Papyrus de César

Astérix tome 34, Le Papyrus de César, extrait de la couverture (Didier Conrad)

A l’automne dernier paraissaient tour à tour le tome 34 de la série Alix (Par-delà le Styx, de Mathieu Bréda et Marc Jailloux), et le quatrième tome de son sequel Alix Senator (Les Démons de Sparte, de Valérie Mangin et Thierry Démarez). La série phare de Jacques Martin, créée en 1948 dans le Journal de Tintin, touche encore un large lectorat. Pourtant, les attentes du public ont bien changé depuis les premiers albums, notamment en ce qui concerne le traitement de l’Histoire. De fait, scénaristes et dessinateurs nous ont habitués à des représentations de plus en plus précises et documentées de l’Antiquité, tant dans le déroulement des faits historiques que dans les costumes et décors. Les représentations de Rome, centre symbolique de notre imaginaire antique, sont un exemple particulièrement frappant de cette évolution. D’Alix l’intrépide (1948) aux Démons de Sparte (2015), les visages que les illustrateurs donnent à la Ville éternelle en disent long sur notre vision de l’histoire antique.

 

Une Antiquité en carton-pâte

L’ambition affichée du Quo Vadis de Mervyn Leroy, sorti en 1951, est de recréer la Rome impériale. Sa bande annonce égrène les moyens mis en œuvre pour donner vie à la ville, entre le tournage à Rome même, l’utilisation de la couleur et un nombre de figurants jusqu’alors inédit. En revanche, à la même époque, la bande dessinée se contente de suggérer l’Antiquité par un décor fait de quelques colonnes et d’aplats de pourpre.

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Alix l’intrépide, p.19 (1956) : pour représenter le palais du gouverneur romain, Jacques Martin glisse un certain nombre de symboles de « romanité » dans son décor : de larges colonnes de marbre rose, une statue de la louve du Capitole (et même ses jumeaux pourtant ajoutés à la Renaissance…) et le fameux SPQR, « senatus populusque romanus ».

Bien sûr, les moyens mis en œuvre dans le péplum et la bande dessinée ne sont pas les mêmes, et la documentation est à l’époque difficilement accessible. Mais il faut aussi garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas alors de représenter une Antiquité historiquement juste, mais d’évoquer par quelques éléments facilement reconnaissables un contexte antique assez vague. D’où la prégnance d’un imaginaire populaire largement hérité de la peinture d’histoire du XIXème siècle, notamment des œuvres bien connues de Jean-Léon Gérôme.

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Alix, tome 6, Les Légions perdues, p.8 (1965). Jacques Martin reprend la mise en scène et jusqu’au titre du tableau Ave César, morituri te salutant… pour lequel Gérôme avait transformé en mythe ce qui n’était qu’une anecdote littéraire.
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Le tableau de Jean-Léon Gérôme, « Ave Caesar, morituri te salutant » (1859).

Rome n’est ici que le simple décor d’une intrigue centrée sur les personnages, et le découpage des planches s’en ressent : les premiers Alix sont composés de petites cases verticales, parfaitement adaptées à un texte prolifique et à la mise en scène des personnages mais ne mettant aucunement en valeur le décor dans lequel ils évoluent.

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Alix l’Intrépide, p.43 (1956) : le choix de cases verticales permet de centrer sur le combat des gladiateurs ou les dialogues entre personnages.

 

Une Rome monumentale

Le cheminement de Jacques Martin, que d’aucuns reconnaissent comme l’inventeur de la bande dessinée historique, progresse rapidement vers un plus grand souci de réalisme historique. Ses décors sont à la fois de plus en plus travaillés et de plus en plus « justes ». Lorsqu’Alix retrouve le chemin de l’arène dans Roma, Roma (tome 24, publié en 2005), c’est dans un amphithéâtre de bois qu’il combat et non plus dans un Colisée complètement anachronique. De même, la Curie qui était ronde dans Le Fils de Spartacus (tome 12, 1975) retrouve sa forme historique, que l’on peut encore observer aujourd’hui, dans Les Barbares publié en 1998 (tome 21).

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Alix, tome 12, Le Fils de Spartacus, p.13 (1975) : d’une Curie ronde…
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Alix, tome 21, Les Barbares,  p.10 (1998) : … à une Curie carrée.

Ce souci de réalisme historique confère à Alix une valeur didactique qui lui vaut les grâces des bibliothécaires de tous les collèges, et même l’entrée dans certains manuels scolaires. Que Martin décline la formule avec des séries dérivées relève de la même volonté pédagogique : Orion (1990), Kéos (1992), et Jhen (créé en 1984 sous le titre Xan) mettent respectivement en scène la Grèce antique, l’Egypte pharaonique et une France médiévale en pleine Guerre de Cent Ans. Quant aux décors, ils sont particulièrement à l’honneur dans Les Voyages d’Alix dont deux tomes sont consacrés à Rome en 1996 et en 1999. Ces deux albums dessinés par Gilles Chaillet marquent d’ailleurs le début d’un tournant dans la représentation de Rome dans la bande-dessinée. Chaillet travaille alors à son fameux plan de Rome, publié en 2004 dans un ouvrage intitulé Dans la Rome des Césars, et s’inspire d’une maquette réalisée à partir des années 1930 par Italo Gismondi pour restituer la ville au IVe siècle ap. J.-C. Dans la Rome des Césars reprend la structure des Voyages d’Alix où une intrigue assez simple invite le lecteur à suivre un personnage dans sa visite de la ville. On est donc dans un genre hybride, entre la bande-dessinée et la restitution architecturale, où des textes à la fois narratifs et explicatifs alternent avec des dessins. Ces images de la maquette de Gismondi, mises à plat par Chaillet, s’imposent peu à peu comme la silhouette canonique de Rome. Au point que l’angle Nord-Ouest choisi par Chaillet pour dessiner son plan est repris presque systématiquement dans toutes les vues aériennes de la ville.

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Alix Senator, tome 1, Les Aigles de Sang, p. 6 (2012) : Démarez reprend une vue du plan de Rome de Chaillet.
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Plan de Rome dont l’on trouve des extraits dans Les Voyages d’Alix, Rome (I), p.43 (1996).

Rome en vient même à dépasser son statut de simple décor pour prendre de plus en plus de place dans les bandes dessinées, où de larges plans voire des doubles pages lui sont entièrement dédiés. La ville devient par exemple un personnage à part entière, pour ne pas dire le personnage central, de La Dernière prophétie de Chaillet, série en cinq tomes publiée entre 2002 et 2012, où le héros a pour rôle, très secondaire, de voir se dérouler devant ses yeux divers épisodes de l’histoire romaine.

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La Dernière prophétie, tome 1, Voyage aux Enfers, p.14-15 (2002).

 

La palpitation d’une ville

Ce souci de vraisemblance historique est désormais bien ancré dans la bande dessinée antique. En témoignent les dossiers et bibliographies qui se trouvent à la fin de Murena ou encore les liens vers des sites internet faisant la part de l’Histoire et de la fiction dans les nouveaux Alix Senator. Cela se couple cependant chez les héritiers de Jacques Martin d’une volonté de raconter une Antiquité moins figée et de dessiner des villes vivantes et non plus des maquettes monumentales. Les rues et les places se remplissent, le poids du temps se fait sentir sur des murs fissurés et griffonnés de graffitis ; et, aux grands monuments imposants ayant fait la renommée de la Rome impériale, on préfère les ruelles sales de Subure.

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Alix Senator, tome 1, Les Aigles de sang, p.20 (2012) : Alix, dans sa litière de Sénateur, se promène dans une rue commerçante et populaire de Rome.

Les lieux symboliques de la Rome antique, tel le Forum Romain, ne sont pas pour autant abandonnés. Mais le point de vue change, et le lecteur ne reconnaît plus ces images devenues familières, aux cadrages souvent identiques, tirées de la Rome de Chaillet.

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Alix Senator, tome 3, La Conjuration des rapaces, p.41 (2014) : une vue juste mais atypique du Forum Romain, au petit matin, dans la brume. Le Capitole qui surplombe habituellement le Forum disparaît dans ce cadrage inhabituel qui regarde vers le Sud, où se dresseront quelques années plus tard la Maison Dorée de Néron puis le Colisée.

De même, par souci d’historicité autant que pour donner plus de vie à cette Rome de marbre, certains illustrateurs comme Démarez, Jailloux ou Marini n’hésitent plus à colorier ces monuments qui devaient être à l’époque chatoyants.

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Les Aigles de Rome, tome 2, p.1 (2009).

La série Les Aigles de Rome, dont le scénario et le dessin sont de Marini, est en ce sens très réussie. La Rome qu’il donne à voir, où se déroule presque entièrement le deuxième tome, est une ville vivante, à échelle humaine. Certes, les ruelles sombres sont très classiquement le repère de voleurs et de prostituées. Mais il pose sur la ville un regard humain, abandonnant les plans « vus d’avion » (voir l’interview de J.-Cl. Golvin) pour des vues horizontales, depuis le sol, parfois depuis une terrasse ou un toit, toujours d’un endroit accessible à l’homme. Ce qu’il montre de Rome restitue le regard de ses personnages. Ainsi, dans son premier tome où l’essentiel de l’action se déroule dans une villa rurale, Rome apparaît deux fois. La première fois, c’est un enfant qui la découvre et le spectateur est amené à partager ce regard jeune et neuf : la « caméra » est placée sur son épaule et la statue de l’empereur trônant au milieu du Forum impressionne le lecteur comme l’enfant. De retour dans la ville quelques années plus tard, ce n’est plus la même Rome que le jeune homme s’apprête à fréquenter : la Rome diurne laisse place à une Rome nocturne, pleine de promesses de plaisirs. C’est aussi là l’originalité de Marini : il n’oppose pas deux visages de Rome, celle du Capitole et celle de Subure ; il montre au contraire une Rome complexe, où les imposants monuments des empereurs ou des dieux font partie intégrante d’un décor comprenant aussi maisons en bois et ruelles sales. Sa Rome est d’autant plus vivante qu’elle est plurielle, mais d’une pluralité qui ne coupe pas la ville en quartiers distincts.

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Les Aigles de Rome, tome 1, p.12 (2007) : Rome vue par le jeune Marcus. Marini frôle le sacrilège en osant poser des pigeons sur la statue d’Auguste.
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Les Aigles de Rome, tome 1, p.51 (2009) : Rome telle qu’il la retrouve quelques années plus tard.

 

La série Murena est quant à elle un cas un peu à part : la ville, où se déroule pourtant l’essentiel de l’action, disparaît presque totalement des premiers albums. Elle n’est plus que le décor à peine ébauché d’une intrigue centrée sur les personnages et composée principalement de scènes d’intérieur. Le palais de Néron se résume à quelques murs, à un balcon, au mieux à des bains ou un jardin. Rome ne réapparaît réellement qu’au moment d’être la proie des flammes, et donc un acteur majeur de l’intrigue, à partir du septième tome (Vie des feux). Elle occupe toujours les cases du dernier tome (Les Epines), comme une ville en ruine peu à peu libérée de ses décombres. Seule la Rome mouvante et changeante intéresse donc les créateurs de Murena, lorsque la ville se rappelle à ses habitants – et à l’empereur.

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Murena, tome 8, La Revanche des cendres, p.2 (2010).
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Murena, tome 8, La Revanche des cendres, p.3 (2010).

Dufaux et Delaby vont même jusqu’à jouer avec les codes et se moquer de leurs illustres prédécesseurs en proposant dans le dernier tome une « vue-maquette » de Rome : celle que Néron, à la toute première page de l’album, prétend recréer après le grand incendie. Le lecteur reconnaît une vue familière de la maquette de Gismondi reprise par Chaillet, mais un jeu d’ombre et le parallèle avec la « vraie » Rome dans la case suivante lui permet de comprendre qu’il s’agit là des projets de Néron. Une « fausse » Rome qui n’existe que dans l’imagination de l’empereur… et les restitutions des années 1990.

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Murena, tome 9, Les Epines, p.1 (2013).

Cette évolution, d’abord vers une Rome monumentale restituant au plus juste des monuments figés dans un état « neuf », puis vers une Rome gardant les acquis de la restitution mais plus vivante et marquée par le temps, suit en fait les mouvements historiographiques de ces dernières décennies : l’archéologie et l’histoire de l’art ont longtemps fait la part belle à l’architecture, avant de rechercher récemment une épaisseur historique que les monuments semblaient avoir perdue. L’étude des restes de pigments sur les murs et les statues permet par exemple d’avoir désormais une idée assez précise des couleurs que revêtaient ces marbres dont nous aimons tellement la blancheur. La bande dessinée se fait ainsi un vecteur de vulgarisation autant qu’un miroir de l’image que nous pouvons avoir, à un moment donné, de l’Antiquité romaine.

Pour poursuivre ce mouvement, il faudrait maintenant montrer une ville non seulement en mouvement, mais aussi en chantier : représenter Rome à l’époque d’Alix, et plus encore à l’époque d’Alix Senator, sous Auguste, c’est en fait représenter un immense chantier à ciel ouvert. Dans le dernier Alix, Jailloux évoque la construction du temple de Vénus Genitrix sur le forum de César, mais se contente de quelques cordes et échafaudages placés au-dessus de son fronton. Seul Marini nous offre une image – assez réaliste – d’un bâtiment en travaux, sans oser s’attaquer à de grands monuments pourtant en chantier à l’époque (comme le forum d’Auguste, à peine achevé à la mort de l’empereur). Reste à voir ce que nous proposera la bande dessinée ces prochaines années. A bon entendeur…

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Alix tome 34, Par-delà le Styx, p.10 (2015) : on se demande presque ce que viennent faire ces échafaudages au-dessus d’un temple qui a pourtant l’air terminé.

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Les Aigles de Rome, tome 2, p.36 (2009) : la machine de soulèvement que représente ici Marini semble tout droit sortie du manuel de l’architecte romain Vitruve.

 

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