Jean-Paul Thuillier est professeur émérite à l’Ecole Normale Supérieure, étruscologue et historien du sport antique. Nous lui avons demandé de se pencher sur la série Gloria Victis, réalisée par Juanra Fernandez et Mateo Guerrero (dont Cases d’Histoire avait chroniqué le tome 1). Un récit situé dans la Tarraconaise au IIe siècle après J.-C., et qui prend comme cadre le milieu des auriges, ces conducteurs de char qui pouvaient amasser des fortunes en remportant des courses hippiques. Deux albums passés au crible par le spécialiste.

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Gloria Victis tome 1, page 3

« Dioclès, de son nom entier Caius Appuleius Diocles, est effectivement le cocher le plus célèbre du monde romain : une inscription sur pierre extraordinairement détaillée nous permet en effet de suivre la fabuleuse carrière de cette superstar des jeux du cirque. Il était d’origine lusitanienne, autrement dit d’une région qui correspond au Portugal et à l’Espagne occidentale, et dont la capitale était Mérida où l’on peut encore voir un cirque romain très bien conservé. Ses premiers succès l’ont conduit à Rome où il a conduit des chars pendant 24 ans –une longévité professionnelle tout à fait remarquable. Il a disputé 4257 courses et l’a emporté à 1462 reprises, gagnant en tout plus de 35 millions de sesterces, une somme assez fantastique : et ces gains ne sont pas sans rappeler ceux des vedettes sportives de notre temps au football, au basket, au tennis ou au golf. L’inscription citée plus haut relate le type de courses de chars auxquelles a participé Dioclès, le nombre de « grands prix » qu’il a remportés, les diverses tactiques utilisées pour ses victoires (par exemple au sprint ou en menant de bout en bout) et surtout le nom des chevaux qui formaient son attelage. Là encore, ce sont des statistiques qui évoquent celles qu’on peut lire dans la presse sportive aujourd’hui. Le nom entier de ce cocher avec un prénom (Caius), un nom gentilice, de famille (Appuleius) et un surnom (Diocles) est celui d’un citoyen libre : comme la plupart des cochers étaient au départ des esclaves, on peut penser que Dioclès a été affranchi en raison de ses succès sportifs, peut-être à la demande du public. »

 

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Gloria Victis tome 1, page 8

« Contrairement à ce que l’on écrit souvent, les jeux du cirque (en latin ludi circenses) n’ont rien à voir avec la gladiature ni avec les chasses ni avec les supplices de martyrs chrétiens jetés aux lions. Il s’agissait de cérémonies d’origine religieuse dont l’élément spectaculaire était uniquement sportif, avec en premier lieu les courses de chars, mais il y avait d’autres compétitions hippiques comme celles de cavaliers voltigeurs (desultores) ainsi que des épreuves athlétiques (boxe, lutte, courses à pied). Tout cela se passait dans l’édifice appelé cirque et dont le plus bel exemple est le Circus Maximus de Rome. Avec plus de 600 m de long et presque 200 de large, ce Grand Cirque avait une capacité de 150 000 spectateurs et a longtemps été le plus grand édifice de spectacle sportif connu dans le monde. Son installation dans la vallée Murcia, entre les collines du Palatin et de l’Aventin, remonte à l’époque des rois Tarquins à la fin du VIIe siècle avant notre ère : ces jeux du cirque sont plus anciens que les autres spectacles romains tels que les jeux scéniques (ludi scaenici) et les combats de gladiateurs (munera). Dans les éléments caractéristiques de l’architecture d’un cirque, on relève les carceres (prisons) qui sont les stalles de départ au nombre de douze (trois chars pour chaque écurie), et surtout le mur longitudinal qui est comme l’axe de la piste et qu’on appelle souvent la spina (l’épine dorsale) –mais le vrai nom est celui d’euripe. A chaque extrémité, les chars tournaient autour de bornes (metae), et ce moment était particulièrement dangereux (le mot naufragium, pluriel naufragia, semble être cependant une création moderne).

Le cirque étant un édifice colossal, on en rencontre peu dans l’Empire romain (beaucoup moins que de théâtres et d’amphithéâtres), mais l’Espagne, terre de cheval, en a possédé un nombre assez remarquable, par exemple à Tarragone, à Sagonte, à Tolède, à Valence, à Calahorra, à Mérida… »

 

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Gloria Victis tome 2, page 29

« A la différence de ce qui se passait en Grèce, par exemple à Olympie, où c’étaient des propriétaires individuels qui engageaient leurs chevaux et leurs chars, et remportaient eux-mêmes la palme du vainqueur – ainsi l’Aurige de Delphes n’était qu’un technicien au service du vainqueur Polyzalos, un tyran de Sicile -, à Rome et dans quelques grandes cités de l’Empire, les jeux du cirque reposaient sur l’existence de quatre écuries, de quatre couleurs : il y avait les Blancs (Albati), les Rouges (Russati), les Bleus (Veneti) et les Verts (Prasini). On ne peut que comparer ces factions à nos grands clubs professionnels de football ou de basket, que l’on désigne aussi par la couleur du maillot (« Allez les Verts ! ») : elles employaient un personnel très nombreux et très divers (cochers, palefreniers, vétérinaires, bourreliers, administrateurs…), elles maniaient des sommes d’argent considérables, elles constituaient de véritables groupes de pression sur les magistrats et les empereurs à qui elles fournissaient chars et chevaux pour les jeux, allant parfois jusqu’à la grève, et elles luttaient entre elles pour recruter les meilleurs éléments qui étaient donc transférés d’une faction à une autre. Chaque couleur avait son fan-club, son groupe de supporters déchaînés, parmi lesquels on pouvait même trouver des empereurs : ainsi Caligula (37-41) n’hésitait pas à passer une partie de son temps dans les locaux, dans le club-house ( !) des Verts, situé dans le Champ-de-Mars sous l’actuel Palais de la Chancellerie. Plusieurs documents montrent que ces factions concluaient souvent des alliances, avec par exemple les Bleus et les Rouges unis contre les Verts et les Blancs, mais de telles alliances étaient à géométrie variable selon les époques et les lieux. »

 

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Gloria Victis tome 2, page 16

« Il peut paraître surprenant que des cochers professionnels, souvent d’origine modeste et même servile, aient pu se voir statufiés dans le marbre, alors qu’on imaginerait volontiers qu’un tel privilège était réservé dans l’Empire romain à des dirigeants politiques ou militaires. La chose est pourtant incontestable : l’écrivain grec Lucien remarque, vers le milieu du IIe siècle de notre ère, que les statues de cochers sont partout dans la ville de Rome, et on peut voir par exemple dans les musées du Vatican, sala della Biga, une belle statue de conducteur de chars romain en marbre, datant du Ier siècle de notre ère. Ainsi le statut juridique inférieur et le mépris qui s’attachait aux techniciens du spectacle n’empêchaient pas certains d’accéder à cet honneur. Mais on remarque aussi qu’on ne connaît en revanche aucune grande statue de gladiateurs : ces derniers avaient beau être des vedettes, l’infamie pesait trop sur eux. Les cochers (les agitatores) comme Dioclès étaient des superstars à qui on accordait tout, gloire, argent et femmes. Avec les courses de chars, les Romains avaient déjà inventé le sport-spectacle et même le sport-business, et l’on peut parler sans le moindre anachronisme de produits-dérivés, parfois même diffusés par les directeurs des factions, qui reproduisaient partout l’image et le nom de ces coqueluches du public : à côté de ces somptueux tapis qu’étaient les mosaïques, il faut citer des bas-reliefs, des céramiques, des intailles, des objet en ivoire et en plomb et par exemple une étonnante série de manches de couteau pliant en os conservée à Paris au cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale. »

 

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Gloria Victis tome 2, page 32

« Le bige, char attelé à deux chevaux, était normalement le char piloté par de jeunes cochers qui portaient précisément le nom d’auriges (en latin, aurigae). Plus tard, lorsqu’ils avaient fait leurs preuves aux guides d’un bige, ces auriges obtenaient le droit de conduire le char-roi, le quadrige attelé à quatre chevaux et on les appelait alors en latin des agitatores. On peut comparer cette carrière à celle des toreros ayant reçu l’alternative et pouvant affronter des taureaux de 4 ans, à celle des footballeurs jouant en première division ou à celle des pilotes de Formule1. Devenus des vedettes, ces agitatores pouvaient même conduire, dans des courses exceptionnelles, des chars attelés à 6, 8 ou 10 chevaux. Ces stars de la piste étaient ceux qui s’affrontaient dans des courses à un seul char par faction (en latin singulae), cependant que d’autres courses voyaient deux chars (courses binae) ou trois chars (courses ternae) pour chaque faction : 12 concurrents étaient le maximum possible (pour 12 stalles de départ), et la piste devait être alors bien remplie, multipliant encore les risques de naufrage.

Une inscription trouvée en Espagne à Tarragone illustre parfaitement les débuts d’une carrière prometteuse. Le jeune aurige Eutychès, mort de maladie à 22 ans, se plaint amèrement dans son épitaphe de n’avoir pas eu la chance de conduire des quadriges en public, alors qu’il avait acquis l’aptitude technique à le faire. Mais la mort prématurée l’en a empêché, et il n’aura même pas eu la gloire de mourir sur la piste devant son public. Son dernier espoir est que ses supporters jettent des fleurs sur son tombeau lorsqu’ils passeront devant ce monument… »

 

Gloria Victis t.1 Les Fils d’Apollon. Juanra Fernàndez (scénario). Mateo Guerrero (dessin). Javi Montes (couleurs). Le Lombard. 48 pages. 13,99 €

Gloria Victis t.2 Le prix de la défaite. Juanra Fernàndez (scénario). Mateo Guerrero (dessin). Javi Montes (couleurs). Le Lombard. 48 pages. 13,99 €

 

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