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Marc Jailloux. Photo Sophie Hervier

 

Reprendre un héros qui a marqué l’histoire de la BD n’est pas chose facile, pas plus que redonner vie à une époque lointaine quand le père du personnage d’origine l’a tellement marqué que sa vision est devenue canonique. Marc Jailloux en est à son troisième Alix. Avec Mathieu Breda au scénario, il a redonné souffle et vigueur à une série qui menaçait ruine. Il a dû actualiser la vision de l’antiquité à l’aune des recherches récentes tout en gardant la ligne sans tenir compte des nouvelles séries sur le monde romain. Ancien assistant de Gilles Chaillet, Marc Jailloux est entré dans l’univers Martin par la reprise d’Orion.

Ce nouvel Alix est plus dense, psychologiquement que les autres, on ferme l’album avec plus de questions que de réponses.

Tant mieux, c’est un peu ce que je recherche. C’est vraiment le but d’une œuvre d’art, en ressortir avec plus de questions que de réponses. C’était notre objectif d’amener le lecteur à se poser des questions par rapport à Alix comme nous-même nous nous en posons. En l’occurrence, au travers de la quête identitaire d’Héraklion, on sent qu’il s’agit aussi de celle d’Alix, c’est quelque chose qui le touche de près, qui l’affecte particulièrement. On peut se demander si retrouver Astianax en Afrique n’est pas justifié par le fait que ce soit lui qui ait découvert la cité des derniers spartiates. C’est cette découverte qui entraine la fin de la rébellion grecque et l’orphelinat d’Heraklion. Alix a envie d’aider cet enfant mais il peut aussi culpabiliser et essayer de réparer. Je trouve ça justement très intéressant en bande dessinée de raconter ce qui passe entre les cases et entre les aventures, entre ce qui est raconté. Alix a vécu beaucoup de choses, plein d’aventures mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se questionne pas.

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Est ce que cela va à l’encontre de l’image qu’on a d’Alix. Malgré tout ce qu’il lui est déjà arrivé, il ne se pose pas trop de questions, il n’a pas de failles ?

Il y avait quand même dans les derniers Alix de Jacques Martin, des questionnements similaires. Dans Vercingétorix, il y a l’histoire de l’enfant abandonné, le père doit quand même retrouver son trésor et combattre César au même moment. Dans Le Cheval de Troie, Martin installe cette espèce d’ambiance familiale un peu dramatique. On sent qu’Horatius, le père adoptif d’Héraklion ne va pas bien, il est victime d’un jeu de dupe qui le conduit à s’immoler avec sa famille. On sent que la dimension est forte dans les Alix. Dans Par-delà le Styx elle est plus traitée, plus présente, plus dans l’air du temps. Après j’ai toujours dit que je ne voulais pas figer Alix dans le passé. Martin, si il était encore en activité, aurait fait évoluer le dessin et l’histoire, comme il l’a toujours fait. L’air du temps est beaucoup à la noirceur des héros. On ne peut pas mettre en scène des personnages qui ne ses posent pas de questions, on n’accepte plus l’histoire comme ça. Les médias, la science, tout ça évolue et on ne prend plus les récits pour argent comptant.

Les fans d’Alix vont quand même s’y retrouver, il y a tous les fondamentaux : une quête, une guerre, de l’action, des Romains, des ennemis de Rome…

(Rire) Oui, oui. Bon, Alix n’est pas dans un lit ou sur un canapé dans une thérapie avec un psy. C’est aussi, pour moi, une envie personnelle, ne pas se contenter d’une simple aventure. J’ai toujours envie de dessiner le Alix que j’aimerais lire. Il y a toujours un voyage. On part de Rome, et j’ai enfin pu dessiner Rome avec le temple de Vénus Genitrix en construction (voir Images changeantes de la Ville éternelle). On part de là pour aller vers l’Afrique, c’est un grand voyage et on a toujours un background historique majeur avec la guerre entre César et Pompée, surtout la bataille de Thapsus. C’est le dernier affrontement entre les forces de Pompée et César qui entraine le suicide de Caton. Dans la bataille, on trouve Metellus Scipion, Juba Ier. J’ai mis aussi un mercenaire, celui qui a un casque à tête de serpent, Citius, qui a vraiment existé. On passe de l’histoire personnelle d’Alix, d’Heraklion à la grande Histoire.

Ce sont des sujets et des personnages rarement abordés dans les autres albums sur l’Antiquité. Comment travaillez-vous quand arrive ce genre de sujet et qu’on a les contraintes liées à Alix ?

En fait, je ne les vois pas comme des contraintes. Les copains dessinateurs me demandent souvent «oh là là comment tu fais, moi je ne sais pas comment je m’en sortirais…». Pour moi, ce n’est pas du tout ça. Au contraire, c’est une richesse. J’ai toujours aimé Hergé, Jacobs, Martin, des auteurs qui bossaient avec de la documentation. C’est plutôt une alliée et une partie du boulot qui me plait beaucoup. Après il faut finir les albums donc il faut savoir arrêter les recherches pour avancer. C’est ce que j’aime. Imaginer des évènements peu ou pas représentés, reconstituer des villes, des ambiances. Pour La Dernière conquête, je me suis documenté sur les tribus d’Afghanistan. Pour Britannia, idem, on a peu de documents. Depuis le temps, je vais plus vite, je baigne un peu dans ce monde. J’aime bien aussi jouer avec ce que tout le monde connait : des films, des bouquins d’archéologie, des photos de reconstitution. Le temps passe et je deviens moi-même source de documentation. C’est-à-dire que je me souviens très bien de mon premier Orion qui se passait au Necromanteion. Il n’y avait pas grand chose dessus à l’époque. J’ai vu depuis que des albums étaient sortis et que les dessinateurs avaient vu mon travail. Pour ma part, j’essaie vraiment de montrer des trucs que je n’ai jamais vus. C’est exaltant, ça surprend toujours le lecteur et la réalité, même antique, est plus forte que la fiction.

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C’est un travail de tous les jours.

Exactement, tout peut nourrir les albums. Des expositions de peinture, des documentaires, des films… Après je fais un tri pour m’en emparer. Par exemple, pour la Grèce, ça a été très long. J’avais beaucoup de mal à me l’imaginer. Rome était au-dessus dans mon imaginaire, la Grèce de Périclès pour Orion m’était vraiment étrangère jusqu’au jour où la lecture du livre de Robert Flacelière La vie quotidienne en Grèce au siècle de Périclès m’a transporté au Ve siècle av. JC. Je me suis baladé dans l’Athènes de l’époque, c’était bon. Après il faut s’intéresser aux pays actuels, car certaines coutumes ou des pratiques n’ont pas vraiment changé. Par exemple, un puits. Il suffit d’aller voir comment sont faits les puits en Afrique du nord pour savoir comment ils sont construits, comment sont les poulies… Pour les dessiner, il faut saisir la logique des monuments ou des choses, surtout quand elles sont anciennes ou qu’elles ont disparu.

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Comment ces recherches servent-elles la narration ? C’est plus simple, plus fluide ?

Non, je ne pense pas. Ce n’est pas ce qui assoit le propos, c’est juste le background. C’est un écran sur lequel je projette les personnages. Avant ça c’est le récit, il prime sur tout.

Est ce qu’il y a une différence entre votre Antiquité et celle de Jacques Martin ?

Il y en a forcément une, comme il y en a une entre l’Antiquité du Martin des débuts et celle de la fin. En fait, la documentation est de plus en plus impressionnante. Par exemple, dans Par-delà le Styx, à un moment donné, on montre une charge de la garde noire, de dos, dans la citadelle et en face on voit les légionnaires romains se battre contre des hoplites grecs. Ce qui m’amuse c’est que j’ai gardé les costumes grecs du Dernier Spartiate mais je n’ai pu dessiner les soldats romains comme Martin l’aurait fait à l’époque. Je les ai faits comme les décrivent les historiens actuels. Martin, lui même, rectifie son dessin quand il dessine Vercingétorix, car une trentaine d’années sépare les deux albums et la documentation a évolué. Il n’y a plus qu’Astérix qui continue à être dessiné avec des Romains verts avec la cuirasse de lames métalliques. Mais on ne l’attend pas sur ce détails. Après j’ai le choix, il faut être équilibré car on ne peut pas dérouter le lecteur. Quelquefois, un soucis extrême d’exactitude peut perdre le lecteur, le désorienter ou rendre la lecture plus tendue. Par exemple dans Britannia, on sait que les costumes des Gaulois et des Romains se ressemblaient beaucoup. J’ai dû codifier : mettre les Romains tous bien en rouge et les Gaulois, très différents.

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Quelles différences voyez-vous entre votre Antiquité et celle de Murena par exemple ?

(Rires) Déjà, on ne dessine pas la même époque… C’est aussi une époque très documentée. On connait bien les costumes par exemple mais aussi l’architecture. Quand Martin commence, il dessine des soldats romains comme ceux qui sont sur la colonne trajane. C’est très tardif par rapport à l’époque d’Alix. On sait maintenant que les costumes, les plastrons, les casques étaient plus simples, moins impressionnants que pour les débuts de la période impériale. Après je prends quelques petites libertés en dessinant des casques différents pour marquer un grade, un statut et créer un peu de variété. Cette sophistication différente rend l’époque différente. L’autre différence, c’est que Murena fait clairement référence au cinéma récent. On pense à Gladiator par exemple.

Pendant très longtemps Alix a été la seule BD sur l’Antiquité, à côté des grand péplums de l’Histoire du cinéma. On a un peu l’impression que ce cinéma à grand spectacle a influencé Jacques Martin.

Ce qui a fait le succès d’Alix à l’époque, et Alix commence en 1948, est le fait qu’Alix est la première BD historique à faire un gros effort de documentation. C’est-à-dire qu’il y avait un vrai désir d’aller au-delà de l’histoire. Contrairement aux autres dessinateurs, Martin essayait de ne pas être schématique. Il ne mettait pas un Romain vaguement cuirassé avec un Gaulois coiffé de son casque à ailes ou à cornes avec un vague temple derrière. Martin a amené beaucoup de rigueur, bien sûr par rapport à la documentation de l’époque. Après, Martin était plus intéressé et influencé qu’on ne croit et qu’il l’a dit lui-même. Par exemple la course de char du Tombeau étrusque c’est celle de Ben Hur, puis celle de Murena. Tous ces créateurs finalement montrent une époque de telle manière qu’elle corresponde à ce que les gens, les lecteurs ou les spectateurs en attendent. Chaque nouvelle série semble plus réaliste que les précédentes. Gladiator ne l’est pas plus qu’Alix, qui ne l’est pas plus que Ben Hur. A partir de la documentation, on produit des esthétiques différentes. Pour Alix, je suis entre les deux. Donner à voir ce qui a dû être, le plus fidèlement possible, et s’insérer dans une série qui a des codes et un esprit romanesque fort. Il faut que le lecteur s’enrichisse, qu’il apprenne quelque chose sans qu’il s’en rende compte. C’est pour cela que j’ai dessiné trois lieux très différents, des événements différents. Dans le dernier Alix, nous avons mis un village de nomades, des mercenaires, des éléphants avec des cornacs. On avait eu ça dans un Voyage d’Alix mais ici, c’est une aventure.

L’apport pédagogique se fait aussi par le scénario.

Oui, par exemple notre bataille de Thapsus est très différente de celle dessinée dans Astérix légionnaire… (Rires)

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