d’un conflit plus coûteux que prévu – sa femme et son fils, Hugo, partent le rejoindre. Ils s’installent à Entotto, un quartier de la capitale Addis-Abeba, où l’enfant fréquente le lycée Vittorio Emanuele III, aujourd’hui disparu. Trois ans plus tard, Rolando Pratt engage son fils de treize ans dans la police coloniale, ce qui fera dire à Hugo Pratt, non sans fierté, qu’il fût « le plus jeune soldat de Mussolini ». Puis plus tard, sans doute, le plus jeune prisonnier de guerre de l’Italie fasciste. En 1941, après le succès de l’offensive britannique, toute la famille assiste en effet à la libération de l’Abyssinie et au retour de l’empereur Hailé Sélassié. Hugo et sa mère, Evelina, sont internés dans le camp de Dirédaoua, dans l’est du pays. L’année suivante, son père, prisonnier de guerre, succombe à un cancer du foie. En 1943, Hugo et Evelina sont rapatriés en Italie dans un cargo de la Croix-Rouge. C’est la fin temporaire de l’aventure africaine d’Hugo Pratt, un continent qu’il retrouvera par la suite à travers ses albums et ses nombreux voyages au cours desquels il prend pleinement conscience de la dimension mystique de l’Ethiopie qui est, ne l’oublions pas, l’un des berceaux de l’humanité et un important carrefour religieux.

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Corto Maltese et Cush, un personnage central de l’album Les Ethiopiques. Les Ethiopiques en N&B © 2011 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Corto Maltese affrontant les guerriers du Ras Yaqob, aux côtés des Danakils. Les Ethiopiques en N&B © 2011 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 

Corto Maltese sur les traces de Rimbaud et Monfreid

Ouvrage le plus emblématique des réminiscences de cette adolescence africaine, Les Ethiopiques rassemble quatre récits se déroulant dans la péninsule arabique et en Afrique de l’Est (parus initialement en 1972 et 1973 dans la revue Pif Gadget, puis rassemblés en album par Casterman en 1978). Nous sommes fin 1918 ; la Première Guerre mondiale est sur le point de s’achever. Tel Henry de Monfreid, qu’il a rencontré à l’âge de onze ans grâce à son père, ou Arthur Rimbaud – dont certains vers sont d’ailleurs cités comme pour rappeler que le poète a effectué plusieurs séjours dans la région dans les années 1880 -, Corto Maltese bourlingue d’Aden à Harar, suivant les routes des trafiquants. Il rencontre Cush, un guerrier afar de la tribu des Beni Amer. Très croyant et sans pitié pour ses ennemis, il devient une sorte de guide pour le jeune aventurier à l’égard duquel il a un certain respect : « Tu es un mécréant et malgré tout, je n’ai pas d’antipathie pour toi », dit-il en conclusion du premier récit, intitulé Au nom d’Allah le miséricordieux. Ce personnage est très certainement inspiré par Brahane, domestique abyssin de la maison familiale des Pratt à Addis-Abeba qui a profondément marqué Hugo. Cush apparaîtra par la suite dans deux épisodes de la série Les Scorpions du désert – J’ai deux amours, mon pays et Paris et L’Ange de la mort – évoquant au passage sa rencontre avec Corto Maltese. Entre deux discussions portant sur la religion, on apprend également dans Les Ethiopiques que le célèbre marin est caïnite.

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Première rencontre entre Cush et Koinsky. Les Scorpions du désert – L’Intégrale © 2009 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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A bord d’un Bristol Blenheim. Les Scorpions du désert – L’Intégrale © 2009 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Se nourrir du vécu

C’est dans Les Scorpions du désert, lancée en octobre 1969 dans la revue italienne Sergent Kirk (sous le titre Gli Scorpioni del deserto), que la fascination d’Hugo Pratt pour la guerre, les uniformes et les armes trouve son expression la plus noble. Lors de son bref passage en Angleterre, en 1959, il avait déjà pu s’exercer au genre dans le cadre de récits courts et dispensables réalisés pour l’agence Fleetway publications. Si les trois premiers chapitres des Scorpions du désert se déroulent en Cyrénaïque (rassemblés dans l’épisode 1 de l’édition intégrale), l’auteur italien transporte très vite ses héros dans la Corne de l’Afrique, sur des terres qu’il connaît bien. Outre J’ai deux amours, mon pays et Paris et L’Ange de la mort, l’Abyssinie sert également de décor aux deux aventures suivantes : Un fortin en Dancalie, au cours de laquelle Koinsky et ses hommes se frottent aux terribles guerriers danakil, et Conversation mondaine à Moulhoulé.

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Dilemme pour les soldats indigènes, impliqués dans une guerre qui n’est pas la leur. Les Scorpions du désert – L’Intégrale © 2009 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Le dernier épisode qu’il a réalisé, Brise de mer, s’éloigne encore un peu plus du récit de guerre. Sorte de réflexion sur un monde en perdition à bord d’une automitrailleuse perdue en plein désert, il transcende la figure de Koinsky. Par la suite, Pierre Wazem a écrit et dessiné Le Chemin de fièvre qui narre l’errance de Koinsky à travers la colonie italienne qui n’a pas encore été libérée par les Britanniques. Enfin, avec Quatre cailloux dans le feu, Matteo Casali et Giuseppe Camuncoli semblent boucler la boucle, mettant en scène Cush et Henry de Montfreid sur la route de Harar et d’Arthur Rimbaud. Toujours dans la Corne de l’Afrique mais du côté britannique, citons également A l’Ouest de l’Eden, réalisé à l’époque pour le magazine Pilote, qui met en scène le Somaliland Camel Corps durant une révolte indépendantiste, à la frontière entre le Somaliland et l’Ethiopie, au début des années 1930. A noter que, lorsqu’elle sert de décor à l’une de ses histoires, l’Afrique orientale d’Hugo Pratt est toujours en conflit. Une façon pour l’auteur de magnifier l’esprit de résistance de ses habitants, mais aussi de réaffirmer sa fascination pour l’art de la guerre et ses artifices.

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Quelque part dans le désert éthiopien… Les Scorpions du désert – L’Intégrale © 2009 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Corto Maltese – Les Ethiopiques, éd. Casterman, version couleurs ou N&B, 96 p., 18 €

Les Scorpions du désert – L’Intégrale (attention : ne comprend que les récits signés Hugo Pratt), éd. Casterman, N&B, 440 p., 35 € 

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