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© Marini/Dargaud

Après le théâtre au XVIIe siècle, puis la littérature post-romantique au XIXe siècle (avec notamment Salammbô, de Gustave Flaubert), la Rome antique conquiert tout naturellement le cinéma et la bande dessinée dans la première moitié du XXe siècle. Depuis, cette époque s’est imposée comme l’un des sujets de prédilection de la BD historique. Paradoxalement, malgré une profusion d’albums et quelques best-sellers, seules quelques bribes de la riche histoire de la Rome antique ont jusqu’à présent attiré l’attention des auteurs de bande dessinée. Ce qui laisse donc le champ libre aux créateurs qui ambitionneraient de remplir certains vides.

Roma, Alix Senator, Gloria Victis, Bestiarius… Les nouvelles séries se déroulant durant la Rome antique ne manquent pas. C’est même l’une des époques qui a le plus intéressée les auteurs de bandes dessinées historiques. On constate pourtant que ces derniers, par facilité ou par manque de curiosité, se sont très majoritairement cantonnés à une période couvrant approximativement le Ier siècle av. J.-C. et le Ier siècle ap. J.-C. En dehors de ces deux bornes temporelles, très peu de choses ; certaines décennies sont même complétement délaissées par le 9e art. Cette situation s’explique, en partie, par le manque de documentation, du moins en ce qui concerne la période des rois de Rome et celle de la République. Elle est également due à la concentration d’événements nombreux et décisifs qui se déroulent durant cette période, avec notamment l’avènement de l’Empire et l’accroissement considérable du territoire et de la puissance de Rome.

© Davoz-Willow/Casterman

© Davoz-Willow/Casterman

Mais elle est surtout l’une des innombrables conséquences néfastes des méthodes d’enseignement ethnocentrées caractéristiques de la IIIe République ; avec son bon vieux « nos ancêtres les Gaulois », qui paraît tout aussi ridicule prononcé devant une classe en plein cœur du Congo-Brazzaville, qu’en évoquant l’épopée fantastique d’un Vercingétorix faisant office d’ancêtre direct de Charlemagne, Saint-Louis, Napoléon et autres Charles De Gaulle. Pour l’école tricolore, jusque dans les années 1980, l’histoire de France commence, peu ou prou, par cette tragique défaite d’Alésia, décrite très spécifiquement dans Les Voyages d’Alix t.39 (Davoz & Willow, Casterman, 2014) ou encore dans Roma : Ab urbe condita, t.1 (collectif, Assor BD, 2011). Un événement présenté comme fondateur d’un embryon de nation française. On est prié de ne pas rire dans la salle. Une histoire fantasmée dans laquelle Rome tient une place importante, puisque c’est par la romanisation que de barbare, le Gaulois serait devenu Français.

La conquête des Gaules par la République romaine a donc été largement traitée par la bande dessinée, que ce soit à travers des séries à succès comme Astérix ou Alix, dont les personnages vivent au milieu du Ie siècle av. J.-C., ou par des titres aux destinées plus diverses comme Taranis, fils de la Gaule (Mora & Marcello, Vaillant, deux tomes, 1980-1981), allégorie de la résistance à l’occupant romain créé dans Pif Gadget en 1976, Vae Victis ! (Rocca & Mitton, Soleil, 15 volumes, 1991-2006), qui met en scène Ambre, jeune esclave celte, tentant d’alerter ses compatriotes gaulois sur les projets de conquête de César, ou plus récemment La Guerre des Gaules (Tarek & Pompetti, Tartamudo, deux tomes, 2012-2013).

© Adam-Convard-Bourdin-Vignaux/Glénat

© Adam-Convard-Bourdin-Vignaux/Glénat

Plusieurs albums sont spécifiquement consacrés à Vercingétorix, comme Vercingétorix, de Gergovie à Alésia (de Bussac & Béné, L’Instant durable, 1982), Alix t.18 (Martin, Casterman, 1983), ou encore Ils ont fait l’Histoire – Vercingétorix (Adam, Convard, Bourdin & Vignaux, Glénat, 2014). Etrange pour un personnage dont on sait finalement très peu de choses… La figure de César a également inspiré les auteurs, avec de nombreuses biographies en bande dessinée, et des albums comme Les Fils de la louve (Weber & Pasarin, Le Lombard, cinq tomes, 2005-2010) ou L’Homme de l’année t.8 : -44 (Latour & Bennato, Delcourt, 2015). Précisons que Spartacus, esprit de résistance à l’oppresseur, a par ailleurs particulièrement séduit les journaux destinés à la jeunesse dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, puis la sortie du film avec Kirk Douglas dans le rôle-titre. La dernière bande dessinée en date, Spartacus le gladiateur (Istin & Fino, Soleil, 2004), n’a toutefois pas trouvé son public et a été suspendue par son éditeur au bout du premier volume.

Dans les années qui suivent l’assassinat de Jules César, la République romaine, vieille de près de cinq siècles, se transforme en empire. Le territoire de Rome continue à s’agrandir, avec des conquêtes en Bretagne, en Europe centrale et orientale, ainsi qu’au Proche-Orient. Cette apogée, qui culmine sous le règne de Trajan (98-117), sert de décor à l’intéressant triptyque Les Boucliers de Mars (Chaillet & Gine, Glénat, 2011-2013). Elle constitue un formidable vivier à récits pour les auteurs de bande dessinée. Rome n’a jamais été aussi puissante sur le plan militaire, diplomatique, économique et culturel. C’est cette Ville éternelle qui était tant enviée à la Renaissance ; c’est d’ailleurs à cette époque que son image fantasmée a commencé à se forger. Il n’est donc pas étonnant de trouver un grand nombre de bandes dessinées qui traitent de cette période faste où les citoyens romains peuvent enfin jouir des succès militaires de leurs légions. La figure du gladiateur revient souvent, avec par exemple Arelate (Sieurac & Genot, 100Bulles, quatre tomes, 2009-2015), Gladiatorus (Cazenove & Amouriq, Bamboo, deux volumes, 2013-2014), ou encore le manga fantastique Bestiarius (Kakizaki, Kazé, deux tomes, 2015). Le drame de Pompéi a également fait l’objet de plusieurs albums, le dernier en date, au graphisme déroutant mais à la narration pertinente, s’intitulant sobrement Pompéi (Santoro, Çà et là, 2013).

Mais c’est surtout la Rome débauchée qui titille la curiosité des auteurs (et des lecteurs), et tout particulièrement le personnage de Messaline. Troisième épouse de l’empereur Claude et mère de Britannicus, elle est célèbre pour ses mœurs légères célébrées dans Messaline (collectif, Les Editions de Poche, cinq volumes, 1967), Messaline – Les fêtes du Palatin (Duveaux, Albin Michel, 1987), Messalina (Mitton, Ange, cinq tomes, 2011-2015), ou encore Succubes t.4 (Mosdi & Dominici, Soleil, 2014). Tout ceci n’est vraiment pas d’une grande originalité, mais il faut croire que les albums aux couvertures racoleuses se vendent bien… Heureusement, la naissance du christianisme, abondamment traitée en bande dessinée (voir notre article sur le sujet), est là pour racheter les péchés de ces lecteurs impies.

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© Kagano/Ki-oon

Pour les autres périodes de l’histoire romaine (qui, faut-il le rappeler, s’étale du VIIIe siècle av. J.-C. au Ve siècle ap. J.-C.), la récolte est en revanche plus maigre. On trouve assez facilement des albums traitant des guerres puniques (en particulier la deuxième, 218-202 av. J.-C.), comme par exemple Carthage (Lassablière, David, De Luca & Koehler, Soleil, deux tomes, 2010-2011) et surtout Ad Astra (Kagano, Ki-oon, sept volumes, 2014-2015), qui comble un grand vide laissé par la bande dessinée franco-belge. N’oublions pas, pour ce qui concerne Carthage, l’ancienne mais incontournable série Jugurtha (de nombreux auteurs dont Hermann et Franz, Le Lombard/Soleil, 16 tomes, 1975-1995). Mais pas grand-chose d’autre en ce qui concerne les rois de Rome et la République.

Pour la période qui débute après le règne de Trajan, on trouve des choses éparses. Un thriller antique avec la saga Cassio (Desberg & Reculé, Le Lombard, neuf volumes, 2007-2015), qui se déroule au milieu du IIe siècle, un manga jouissif sur les thermes romains avec Thermae romae (Yamazaki, Casterman, six tomes, 2012-2013), ou encore l’exploration des confins militaires avec l’excellent triptyque Pour l’Empire (Vivès & Merwan, Dargaud, trois tomes, 2010-2011). Le développement du christianisme est également traité, avec par exemple La Dernière prophétie (Chaillet, Ansar & Rousseau, Glénat, cinq tomes, 2002-2012). Sur le sujet des invasions barbares, on retiendra notamment Attila mon amour (Mitton & Bonnet, Glénat, six tomes, 1998-2003), ou encore La Saga de Wotila (Chicault & Pauvert, Delcourt, deux tomes, 2011-2013).

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© Ferri-Conrad/Albert-René

Terminons ce tour d’horizon par les grands succès de la bande dessinée historique liée au monde romain. A commencer, bien sûr, par Astérix, la bande dessinée franco-belge la plus vendue au monde. Les aventures du célèbre Gaulois, dont le dernier album en date, qui traite justement de la guerre des Gaules, vient de paraître (Le Papyrus de César, Ferri & Conrad, Albert-René, 2015), se déroulent aux alentours de -50 av. J.-C., soit juste après la défaite d’Alésia ; les auteurs jouant régulièrement avec la chronologie afin de faire voyager leurs héros aux quatre coins de ce qui n’est pas encore un empire. Conspuons au passage (une fois n’est pas coutume) Les Aventures de Sarkozix, pastiche d’Astérix absolument désolant, signé du scénariste Wilfrid Lupano et du dessinateur Bruno Bazile (Delcourt, cinq tomes, 2010-2012).

Alix, qui a révélé Jacques Martin, a pour protagoniste un Gallo-romain qui, contrairement à ses petits frères rebelles nés dans Pilote dix ans plus tard, accepte la colonisation romaine, devenant même l’allié de César. Par-delà le Styx (Jailloux & Breda, Casterman, 2015), 34e volume des aventures d’Alix, sortira en librairie le 4 novembre, de même que le quatrième tome d’Alix Senator (Les Démons de Sparte, Mangin & Démarez, Casterman, 2015), spin-off mettant en scène un Alix quinquagénaire et sénateur de l’Empire romain. Deux séries plus récentes ont obtenu un large succès public. Il s’agit de Murena (Dufaux & Delaby, Dargaud, neuf volumes, 1997-2013), qui se déroule à l’époque de Néron, autre grande figure romaine qui a passionné les foules, et de Les Aigles de Rome (Marini, Dargaud, quatre tomes, 2007-2013), qui prend place en 11 av. J.-C. sur le limes servant de frontière entre l’Empire romain et le territoire contrôlé par les Germains. Enfin, un peu plus éloigné du sujet mais malgré tout difficile à écarter, Le Troisième testament (Dorison & Alice, Glénat, quatre volumes, 1997-2003) évoque la quête, au XIVe siècle, d’un manuscrit dont les origines remontent aux premiers chrétiens. La série dérivée Le Troisième testament – Julius revient sur le parcours de son auteur, le mystérieux Julius de Samarie, un légionnaire acquis à la cause des adorateurs de Dieu.

 

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