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© Swolfs/Les Archers

Le cinéma a directement influencé la création de westerns en bande dessinée, en particulier en Europe. Si certaines filiations sont flagrantes, d’autres récits sont allés plus loin dans la réappropriation des codes du genre. Toujours est-il que les liens sont évidents et, la plupart du temps, parfaitement assumés.

Comme d’autres thématiques historiques, le western est abondamment traité en bande dessinée, en particulier à partir des années 1930. A l’époque, ce genre cinématographique entre dans sa période dite classique, qui ne s’achèvera qu’à la fin des années 1950. Durant ce quart de siècle, plusieurs dizaines de westerns sont produits chaque année par les studios hollywoodiens. Le chiffre dépasse même la centaine dans les années d’après-guerre. La mode est au western et la bande dessinée suivra ce mouvement, s’inspirant au passage des codes narratifs et graphiques des succès des salles obscures. Aux États-Unis naissent ainsi The Lone Ranger (apparu dans une émission radiophonique, il sera notamment adapté pour le petit écran entre 1949 et 1957, et au cinéma en 2013), dessiné par Ed Kressy puis surtout Charles Flanders, ou encore Red Ryder (en partie publié dans Spirou à partir de 1939), dessiné par Fred Harman, qui était déjà à l’origine d’un autre western : Bronc Peeler.

En Europe, où les westerns obtiennent également un beau succès, la bande dessinée se met à imiter les comic strips américains. En France, Marijac commet Jim Boum, tandis qu’en Belgique, Hergé signe la légendaire couverture de Tintin en Amérique, sur laquelle figure un chef amérindien devant son tipi, menaçant un Tintin attaché à un poteau sacrificiel. En Italie, Rino Albertarelli crée en 1937 la série Kit Carson, six ans après le lancement, aux États-Unis, de High lights of history, un comics qui mettait en scène le célèbre pionnier de la Conquête de l’Ouest.

Morris, fan de cinéma

Si la Seconde Guerre mondiale va, par la force des choses, quelque peu freiner les ardeurs des auteurs européens, la frénésie du western reprendra de plus belle après la guerre. L’administration américaine exporte alors massivement ses biens de consommation culturelle à destination de ses soldats stationnés en Europe de l’Ouest, qui devient un important marché pour l’industrie du divertissement. Les films américains profitent de la situation économique désastreuse dans laquelle se trouve l’industrie cinématographique européenne pour imposer ses productions, dont les westerns, qui connaissent alors leur âge d’or. Cette influence se ressent sur la production de bande dessinée, alors même que les comics se tournent, eux, massivement vers les super héros.

Exemple-type de cette BD sous influence du 7e art, Lucky Luke. Les aventures du célèbre cow-boy solitaire, créé par Morris en 1946, multiplient les clins d’œil aux figures du western. Phil Defer est une caricature de Jack Palance (L’Homme des vallées perdues) dans l’album Phil Defer, Pistol Pete celle de James Coburn (Les Sept mercenaires) dans En remontant le Mississippi, Wallace Beery prête ses traits à Hank Bully, apparu pour la première fois dans La Diligence, tandis qu’Elliot Belt prend ceux de Lee Van Cleef (Le Bon, la Brute, et le Truand) dans Chasseur de primes. Citons également Whittaker Baltimore, qui ressemble à s’y méprendre à John Barrymore dans Le Cavalier blanc, ou le joueur de poker Scat Thumbs, qui n’est pas sans rappeler John Carradine (L’Homme qui tua Liberty Valance) dans La Diligence. Et bien sûr Rantanplan, caricature stupide du chien Rintintin (de la série télévisée du même nom).

Vers le western crépusculaire

A partir de la fin des années 1950, le western s’essouffle. Les stars du genre vieillissent et les propos suprématistes de la période classique sont de plus en plus remis en question. La bande dessinée va, là encore, suivre ce revirement. La série Jerry Spring, créée par Jijé en 1954, illustre ce renouveau, même si elle s’inscrit formellement dans la continuité de la période classique. Son personnage principal, accompagné du Mexicain Pancho, prend régulièrement fait et cause pour les Amérindiens ou les Afro-américains. Mais c’est surtout Blueberry (Charlier & Giraud) qui va concrétiser cette nouvelle approche. Ancien officier de cavalerie, le lieutenant Blueberry évolue dans des décors grandioses, qui rappellent les grands westerns de la période classique (ceux de Raoul Walsh, John Ford, John Sturges, ou encore Howard Hawks), et auxquels rendra hommage Sergio Leone dans Il était une fois dans l’Ouest. Mais le propos est lui beaucoup plus insolent, s’inspirant directement du western italien (celui des trois Sergio – Leone, Corbucci et Sollima) et du western crépusculaire (notamment Sam Peckinpah, puis plus tard Clint Eastwood).

Les excès de la Conquête de l’Ouest sont critiqués, notamment l’extermination progressive des Amérindiens, de même que l’ensemble de la rhétorique qui accompagne le concept de « destinée manifeste », justification pratique à la colonisation et à l’exploitation de terres réputées inoccupées. Petit à petit, l’intrigue se détache de son contexte historique et politique, mettant face à face des personnages qui n’ont plus rien de héros. Dans la même veine, Comanche (Greg & Hermann) a l’audace de mettre en scène un protagoniste féminin à la tête du célèbre ranch 666. Pour autant, Jean-Michel Charlier et Greg sont encore attachés à une vision relativement classique du western qui empêche une mutation totale de leur approche alors que les productions italiennes et le western crépusculaire américain triomphent sur les écrans. Le personnage principal reste ainsi un homme, Red Dust, ancien pistolero reconverti en contremaître de ranch.

Yves Swolfs sous influence italienne

C’est une nouvelle génération d’auteurs qui va traduire le western crépusculaire en bande dessinée. D’abord en Italie, où Ken Parker devient l’antithèse du très conformiste Tex, ce qui n’empêchera pas ce dernier de rester le best-seller de la maison Bonelli. Du côté franco-belge, c’est bien sûr Durango qui fait une entrée fracassante dans le genre en 1981 (Les Chiens meurent en hiver). Fan revendiqué de western italien, Yves Swolfs s’inspire directement du personnage mutique de Silenzio interprété par Jean-Louis Trintignant dans le western hivernal Le Grand Silence (de Sergio Corbucci, 1968), dans lequel joue également le toujours troublant Klaus Kinski. L’auteur va même à plusieurs reprises littéralement copier des scènes de films. S’il ne tue que par légitime défense, Durango est un pistolero assumé, une fine gâchette bien aidée par son Mauser C96 automatique avec lequel ne peuvent que difficilement rivaliser les revolvers à simple action de ses adversaires. Les autres personnages sont à l’image des anti-héros des trois Sergio : sales, vêtus de frusques, amateurs de whisky et de femmes, et assez nerveux lorsqu’il s’agit de dégainer leur artillerie. La couverture du sixième tome de la série, Le Destin d’un desperado, figure quant à elle l’arme par excellence des westerns italiens : la mitrailleuse. Il s’agit en l’occurrence d’une Maxim, a priori un modèle allemand MG08. Une illustration qui prouve que Durango est non seulement un tireur hors-pair, mais également un homme particulièrement fort. Dans cette configuration (sans son affût habituellement utilisé), la MG08 ne pèse en effet pas moins de 22 kilos, munitions exclues ! Pas évident de cumuler haltérophilie et tir de précision. Durango le fait !

Retour à la nature

Pour finir, il nous faut évoquer l’influence qu’ont eu les films du wilderness cycle sur un auteur en particulier : Derib. En ce début des années 1970, le western classique n’est plus. Il a cédé sa place au western crépusculaire et à des productions qui mettent en scène la nature sauvage, et les rapports que l’homme blanc peut encore envisager d’avoir avec elle. Les protagonistes en sont souvent des trappeurs ou des colons qui font connaissance, voir vivent avec des Amérindiens. Les films du wilderness cycle constituent en quelque sorte le mea culpa d’Hollywood pour les centaines de westerns racistes et suprématistes produits depuis les années 1910. Créateur de Yakari – qui met en scène un jeune héros amérindien – avec Job, Derib est également l’auteur de Buddy Longway, directement inspiré du film Jeremiah Johnson (signé Sydney Pollack, avec Robert Redford dans le rôle-titre, il est sorti en 1972). Le premier tome de Buddy Longway est publié en 1974. Il est intitulé Chinook, du nom de la femme amérindienne du trappeur. Tout un symbole.

Si le western s’était fait plus discret depuis les années 1980 – en bande dessinée comme au cinéma -, il connaît depuis quelques temps un certain regain. Impossible de ne pas faire de rapprochement entre Sept pistoleros (Chaubel & Ayala, Delcourt, 2016) et le film Les Sept mercenaires. Bastien Ayala le voit également comme un hommage à « quelques centaines de westerns italiens qui n’avaient pas connu de chapitre final ». Néanmoins, la plupart des westerns en bande dessinée contemporains sont autant influencés par le cinéma que par la bande dessinée. Leurs auteurs se nourrissent d’un corpus complexe, largement digéré et associé à d’autres influences. Les liens de filiation directe sont donc moins flagrants.

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