Agrégée de Lettres classiques, ancienne professeur de latin et de grec en Lettres supérieures,  traductrice de l’Iliade et de l’Odyssée, de l’Énéide, des Métamorphoses et des Fables d’Ésope pour la collection des Classiques (Pocket Jeunesse), co-auteur des manuels de latin collège chez Magnard, Annie Collognat était la bonne personne pour traduire Astérix en latin. Elle revient avec nous sur cette expérience, les difficultés qui s’y sont attachées et le plaisir qu’elle a eu de transmettre cette langue ancienne (et non pas morte !) par le 9e art.

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Le tome 1 de Murena traduit en latin par Claude Aziza et Cathy Rousset.

Avez-vous une idée du nombre de BD en latin sur la période romaine que l’on peut lire ?

Les éditions allemandes Ehapa Verlag Gmbh ont publié tous les Astérix scénarisés par Goscinny. J’ai moi-même traduit Le ciel lui tombe sur la tête aux éditions Albert René. Il y a également un tome de Murena aux éditions Dargaud, et apparemment un deuxième est en cours de traduction. En ce qui concerne Alix, il n’y a également qu’un seul album traduit, c’est Le fils de Spartacus, chez Casterman, mais ça commence à dater puisqu’il a été publié en 1983.

Les albums d’Astérix par Goscinny ont été traduits par un éditeur allemand. Est-ce qu’il y a des différences de traduction entre les pays ?

Ça se sent dans le choix du vocabulaire et dans les structures de phrase. Après, il y a aussi la volonté d’une fidélité absolue au texte, comme c’est plutôt le cas de la part des Allemands, alors que pour ma part, j’ai adapté Goscinny avec plus de libertés, en ajoutant par exemple dans le texte des locutions latines.

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En ce qui concerne la traduction d’Astérix, on imagine qu’il y a des pièges, des difficultés, propres à l’usage du latin. Pour les noms par exemple, comment avez-vous fait ?

Déjà, et c’est valable pour toutes les langues, on ne touche pas à Astérix et Obélix. Pour les autres, il faut s’arranger que ça fasse sens comique dans la langue cible. Il fallait donc que je trouve des jeux de mots qui auraient pu être ressentis comme tels par des Romains antiques et par mes contemporains. Et en plus, il y a la contrainte de la longueur du mot à conserver. C’était un gros travail, mais je me suis beaucoup amusée. (voir la liste des noms en fin d’article) Celui qui m’a procuré le plus de plaisir, c’est Assurancetourix. Comme des générations de latinistes, j’ai appris le début de l’Enéide par cœur. Et au fond, le barde est comme Virgile, il chante les exploits des héros. J’ai donc pris le début de l’Enéide « Arma virumque cano », et j’ai appelé le personnage Armavirumquecanix. Dans l’album il y a ce gag ou Assurancetourix chante « Si j’avais un marteau », j’ai donc repris cette première phrase de l’Enéide en changeant virum (le héros) par malleum (le marteau). Du côté allemand, je crois qu’ils appellent Assurancetourix du nom de Cantorix, le chanteur, et Abraracourcix : Majestix. C’est plus descriptif, il n’y a pas de petits clins d’œil.

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latin04J’ai fait aussi beaucoup de recherches dans les textes de pièces de théâtre latines. Avec toujours dans l’esprit les professeurs qui voudraient utiliser l’album. Pour transcrire le langage extraterrestre des Tadsylwiniens par exemple, j’ai été chercher dans une pièce de Plaute qui s’appelle Le Petit Carthaginois (qui imagine le voyage d’un Carthaginois à Rome, et qui ne comprends pas le latin), où il a recréé un dialecte carthaginois, dont les spécialistes ne savent pas, d’ailleurs, puisqu’on a seulement quelques inscriptions sur des stèles, si c’est une invention ou une transcription. C’est très drôle, parce qu’il le fait parler comme dans Le Bourgeois gentilhomme. Il y a un Romain qui sert de traducteur.

Dans Le ciel lui tombe sur la tête, il y a aussi l’enjeu de la modernité, les ordinateurs, etc .

J’ai consulté le Lexicon Vaticanis, le dictionnaire du Vatican, puisque la langue officielle de la Cité est le latin. Pour l’ordinateur, il suffit de revenir à la racine latine computatorium, qui renvoie à computare, « compter », qui a d’ailleurs donné computer en anglais. Pour les trois W de World Wide Web, c’est un collègue qui avait trouvé la traduction world/le monde/terra, wide/la totalité/totius et web/la toile/tela. Et donc ça donne trois T au lieu de trois W. Les « shérifs de la police qui veillent sur la sécurité » (p. 10) sont des armigeri (« qui portent des armes ») inter aediles qui secura tenere omnia debent.

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Comment faire passer l’humour, les jeux de mots ?

En ne restant pas trop collée au texte. Pour les fameuses bagarres des villageois à coup de poissons par exemple. La femme du poissonnier demande à son mari d’arrêter d’abimer la marchandise. J’ai repris la phrase de Cicéron « Quousque tandem, Catilina, abutere patientia nostra? » (Jusqu’à quand vas-tu abuser de notre patience, Catilina ?), une phrase très connue tirée des Catilinaires, en remplaçant « abuser de notre patience » par « abuser de la marchandise ». Le clin d’œil est là pour la personne qui connaît.

J’ai même utilisé des auteurs postérieurs à l’époque romaine, comme Ignace de Loyola qui m’a fourni le poids de ses formules martiales pour transposer sur un mode comique l’obéissance réglementaire des légionnaires romains (p. 37) : Ad majorem Romae gloriam !, « Pour la plus grande gloire de Rome ! » et Perinde ac cadaver, « Tout juste comme un cadavre ».

Avez-vous rencontré d’autres difficultés ?

Il y avait aussi la contrainte des bulles et donc de la longueur des dialogues. Ma chance, c’est que le latin est beaucoup plus synthétique que le français. Ce qui m’a permis d’introduire des choses qui n’y étaient pas. Sinon, je n’avais pas la place. Il a fallu que je veille à cet équilibre des volumes.

Après, il fallait trouver un ton. Il s’agissait d’adapter le registre de langue au genre qu’est la bande dessinée, dont un équivalent pourrait être trouvé avec le théâtre comique latin (Plaute et Térence). Il fallait donc garder le ton de la conversation, tout en distinguant les façons de s’exprimer (familière, recherchée, accents étrangers, etc.).

Pour la page de présentations des personnages, je devais faire comprendre le nom que j’avais trouvé. Pour Armavirumquecanix, je cite Virgile pour que les gens comprennent le jeu de mot. Sur la carte de la Gaule accompagnée de la formule intangible : « Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains… », j’ai fait apparaître un célèbre incipit de La Guerre des Gaules de César que des générations de latinistes ont épluché : Gallia est omnis divisa in partes tres.

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Quels sont vos projets ?

Cet exercice de traduction m’a tellement plu que j’ai très envie de le refaire. Mais pas forcément sur Astérix. Ce qui m’intéresse, c’est tout ce que je peux faire autour en terme de pédagogie, pour faire connaître cette civilisation. Je ne dis pas qu’il y a rien d’intéressant sur la civilisation romaine dans Astérix, mais on se heurte vite au fait que c’est beaucoup fondé sur l’anachronisme. Ce n’est pas la même chose sur Alix par exemple.

Quels arguments mettriez-vous en avant pour défendre un usage bien attaqué en ce moment, celui du latin ? Et précisément dans la bande dessinée.

Aux professeurs qui me posent cette question sur le latin dans les formations que je peux animer, je leur réponds que c’est un héritage. Quoi qu’on en dise, c’est une civilisation dont nous sommes issus. Nous en sommes les héritiers. Autant apprendre à la connaître. Alors, en ce qui concerne la bande dessinée, je pense que pour certains albums, c’est un éclairage intéressant. Et puis c’est bien de donner aux jeunes collègues et aux élèves un autre support. La BD c’est comme le cinéma.

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Annie Collognat a fondé l’association PALLAS (Paris, Arts, Littératures et Langues AncienneS) qui vise à promouvoir tous les héritages des cultures antiques. (http://assopallas.jimdo.com)

La liste des noms de la série Astérix, traduits en latin par Annie Collognat :

Astérix Asterix, igis (asteriscus, i, m. : petite étoile, astérisque). Petit certes, mais né sous une bonne étoile.
Obélix Obelix, igis (obeliscus, i, m. : obélisque). Ses menhirs sont aussi impressionnants qu’un obélisque.
Idéfix Notabenix Il suit toujours les ordres de son maître, ce qui lui donne des idées bien arrêtées. N. B. Cave canem ! car, à en croire le poète : A cane non magno saepe tenetur aper ! («Souvent le sanglier est arrêté par le petit chien», Ovide, Remèdes à l’amour, vers 422).
Panoramix Omnipotentix, igis (omnipotens, potentis : toutpuissant). Sa potion est la clé de la toute-puissance.
Assurancetourix Armavirumquecanix Arma virumque cano»). On raconte que Virgile lui aurait emprunté le premier vers de son Énéide.
Abraracourcix Manumilitarix (manu militari). Il dirige son village avec une main de fer très militaire.
Bonemine Bisrepetita, ae (bis repetita placent) surnom : Pepita. Pour l’épouse du chef, se répéter permet d’avoir toujours le dernier mot.
Cétautomatix Mutatismutandix, igis (mutatis mutandis). En bon forgeron, il sait que c’est en changeant les pièces qui doivent être changées que l’on fait progresser la technique.
Ordralfabétix Modusvivendix, igis (modus vivendi). Trouver un mode de vie paisible avec ce poissonnier toujours susceptible sur sa marchandise n’est pas facile.
Agecanonix Senexvelsenix, igis (senex, senis, m. : vieux, vieillard ; vel : ou bien) surnom : Velseseninix. En bon vieillard de comédie, il a toujours son mot à dire… ou bien ?… À force de radoter, il prétendra bien un jour avoir le droit de rouler en Scénic.
Avantipopulus Antepaenultimus, i (antepaenultimus, a, um : antepénultième). Ce centurion qui dans ses rêves de gloire se voit bien en princeps (premier) n’est toujours qu’un humble avant-avant-dernier, relégué au fin fond d’une garnison de province.
Toune Decemnasutus, i (decem : dix ; nasutus, a, um : qui a un grand nez, qui a du flair, spirituel). Le nom de cet étrange alienus (un alien tombé du ciel !) est un rébus… à vous de trouver en lisant l’hommage de l’auteur à la fin de l’album. Venu de la planète Decemnasutia, ce charmant «petit violet» (violaculus) porte le diminutif de Pullus (pullus, i, m. : petit animal, poulet, d’où le sens affectueux de «mon poulet»). Le plus grand sage de la planète Decemnasutia s’appelle Gugga’st (p. 20) : ce mot est un néologisme créé par le poète latin Plaute dans l’une de ses comédies, Poenulus («Le Petit Carthaginois»), jouée à Rome vers 195 av. J.-C. Il désignerait un oiseau de couleur pourpre en carthaginois.
Nagma Manganum, i (manganum, i, n. : machine de guerre à balancier, du type de la catapulte ou du trébuchet, dit «mangonneau» au Moyen Âge). Ces créatures sont de redoutables machines de guerre catapultées sur terre pour des raisons fort peu honnêtes. Leur planète, Gammata (gammatus, a, um : qui a la forme d’un gamma, gammé), porte la marque sinistre d’une inquiétante «étoile noire». Leur grand sage s’appelle Migdilix (p. 21) : dans le Poenulus de Plaute, le mot désigne un fourbe, doté d’une langue fourchue.
Goeldera Muribucco, onis (mus, muris, m. : souris, rat ; bucca, ae, f. : bouche) Ces robots (organa) à gueule de rat sont aussi grotesques que le personnage de la grosse farce latine appelé Bucco («grande gueule», «bouffon») pour sa goinfrerie.

 

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