Couverturebismurena

© Dufaux-Delaby/Dargaud

La naissance du christianisme et les premières phases de son expansion sont intimement liées à l’histoire de l’Empire romain. Si ce dernier a, dans un premier temps, persécuté les adorateurs de Dieu, il n’a pu empêcher la diffusion de leurs prêches ; et a finalement fait du christianisme sa religion d’Etat. Il n’est donc pas étonnant que la bande dessinée se soit emparée de ce sujet.

Si la Rome antique fascine les lecteurs de BD, la prolifération d’albums et de séries sur le sujet a forcé les auteurs à trouver des angles d’attaque de plus en plus précis. La naissance du christianisme et son expansion jusqu’à la chute de l’Empire romain en est un. Nous avons ainsi recensé une bonne soixantaine de bandes dessinées qui aborde cette thématique, sans pour autant que celles-ci ne couvrent parfaitement les 500 ans d’histoire qu’elle englobe. Trois périodes sont privilégiées : la naissance et la passion du Christ (la première moitié du Ier siècle), les persécutions des chrétiens (essentiellement sous Néron), et l’avènement du christianisme à partir de la conversion de l’empereur Constantin (en 313). Il existe également de nombreuses biographies consacrés à Sainte-Geneviève, Saint-Augustin, Saint-Martin, Saint-Benoît, Marie, ou encore Saint-Nicolas ; des personnages contemporains de cette époque qui auraient donc toute leur place dans cet article. En raison de leur caractère béatement hagiographique – à double-titre –, nous ne traiterons cependant pas plus en détails de ces albums qui poursuivent essentiellement un but prosélytique.

Au commencement, il y avait un mythe

Croyant ou non, le passionné d’Histoire ne peut pas faire comme si le christianisme n’avait jamais existé ; ou comme s’il n’avait aucune emprise sur les agnostiques ou les athées. D’entrée de jeu, les dates sont là pour rappeler qui maîtrise le temps, et organise du même coup l’histoire à son image. Est-il utile de rappeler qu’en 50 av. J.-C., alors qu’Astérix et Obélix résistent encore et toujours à l’envahisseur, les lettres « J » et « C » ne désignent pas Jules César ? Comme on peut s’en douter, les événements qui précèdent immédiatement la naissance de Jésus de Nazareth – a.k.a. Jésus Christ – et ceux qui se déroulent durant les premières années de ce qu’on a par la suite désigné sous le vocable « ère chrétienne », sont très largement traités par les auteurs de bande dessinée. Si l’on écarte les BD qui ont pour vocation de participer à l’éducation religieuse de nos chères petites têtes blondes (et d’en faire de bons chrétiens), nous avons recensé une bonne vingtaine d’albums, dans des genres très divers. Frôlant le blasphème et par la même occasion la chaleur des enfers, Michel Faure évoque ainsi avec humour et sensualité la désignation dugéniteur du futur messie dans Jésus Marie Joseph (Glénat, 2011), une réinterprétation osée mais néanmoins assez respectueuse des mythes de l’Annonciation et de la Nativité. Dans le style pourtant plus convenu de la célèbre collection Vécu, Patrick Cothias et Victor De La Fuente ont eux aussi défié le Vatican, mettant en scène le roi Juba II en garde du corps du divin enfant, qui se révèle être… une demoiselle (Josué de Nazareth, série rebaptisée Le Fils de la Vierge, deux tomes, 1998-1999).

Si Auriac (Despas, Sikorski & Venanzi, Coccinelle BD, 2002) évoque, sans grande inspiration, un Jésus âgé de 28 ans au sommet de son art de prédication, le tome 4 de Ben Hur (Jean-Yves Mitton, Delcourt, 2010) narre la rencontre tragique entre le célèbre personnage immortalisé par Charlton Heston et l’incarnation de Dieu sur Terre, le jour de sa mort. La Passion du Christ sert également de décor à deux albums de deux séries-concepts des éditions Delcourt.Dans Le Troisième jour – Jérusalem, 6 avril de l’an 30 (Le Casse t.2, 2010), Henri Meunier et Richard Guérineau imaginent le braquage le plus improbable qui soit : celui du corps de Jésus, par Marie-Madeleine et Jacques le Juste. En fait de casse, on a plutôt droit à une mise en scène vaguement fantasmée et peu inspirée de cette séquence de la Bible. Récit uchronique, La Secte de Nazareth (Jour J t.15, Duval, Pécau & Kordey, 2013) change le cours de l’Histoire à partir d’un point de divergence intéressant : la crucifixion de Barrabbas en lieu et place de Jésus ; ce dernier s’empressant d’organiser un soulèvement sanglant contre l’envahisseur romain, tandis que ses héritiers tentent, trente ans plus tard, de détruire Rome. Convenu, mais efficace.

Naître, vivre et mourir pour la foi

La deuxième période abondamment traitée est celle du règne de Néron, dont la folie et l’ambition ont été immortalisées par Jean Racine dans Britannicus ou encore par l’écrivain polonais Henryk Sienkiewicz dans Quo vadis ?. Ce roman a d’ailleurs été adapté en bande dessinée (Buendia & Cafu, Glénat, 2010), avec un résultat peu convaincant. La persécution des chrétiens, par l’empereur Néron, y est en revanche évoquée. Si elle constitue un ressort dramatique évident, celle-ci est toutefois aujourd’hui largement contestée par la plupart des historiens, essentiellement en raison de la taille insignifiante des communautés chrétiennes dans l’ouest de la Méditerranée. Les Romains n’auraient dès lors pas eu de raison de déchainer les enfers sur les adeptes de cette (encore) modeste secte. Ces persécutions sont également au cœur de l’intrigue du tome 9 de la célèbre saga Murena (Les Epines, Dufaux & Delaby, 2013), dans lequel Néron, qui vient de transformer Rome en brasero géant et se cherche donc un coupable idéal, se tourne vers cette « secte qui honore la mémoire d’un charpentier », comme le lui souffle sa propre épouse. Les deux auteurs suivent ainsi à la lettre les écrits de Tacite, qui a toujours présenté Poppée comme étant la véritable l’instigatrice de la répression vis-à-vis des juifs et des chrétiens.

La Centurie des convertis (Césard, Venancio & Koehler, Fauvard, 2011) met quant à lui en scène une petite communauté de chrétiens, protégés par des légionnaires, toujours durant incendie de la Ville éternelle, tandis que Lucius Crassius (Flblb, 2002) et le trait minimaliste de Grégory Jarry, se penchent, d’une manière générale, sur les persécutions des chrétiens à l’époque romaine. Concluons avec deux titres particuliers. S’il ne traite pas prioritairement de la vie des premiers chrétiens, Le Troisième testament – Julius (Dorison, Alice, Recht & Montaigne, Glénat, quatre volumes, 2010-2015) se nourrit incontestablement de leur histoire, qui est déformée et fantasmée pour servir de cadre à un récit ésotérique de premier choix mettant en scène un prophète oublié : Julius de Samarie. Dans un tout autre registre, mais apportant lui aussi sa pierre à l’édifice, Antitype, du déjanté et irrévérencieux auteur allemand Ralf König (Glénat, 2013), raille un Saint-Paul de Tarse aux prises avec des Grecs visiblement peu enclins à croire en un dieu qui s’est fait homme pour finalement mourir cloué sur une croix. Pourtant, quand on est persuadé que des dieux et déesses de l’Olympe batifolent au sommet d’une montagne, tous les espoirs sont permis.

L’irrésistible avènement

Tout au long des trois premiers siècles, les communautés chrétiennes de l’Empire romain se sont agrandies. Elles sont cependant encore largement minoritaires. Dans Dioclétien, le trésor des martyrs (Cognito, 2011), Gilles Chaillet et Christophe Ansar se penche, au début du IVe siècle, sur la dernière grande vague de persécutions, perpétrées par l’empereur Dioclétien, dont la haine des chrétiens – pourtant à l’époque parfaitement intégrés à la société romaine – n’avait d’égal que l’opulence de son palais de Split. Un événement va changer la donne : la conversion, en 313, de l’empereur Constantin. Si le christianisme n’est pas encore une religion d’Etat (elle le sera moins d’un siècle plus tard), cet événement donnera des idées aux masses moutonnières et à leur panurgisme légendaire.

En passionné insatiable d’histoire antique, Gilles Chaillet (avec Christophe Ansar et Dominique Rousseau) est le seul à traiter de cette transition, dans La Dernière prophétie (Glénat, cinq tomes, 2002-2012). Il raconte les derniers sursauts d’un Empire romain miné par ses luttes intestines, dans lequel l’empereur Théodose est obligé de faire appel à des barbares convertis pour investir Rome, en 394, et imposer la religion chrétienne à l’ensemble de ses sujets. Cet Empire romain en voie de christianisation sert par ailleurs de décor à Apostat (Ken Broeders, BD Must, trois volumes, 2012), ou encore à Hypathie (Greiner et Pécout, Dupuis, 2010), album dans lequel la célèbre mathématicienne et philosophe est condamnée à mort par… l’évêque Cyrille d’Alexandrie. Comme quoi, on est toujours l’infidèle d’un autre. Et pour aller un peu plus loin, on peut même lire le premier tome de Maxence (Sardou & Duarte, Le Lombard, 2014), qui s’intéresse à la sédition Nika, en 532, à Constantinople, dans ce qui s’appelle alors l’Empire byzantin.

 

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