LL08Bien que l’intention des auteurs de Lucky Luke soit à mille lieues de réaliser des manuels d’Histoire, les albums de la série regorgent de faits et de personnages réels. Initié par Morris puis Goscinny (un habitué du genre), et pris à leur compte par les scénaristes postérieurs, le procédé donne une profondeur supplémentaire à une série qui jusque là se bornait au terrain de l’aventure. Doit-on pour autant considérer toutes les allusions présentes dans Lucky Luke comme historiquement exactes ? Pas si sûr. Panorama.

Dès le premier épisode des aventures de l’homme qui tire plus vite que son ombre, Morris pose les bases de ce qui fera le succès de Lucky Luke, c’est-à-dire une comédie éloignée du réel (pas de morts, pas de sang, happy ending) qui s’ancre dans une certaine réalité historique, même si la précision n’est pas encore vraiment au rendez-vous. Certes, l’influence du cinéma américain est grande (avec ses approximations et sa tendance à faire le choix de la légende) et le réalisme parfois bancal, mais c’est bel et bien un pan de l’Histoire de l’Ouest qui est décrit, en abordant certaines thématiques ou professions bien connues du public francophone. Le rodéo (Rodéo 1949*), le round-up** (Sous le Ciel de l’Ouest 1952), le saloon (Phil Defer 1956), les Indiens (Alerte aux Pieds-Bleus 1958), le chercheur d’or (La Mine d’or de Dick Digger 1949), le joueur professionnel (Lucky Luke contre Pat Poker 1953) et le médecin/charlatan ambulant (L’Elixir du Docteur Doxey 1955) sont les premiers sujets traités par Morris, alors seul à la baguette de la série.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas René Goscinny qui introduit des personnages réels dans Lucky Luke. Morris en a la primeur avec les fameux frères Dalton, personnages principaux de Hors-la-loi en 1954. Inspiré par le film When the Daltons rode de George Marshall (1940, adapté d’un livre écrit neuf ans plus tôt par Emmett Dalton), le dessinateur reprend l’histoire réelle de Bob, Grat, Bill et Emmett Dalton, spécialisés dans le braquage de banque et l’attaque de train. L’Histoire réelle n’est pas tout à fait suivie car Bill ne sévissait pas avec ses frères et aucun d’entre eux ne portait de moustache. Est-il nécessaire de préciser également qu’ils n’étaient pas non plus des quadruplés de taille échelonnée ? Mais Morris cite quand même la bourgade de Cofeyville, dans laquelle un double braquage simultané de banque sera fatal pour la carrière criminelle d’Emmett et la propre vie de Bob et Grat, laissant la place, quelques albums plus tard, à leurs cousins de papier.

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La jonction à Promontory Summit photographiée par Andrew J. Russell et recréée par Morris. (c) Goscinny/Morris – Dupuis

Avec l’arrivée de Goscinny au scénario en 1955 (date du début de la prépublication de Des Rails sur la prairie dans le Journal de Spirou), la vitesse supérieure est passée à tout niveau, et surtout en terme d’allusions historiques. Si Des Rails sur la prairie abordent comme a pu le faire Morris auparavant un thème connu de la conquête de l’Ouest, c’est-à-dire la construction du chemin de fer, il ancre nettement son intrigue dans la réalité historique en reprenant l’épisode de la première ligne transcontinentale réalisée entre 1863 et 1869. Les difficultés liées au terrain, la concurrence entre l’Union Pacific Railroad et la Central Pacific Railroad, l’élaboration d’ouvrages d’art, la menace des Indiens offrent sur un plateau une narration riche en péripéties. Goscinny va jusqu’à recréer la fameuse jonction entre les deux lignes à Promontory Summit (Utah) en n’oubliant pas de parler du clou d’or posé pour l’occasion, tout en ajoutant quelques gags de son cru bien évidemment. En remontant le Mississippi (1961) prend également pour cadre un moyen de transport caractéristique de certains westerns, le bateau à roues à aubes sur le fleuve Mississippi, voie de communication majeure Nord-Sud pour les États-Unis. Même si les noms sont changés, Goscinny prend clairement pour modèle une course organisée en 1870 entre le Robert E. Lee et le Natchez V, dont le scénariste utilise un certain nombre d’événements réels lors de ce défi.

Même la construction d’ouvrages d’art sur le grand fleuve est prétexte à scénario. Xavier Fauche et Jean Léturgie s’inspirent de l’érection du pont Eads pour écrire en 1994 Le Pont sur le Mississippi. Placé à hauteur de la ville de Saint Louis et terminé en 1874, il relie le Missouri et l’Illinois dans une débauche d’acier qui fera la fortune de l’industriel Andrew Carnegie. Plutôt que d’acier, c’est de pétrole dont parle À l’Ombre des derricks (1962). De manière très documentée, René Goscinny décrit l’exploitation du premier gisement d’or noir aux États-Unis, très précisément à Titusville en Pennsylvanie. Le personnage principal de cet épisode est d’ailleurs Edwin Drake, surnommé abusivement le colonel, qui mit en place le premier puits de pétrole sur le territoire américain. Les circonstances de sa découverte ne sont pas tout à fait les mêmes que celles décrites dans la bande dessinée. Le vrai Drake est employé par la Seneca Oil pour tenter d’extraire du pétrole d’un sous-sol qu’on soupçonne prometteur. L’idée première est d’utiliser le liquide raffiné pour remplacer la graisse de baleine dans les lampes à huile. Là où l’album rejoint la réalité, c’est pour décrire la ruée qu’a occasionné le forage à succès de Drake. L’industrie pétrolière est bien née en 1859 à Titusville.

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Edwin Drake par Morris et par un dessinateur de l’époque. (c) Goscinny/Morris – Dupuis

La conquête de l’Ouest au sens strict, celle qui concerne les pionniers et leur volonté de coloniser des territoires la plupart du temps habités par les Indiens, est également abordée de front dans les albums de Lucky Luke. Si La Caravane (1964) décrit plutôt de manière très générale une expédition en route vers la Californie, Ruée sur l’Oklahoma (1960) s’intéresse à un épisode précis qui a lieu le 22 avril 1889. Ce jour-là est décrétée la première « course à la terre » des colons blancs dans une région où vit une multitude de tribus indiennes. Premiers arrivés, premiers servis, sans tenir compte de l’avis des populations autochtones. Lucky Luke est désigné pour surveiller que les candidats à la propriété terrienne ne s’élancent pas avant l’heure fatidique, et soient ainsi considérés comme des sooners partis trop tôt.

Quant aux Collines noires (1963), si elles concernent le Wyoming et les Cheyennes pour Lucky Luke, elles font à coup sûr allusion aux black hills du Dakota du Nord, confisquées aux Sioux en 1874 après y avoir découvert un gigantesque gisement aurifère. On peut d’ailleurs y associer l’album Le 20e de cavalerie (1965), dans lequel un bras de fer a lieu entre ce régiment et les Cheyennes qui refusent de laisser passer les blancs sur leur territoire, faisant référence au 7e de cavalerie du général Custer, bras armé de l’expédition pseudo-scientifique de 1874 dans les black hills, fort bien singée dans Les Collines noires avec la fine équipe formée par le géomètre Darryl Bundlofjoy, le géologue Ira Doublelap, l’anthropologue Gustav Frankenbaum et le biologiste Simeon Gurgle, sous le regard bienveillant et protecteur de Lucky Luke.

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De l’intérêt de la documentation. Ici la photographie du saloon/tribunal de Roy Bean prise en 1900 très certainement utilisée par Morris pour représenter le bâtiment dans l’album « Le Juge ». (c) Goscinny/Morris – Dupuis

Après le passage des vrais Dalton dans Hors-la-Loi, quelques figures de la conquête de l’Ouest apparaissent subrepticement dans Lucky Luke contre Joss Jamon (1958) : Billy the Kid, Calamity Jane et Jesse James. Les trois personnages seront repris plus tard comme héros à part entière d’album, mais représentés autrement. Si l’on met à part l’entrée en scène de « faux » Dalton dans Les Cousins Dalton (1958), c’est Le Juge (1959) qui inaugure les albums scénarisés par Goscinny centrés sur un héros du Far West. Son principal protagoniste n’est pourtant pas le plus connu des acteurs de la conquête de l’Ouest. Roy Bean est en effet un obscur (pour le public francophone) barman et contrebandier devenu juge de paix dans un village près de la rivière Pecos (Texas). Mais sa vie (et sa légende) est propice à une comédie réussie. Goscinny s’appuie d’ailleurs sur un grand nombre de détails répertoriés par les livres d’Histoire : la pendaison ratée du juge, la propension de Roy Bean à fixer des amendes précisément égales à l’argent dont dispose le condamné dans ses poches, ses jugements reposant sur une seule source légale en l’occurrence l’édition 1879 des statuts révisés du Texas, l’absence de cellules, l’obligation faite aux jurés de commander une boisson à chaque procès, etc. Le moindre élément biographique est utilisé à bon escient, pour le plus grand bonheur des zygomatiques du lecteur.

Curieusement, les personnages réels suivants sont à la fois bien plus connus et beaucoup moins précis. Billy the Kid (1962) et Calamity Jane (1967) font en effet partie de l’imaginaire collectif francophone du Far West, mais cette fois, Goscinny n’insère que très peu de détails historiques dans la description de ces personnages. La faute peut-être au manque d’informations à la disposition du scénariste. De William McCarty (1859-1881), tué à 21 ans et surnommé le Kid, on ne sait finalement que peu de choses, à part ses méfaits et notamment un certain nombre de meurtres (la légende dit 21, un par année de vie, alors que les historiens avancent plutôt le chiffre de neuf). The Authentic Life of Billy, the Kid, une biographie sujette à caution publiée en 1882, dictée par Pat Garrett, à la fois son ami et son meurtrier, érige Billy en mythe de l’Ouest. Goscinny choisit de garder uniquement le côté autant juvénile que dangereux du personnage, sans approfondir plus avant. Pour Martha Canary (1852-1903), la réalité historique de sa biographie est tout aussi floue (depuis sa date de naissance, incertaine). Le scénariste de Lucky Luke n’en conserve que son côté garçon manqué, ses débuts comme scout dans l’armée, son habilité aux armes à feu, mettant de côté les innombrables vicissitudes de l’existence aventureuse de Calamity Jane et sa liaison avec le célèbre Wild Bill Hickock.

Pour Jesse James (1969), la description est un peu plus creusée, même si Goscinny fait très abusivement du hors-la-loi (1847-1882) braqueur de banques et de trains, un Robin des Bois moderne qui finalement préfère garder son butin plutôt que de le donner aux pauvres. Une autre criminelle, certes un peu moins célèbre, peut s’honorer d’avoir côtoyer Lucky Luke. C’est Belle Starr (1848-1889), qui apparaît dans l’album éponyme en 1995. Mais Xavier Fauche exploite peu la vie de la jeune femme, se contentant d’utiliser le fait qu’elle protège certains malfrats et en libère d’autres en payant avec ses propres deniers leur caution.

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Comme un air de famille. (c) Fauche/Adam/Morris – Dupuis

Cette liste de bandits de tout poil ne doit pas faire oublier que les hommes de loi ont également eu leur heure de gloire dans les pages de Lucky Luke. Le célèbre Allan Pinkerton (1819-1884), créateur en 1850 de l’agence de détectives du même nom, se confronte au cow-boy solitaire pour le titre officieux de meilleur rempart contre la criminalité. Dans Lucky Luke contre Pinkerton (2010), Daniel Pennac et Tonino Benacquista prennent pour toile de fond le complot (supposé) ourdi contre Abraham Lincoln, alors en route pour l’investiture de son premier mandat de président, pour l’assassiner dans la ville de Baltimore en 1861. Pendant le trajet qui mène Lincoln à Washington, Pinkerton fait en effet partie de son service de sécurité. Le reste de l’album est beaucoup plus fictionnel, jouant sur le parallèle entre l’excellente réputation professionnelle du détective et le système moderne de surveillance des États (le logo de l’agence Pinkerton est depuis l’origine un œil ouvert sous lequel est inscrit « we never sleep »). Quant au marshal Wyatt Earp (1848-1929), acteur du règlement de compte du 26 octobre 1881 qui fit la célébrité de la ville de Tombstone (avec son cimetière), il est au centre de O.K. Corral, album scénarisé par Éric Adam et Xavier Fauche en 1997. Le différend entre les clans Earp et Clanton devient alors quasiment ancestral et est associé à une histoire fictive d’élection municipale, mais globalement, les caractéristiques des acteurs de la fusillade sont assez respectés : les trois frères Morgan, Wyatt et Virgil Earp, le dentiste alcoolique Doc Holliday et son épouse Big Nose Kate, les frères Ike et Billy Clanton. La présence d’un troisième frère Clanton est toutefois surprenante, le Frank en question étant peut-être confondu avec Frank McLaury, tué par les Earp pendant l’échange de coups de feu immortalisé par John Ford en 1957.

Du côté des hommes politiques, Abraham Lincoln a droit à quelques apparitions, mais c’est un autre président des États-Unis qui a les honneurs d’être le personnage principal d’un album. Dans L’Homme de Washington (2008), Laurent Gerra dresse le portrait de Rutherford Hayes (1822-1893), le peu connu 19e hôte de la Maison Blanche, à travers la campagne pour l’élection de 1876. L’occasion pour l’humoriste de parodier le monde politique américain et parler en filigrane du futur scrutin de fin 2008 qui verra la victoire de Barack Obama. Il intègre d’ailleurs à l’affrontement entre le républicain Hayes et le démocrate Tilden un candidat surprise, Perry Camby, dont la ressemblance avec George W. Bush n’est pas un hasard. Malheureusement pour le réalisme historique, l’intrigue repose sur les péripéties vécues par Hayes pendant sa campagne en train à travers les États-Unis. Or, dans la réalité, fidèles à l’habitude de l’époque, les deux candidats restèrent chez eux et laissèrent le soin à leurs représentants de parcourir le pays. Cette invention scénaristique mise à part, Laurent Gerra insiste avec raison sur la volonté du futur président de donner aux Noirs leur juste place dans la société, et n’oublie pas d’introduire dans le récit l’épouse de Hayes, Lucy Webb Hayes (1831-1889), alias « Lemonade Lucy » pour son combat contre l’alcool dans tout le pays et surtout à la Maison Blanche, méthodiste fervente et donc un peu austère.

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Lucy et Rutherford Hayes bien croqués par Achdé dans « L’Homme de Washington ». (c) Gerra/Achdé – Lucky Comics

Dans la liste des personnages réels dont Lucky Luke croise la route, certains sont beaucoup plus surprenants, mais pas moins détaillés. Ainsi, qui aurait parié sur Sarah Bernhardt (1982) pour rencontrer le cow-boy solitaire ? Et pourtant, en introduisant la tragédienne française (1844-1923) dans l’intrigue, Xavier Fauche et Jean Léturgie n’inventent rien : après avoir démissionné de la Comédie-Française en 1880, la Divine se lance en effet dans une ronde de tournées internationales triomphales, dont un passage aux États-Unis. Elle s’y déplace en train Pullman avec sa troupe et huit tonnes de bagages. Sarah Bernhardt y retournera une dizaine de fois pour se produire sur scène. A noter que le couple Hayes (cité plus haut) apparaît déjà dans l’album, « Lemonade Lucy » étant très contrariée (jusqu’à vouloir saboter sa tournée) par la venue de la comédienne, considérée par elle comme une courtisane. L’Histoire ne dit pas si la ferveur méthodiste de la Première dame l’a réellement poussée à ces extrémités. Dans le même ordre d’idée, la visite du fils du tsar Alexandre II ne passe pas inaperçue. Venu de 1871 à 1872 avec la délégation russe en tant qu’ambassadeur aux Etats-Unis, Alexis Alexandrovitch en profite pour visiter le pays, avec comme point d’orgue une chasse au bison aux côtés de Buffalo Bill. Nul doute que le personnage de Leonid dans Le Grand Duc (1973) doive beaucoup au fils du Tsar.

Le cas de Joshua Norton (1819-1880) est tout aussi étonnant. L’homme d’affaire de San Francisco perd la raison après une faillite et s’autoproclame en 1859 « Empereur de « ces » États-Unis » puis ajoute « Protecteur du Mexique » ! Envoyant ses décrets aux journaux qui s’amusent à les publier, Norton Ier dissout les États-Unis, abolit le Congrès, interdit les partis démocrate et républicain. Aucune de ces mesures n’aura bien entendu de conséquences, les menaces d’envoyer l’armée pour les faire respecter se heurtant au fait que l’Empereur n’est suivi par personne. Il mourra d’ailleurs dans une extrême pauvreté, mais aura tout de même l’honneur d’être le héros d’un épisode de Lucky Luke. L’Empereur Smith (1976) est en effet la transposition quasi parfaite de la vie de Joshua Norton. Fortune mise à part, Smith et sa folie napoléonienne ressemble à s’y méprendre à son modèle californien.

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Dans « L’Empereur Smith », René Goscinny reprend un fait réel : la publication dans la presse de San Francisco des décrets de Norton Ier. (c) Goscinny/Morris – Dargaud

René Goscinny a le chic pour sortir de son chapeau des personnages réels méconnus mais hauts en couleurs. Dans La Diligence (1968), un hors-la-loi poli et bien élevé détrousse régulièrement les passagers transportés par la Wells Fargo. C’est Charles Bowles, qui prend le pseudonyme de Black Bart, un personnage de roman populaire, et se permet de laisser un poème après ses méfaits. Après avoir attaqué une vingtaine de diligences entre 1875 et 1883, il sera arrêté et emprisonné quatre ans. Dans Le Pony Express (1988), scénarisé par Xavier Fauche et Jean Léturgie, apparaît William Hepburn Russell (1812-1872), l’un des fondateurs de ce service d’expédition de courrier qui ne fonctionna qu’une grosse année entre 1860 et 1861 et qui passera pourtant à la postérité. Dans Le Klondike (1996), un certain Soapy Smith fait la loi dans le village de mineurs de Dawson. Yann et Jean Léturgie reprennent ici tel quel le chef de gang du même nom (1860-1898) qui écuma Fort Worth, Denver puis Skagway (et non Dawson) dans le Klondike.

Horace Greeley (1811-1872) est lui aussi un parfait inconnu dans l’espace francophone. Cependant, l’homme a créé divers journaux dont le New York Morning Post (1832), le New Yorker (1834) et le New York Tribune (1841) qui vend jusqu’à 300 000 exemplaires en 1860. L’influence de Greeley est telle qu’il se présente à la présidence des Etats-Unis en 1872, mais est largement battu par Ulysses Grant, qui se représentait. Horace Greeley apparaît sous la plume de Xavier Fauche et Jean Léturgie dans le Daily Star (1984). Frederic Remington (1861-1909) n’a pas la notoriété de ses contemporains les impressionnistes, mais Bob de Groot le prend quand même comme héros de L’Artiste-peintre (2001), un prétexte pour intégrer quelques toiles du spécialiste de l’Ouest américain dans le récit. Même un épisode apparemment inventé de toutes pièces comme Les Rivaux de Painful Gulch (1962), qui oppose deux familles aux caractères physiques très homogènes (les uns possédant tous un nez proéminent, les autres des oreilles démesurément grandes et décollées), repose sur un fait divers réel. La querelle entre les Hatfield et les McCoy, qui dura entre 1863 et 1891, fit quinze morts répartis équitablement dans chaque camp.

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Un exemple de courte notice biographique publiée en fin d’album, avec celle de Charles Bowles (aussi connu sous le nom de Bolton) dans « La Diligence ». (c) Goscinny/Morris – Dupuis

On le voit tout au long de ce panorama, l’insertion d’éléments historiques dans les aventures de Lucky Luke est un passage obligé pour tout scénariste qui se lance dans la série. D’ailleurs, à partir du tome 13 Le Juge (mais plus régulièrement à partir du tome 32 La Diligence et du passage en albums à dos carré chez Dargaud), la fin des albums voit l’ajout d’une sorte de petite notice biographique avec pour certains volumes une photographie, pour d’autres un texte en plus, précurseurs des dossiers pédagogiques plus fournis que l’on connaît aujourd’hui pour les bandes dessinées historiques, qui résument très rapidement la carrière du personnage traité. Sans se laisser étouffer par le respect servile des faits réels, les divers scénaristes ont intégré à leur récit des éléments plus ou moins nombreux, détaillés et exacts. Par petites touches, comme les Tuniques Bleues pour la Guerre de Sécession, les aventures de Lucky Luke participent à la présence et la propagation du western dans l’imaginaire collectif francophone. De manière plus anecdotique, tous ces événements précis vécus par le cow-boy solitaire sont des jalons pour reconstruire son parcours. On peut ainsi calculer la période pendant laquelle Lucky Luke a exercé son métier de redresseur de tort. De la découverte pétrolifère d’Edwin Drake le 27 août 1859 à la ruée vers l’Oklahoma du 22 avril 1889 (le cas du juge Roy Bean, en poste jusqu’au tournant du XXe siècle, est écarté car aucune date précise n’est donnée dans l’album), ce sont 30 années pendant lesquelles Lucky Luke a traîné ses éperons un peu partout en Amérique du Nord, du Canada au Mexique (dans un certain désordre chronologique toutefois : le premier fait réel attesté de la série – dans le sixième volume intitulé Hors-la-Loi – a ainsi lieu en 1892). Un réalisme certain dans ce Far West rêvé.


*Sauf précision pour les albums parus chez Dupuis, les dates données sont celles de la publication en album, soit parfois un ou deux ans après le début de la prépublication dans le Journal de Spirou.

**Le round-up est le processus (qui peut parfois durer plusieurs semaines) de regroupement en troupeau des têtes de bétails dispersées sur un territoire, avant, la plupart du temps, de les convoyer vers une ville pour les vendre.


 

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