Julie Gallego est maître de Conférences en langue et linguistiques latines, au Département des Lettres classiques et modernes. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir organisé fin 2011 un colloque sur la bande dessinée historique, dans le cadre de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (dont Cases d’Histoire vous avait récemment présenté les actes). Trois journées de conférences qui portaient exclusivement sur des albums ayant pour cadre l’Antiquité. Une preuve de plus que recherche scientifique et 9e art peuvent faire bon ménage. Une bonne raison pour parler avec Julie Gallego des liens entre bande dessinée et Rome antique.

Cases d’Histoire : Comment est venue l’idée d’organiser le colloque ?

Julie Gallego : Avant toute chose, j’ai appris à lire avec la bande dessinée. J’en ai toujours lu. Mais une fois étudiante, je ne savais pas que je pouvais travailler dessus. J’ai fait des études sur une matière qui me plaisait, la linguistique latine, tout en continuant mes lectures, notamment avec Alix. A l’IUFM, quand on nous a demandé pourquoi on voulait faire prof de latin, je me suis démarquée des autres en répondant que j’avais rencontré un beau blond quand j’étais en primaire et que j’avais voulu connaître un peu mieux où il vivait, donc je me suis dit que ce serait bien de faire du latin. C’était pour Alix évidemment. Je suis passionnée par la série de Jacques Martin. Au lycée, je suis allée à Angoulême pour essayer de le rencontrer. Je n’osais même pas l’aborder pour lui parler. J’avais 16 ans et je restais dans mon coin en le regardant dédicacer. Et c’est grâce à Gilles Chaillet, qui est venue me voir à ce moment-là, que j’ai pu discuter avec Jacques Martin. Mais pour moi, je n’imaginais pas que ça puisse être autre chose qu’un hobby.

Et puis deux ans après mon arrivée à la Fac en 2004, j’ai pu mettre en place une option sur la bande dessinée, qui existe toujours aujourd’hui. Le cours n’est pas obligatoire mais en option dès la première année, et pas une spécialisation en Master comme il en existe quelques-unes aujourd’hui. On peut considérer que la connaissance générale de la bande dessinée fait partie du B.A.-BA d’un étudiant de Lettres. Au départ, j’avais prévu de parler de la bande dessinée historique sur Rome. Mais rapidement, j’ai revu mes ambitions à la baisse car je me suis rendu compte que les étudiants n’y connaissaient rien en BD. J’ai compris qu’il fallait faire un premier semestre généralisant pour leur faire découvrir ce qu’est la bande dessinée, avant de passer à Rome. Ensuite, j’ai eu l’envie d’organiser un colloque avec Jacques Martin. Mais je savais qu’il vieillissait et que c’était compliqué. Entre temps j’ai découvert la série Murena, que j’ai adoré tout de suite, et que j’ai intégré dans l’option. Dès 2007, j’ai essayé de contacter Philippe Delaby et Jean Dufaux. Ça a été un peu long, mais l’idée d’un colloque sur la bande dessinée et l’Antiquité, autour de Murena, a vu le jour.

Pau02Et comment ça s’est passé avec l’Université ?

Finalement, c’est passé assez naturellement. J’avais fait le gros du travail avec la mise en place de l’option BD. A l’époque, ça avait beaucoup étonné les collègues, et les étudiants. Mais j’ai montré aux uns comme aux autres, qu’on pouvait travailler à partir de la bande dessinée. Alors c’était compliqué aussi par rapport à la bibliothèque universitaire. Il n’y avait pas une seule BD. Au début, on m’a dit que c’était hors de question d’en acheter, que c’était le rôle des bibliothèques municipales. Pendant les deux premières années, je prêtais mes bandes dessinées et j’en achetais d’occasion. Et puis le responsable des achats à la BU a changé et son remplaçant, passionné de BD, s’est débrouiller pour en acheter. Avant, il y avait juste quelques études sur la BD, mais pas d’albums. Aujourd’hui, je suis très contente car la BD est devenue ordinaire à la Fac de Pau. A tel point que les BD sont maintenant dans le hall d’entrée, dans un coin aménagé avec des fauteuils, avec de vrais casiers, des collections complètes. Tout le monde a compris que ça pouvait avoir sa place à l’université.

Mais ce que je voulais faire avec ce colloque, ce n’était pas un colloque universitaire habituel. Déjà, je voulais ouvrir aux enseignants du secondaire ou du primaire. Malheureusement, je n’en ai pas eu beaucoup parce qu’ils n’ont pas osé venir. J’ai eu aussi des archéologues, des scénaristes. C’était très intéressant d’avoir ce mélange. Et puis j’aime trop la BD pour que ça soit que ça. Je ne voulais pas que ce soit un Salon avec chasse aux dédicaces, mais je voulais que ça soit festif, avec la participation des auteurs. Il y a donc eu une exposition organisée avec mes archives personnelles à la BU et une autre de planches originales de Philippe Delaby à la librairie Bachibouzouk de Pau, un défilé de mode romaine en collaboration avec le lycée professionnel de Saint Jean de Luz et les élèves du CAP couture, commenté par mes soins à partir des albums de Murena, la projection d’un péplum parodique Les week-ends de Néron, un repas romain concocté par le restaurant universitaire, un débat avec Dufaux et Delaby au Salon du Livre de Pau qui avait lieu le même week-end, un Prix BD des étudiants et forcément des séances de dédicaces sur le Salon.

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Jean Dufaux (à gauche) et le regretté Philippe Delaby (à droite).

Et en ce qui concerne le colloque en lui-même, trouver des contributeurs a été simple ?

J’ai placé l’appel à contribution dans les canaux classiques mais aussi en direction d’associations de professeurs d’histoire géographie du secondaire par exemple. Et nous avons eu énormément de réponses. On a eu l’embarras du choix. Plus quelques invités d’honneur comme Claude Aziza, qui a traduit Murena en latin, et Jean-Claude Golvin. Le colloque a été plus long que prévu au départ, surtout que je ne voulais pas de sessions parallèles.

Alors pour aborder la bande dessinée en elle-même, on se rend compte en lisant les actes du colloque de la très grande variété de genre à l’intérieur de la BD sur l’Antiquité romaine.

Tout à fait, entre Astérix, Alix et Murena, les différences sont grandes. Et on peut citer également Le Casque d’Agris, album dans lequel est inséré un cahier pédagogique montrant leurs sources, avec des photos de ce qui a pu les inspirer. On a une variété très forte, et c’est pour cette raison que je voulais commencer avec l’Antiquité, qui propose cette variété et qui est la période que je maitrise le mieux. C’est vrai que c’est la fiction historique qui est la plus représentée dans le colloque, mais on aborde aussi la comédie et même les récits érotiques !

Depuis Alix, est-ce que vous voyez des tendances dans le traitement de l’Antiquité romaine en bande dessinée ?

C’est-à-dire que pendant bien longtemps, l’Antiquité se résumait à Alix. Jacques Martin a créé une œuvre qui a marqué les lecteurs, et certains sont devenus dessinateurs et scénaristes. Parmi ces derniers, certains ont essayé de s’en démarquer. Ce qui me semble intéressant dans les dernières productions, c’est qu’il y a la volonté de mettre un peu plus de sexe et de violence pour représenter l’Antiquité. Même dans Alix Senator, qui se veut tout public. Il n’y a pas de sexe comme dans Murena, mais d’avantage d’allusions sexuelles que dans Alix. Il y a moins de violence que dans Murena encore une fois, mais dès le début, Agrippa est étripé par un aigle. Si on prend Murena, la série n’a pas l’ambition d’être utilisée au collège. Mais nous sommes nombreux à l’utiliser quand même, en ne prenant que des extraits qui ne poseront pas de problèmes. En lycée, ça pose quand même moins de problèmes.

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Défilé de mode antique pendant le colloque de Pau.

Chez les auteurs, Rome appelle plus au réalisme que la Grèce, plus portée vers les mythes. Est-ce que c’est dû simplement aux sources que nous avons ?

Pour moi, c’est l’influence d’Homère. L’Iliade et L’Odyssée sont des textes tellement marquants pour le côté grec, et ce sont des textes qui mettent en scène des dieux. La mythologie est plus profondément associée à la Grèce. Et Rome, on l’associe beaucoup plus à César, donc à l’histoire militaire et politique. Ça évolue un peu. Il y a par exemple des BD sur Sparte, donc plus sur l’histoire de la Grèce. Il y a aussi des démarches originales, comme Un millier de navires, d’Eric Shanower, avec la volonté de se servir des textes d’Homère en enlevant le côté mythologique. Mais c’est un cas particulier. D’ailleurs, je le vois bien avec mes étudiants, ce qui les intéresse pour la Grèce, ce sont les mythes. Et puis les Romains forment un peuple plus terre à terre. Bien sûr, ils ont repris les mythes grecs, mais leur rapport à la religion n’était pas le même.

En terme de documentation, est-ce que c’est simple pour un dessinateur de se lancer aujourd’hui dans un récit qui a pour cadre l’Antiquité romaine ?

Jacques Martin utilisait des livres du XIXe siècle. Forcément, avec Internet, les auteurs actuels travaillent de manière différente. Il suffit d’utiliser Google maps pour se repérer sur le forum de Rome. On a aussi des reconstitutions en 3D, on peut placer des intrigues dans des petites ruelles. On cherche une amphore particulière, et bien on va trouver une base de données avec la représentation de toutes les amphores possibles et imaginables. Et puis il y a aussi l’influence de certaines séries télévisées, je pense à la série Rome, qui a marqué un changement par rapport aux péplums hollywoodiens. La base documentaire est énorme, mais ce n’est pour autant qu’on fait une BD formidable. Dans Murena, on voit le changement par rapport à Jacques Martin où le travail de documentation n’était pas montré, il y a le glossaire avec des notes autour de quelques mots clefs, les sources, et donc la volonté de montrer que le fond de la fiction est très sérieux. Philippe Delaby était d’ailleurs capable de passer des semaines à régler par exemple un problème de représentation de chaussures.

La BD sur l’Antiquité romaine se limite-t-elle toujours aux mêmes périodes et aux mêmes personnages, ou bien est-ce qu’il y a une évolution ?

Effectivement, César est le personnage qui revient constamment. Mais quand Jean Dufaux s’est intéressé à Néron, il y avait peu de choses en bande dessinée sur cet empereur, à cause de son côté sulfureux. Gilles Chaillet a travaillé sur le IVe siècle ap. JC dans La Dernière prophétie. Il y a quand même une volonté de trouver d’autres personnages. Alors, pour César, on a peut-être fait un peu le tour.

Pau04Pensez-vous que la bande dessinée apporte quelque chose au métier d’historien, à la recherche historique ?

Il y a un côté négatif. Malgré tout ce que les universitaires pourront écrire sur César, deux Français sur trois ne peuvent voir César que comme le personnage d’Astérix. Ça nous remet à notre place de chercheurs. La concurrence est déloyale en terme de diffusion. Même s’il y a des erreurs dans une BD, le lecteur se projette d’avantage dans une fiction que dans un livre technique abrupte. Si ce sont des BD dans lesquelles il n’y a que des bêtises, c’est dommage. Après, le côté positif, c’est que, quand j’étais enfant, j’imaginais une Rome très vivante grâce à la BD. Je voyais des bâtiments entiers. La BD peut servir de passeur pour donner vie.

Et la BD peut parfois modifier la vision du grand public sur tel ou tel personnage. Je pense particulièrement à Néron dans Murena.

C’était la volonté de Jean Dufaux de montrer un Néron plus proche de celui que présente un grand nombre de chercheurs maintenant. Ils estiment que la vision que l’on a de Néron a été biaisée. On l’a présenté pendant des siècles comme un monstre, un antéchrist, en lui attribuant tout un tas de crimes. Alors, il y en a un certain nombre qui sont vrais. C’est sûr qu’il a fait tuer sa mère. Dans l’imaginaire collectif, on y voit la caractéristique d’un fils monstrueux qui va tuer sa mère, alors que ce sont des questions de politique. Il incarne le pouvoir, elle ne reste pas à sa place et est capable de susciter une rébellion, donc il doit s’en débarrasser. Sur Britannicus, des spécialistes estiment qu’il n’aurait pas été empoisonné. On parle de crises d’épilepsie, crises qui sont montrées dans Murena. Jean Dufaux présente différentes hypothèses, sans trancher, pour montrer au lecteur que ce n’est pas aussi simple. Pareil pour Néron. Le Néron incendiaire de Rome, qui a fait tuer des milliers de chrétiens, on en a une autre vision qui est moins caricaturale.

Quel est votre avis sur les dossiers scientifiques qui fleurissent à la fin des albums ?

Ça peut être intéressant, notamment pour les enseignants. Lorsque le professeur veut utiliser ça en classe, ça lui simplifie la tâche. Peut-être que le grand public ne va pas lire jusqu’au bout. Je ne sais pas, en tant qu’enfant, si j’aurais lu l’intégralité du dossier ou pas. En tout cas, ça permet aux auteurs d’expliquer leur démarche. Si le lecteur veut rester dans la fiction, il a le choix. Autant que ça soit dans un dossier à la fin de l’album plutôt que dans un volume à part. Ça serait intéressant d’établir ce genre de dossier sur Alix, pour voir les sources de Jacques Martin.

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Les actes du colloque de Pau, publiés en début d’année 2015.

Pour en revenir au colloque, quelles ont été les retombées ?

Depuis la sortie des actes du colloque, j’ai été extrêmement sollicitée et ce qui me fait plaisir, c’est que c’est autant sur le côté BD que sur le côté universitaire. Ce qui est très bien par ailleurs, puisqu’au début je me suis battue pour faire entrer la bande dessinée à l’université. J’ai aussi été contactée pour des formations en direction des professeurs du secondaire, des choses qui ne se seraient pas déroulées comme ça il y a quelques années. J’ai aussi des étudiants qui commencent à faire des mémoires sur la BD.

En guise de conclusion, quelles sont les dates du prochain colloque, sur le Moyen Âge cette fois ?

Alors, dans l’idée, le prochain porterait sur le Moyen Âge, mais il est possible que l’on en refasse un autre sur l’Antiquité. Il y a eu tellement de publication depuis le premier colloque. On n’a pas encore fixé de dates. Jusqu’en janvier, j’étais dans la publication des actes. Ce sera peut-être plutôt sur l’Antiquité parce que des collègues de Lyon ont fait une journée d’étude sur BD et Moyen Âge, à laquelle j’ai participé en parlant de Jhen de Jacques Martin, à partir de laquelle ils vont sortir un petit volume. Et puis mon domaine de compétence c’est l’Antiquité, donc c’est plus facile pour moi de relire les articles. Comme on n’avait pas fait le tour de tout, il y a un petit peu de frustration à combler. Mais pas avant au moins deux ans, le temps que tout se mette en place.

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La preuve par l’image, Julie Gallego et Jacques Martin échangeant autour d’une table, il y a de cela quelques années.

 

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