Dès 1948, bien avant le western spaghetti, l’Italie s’intéresse aux histoires de cow-boys en mettant sur le marché une série publiée en petits volumes peu coûteux. As de la gâchette, intrépide, courageux, indépendant, Tex s’impose comme un classique du genre encore édité 70 ans après ses débuts. Pour parler du phénomène, nous avons interrogé Matteo Stefanelli, sociologue des médias (Univ. Cattolica de Milan) et critique qui anime activement, en Italie, le débat culturel sur la BD. Il a en outre codirigé la première histoire générale de la BD italienne (Fumetto!, chez Rizzoli en 2012), plusieurs textes historiques ou théoriques, et dirige le site Fumettologica.

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Le prochain épisode de Tex, dans les bacs le 14 juillet 2016.

Cases d’Histoire : Quand et comment est né Tex ?

Matteo Stefanelli : Le premier album est sorti le 30 septembre 1948. Il s’agissait d’un des deux projets – les deux proposés au dessinateur Galep (Aurelio Galleppini) – avec lesquels le scénariste Gianluigi Bonelli prévoyait de « faire des étincelles ». Le premier était un bimensuel grand format, très beau graphiquement et plus cher que les autres : une sorte d’épopée en costume à la Dumas, dont le personnage principal était une sorte de Robin des Bois avec masque et cape, Occhio Cupo [Oeil sombre]. Cette série ne dura que 12 numéros. Le succès viendra en revanche avec le projet considéré comme plus simple et commercial, conçu pour le format « strip » (32 pages) moins cher, situé dans l’Ouest désormais « classique » inspiré par le cinéma américain: Tex. Un détail, utile pour comprendre la mise en place du personnage, un maverick hors-la-loi, très direct et expéditif : durant le traitement, son nom passa de Tex Killer à Tex Willer.

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1948. Premières cases de la première aventure de Tex.

Comment résumer la série ?

Il s’agit d’un western d’aventure, qui repose surtout sur des voyages, des rencontres et des duels (de nombreux duels), parfois accompagnés d’enquêtes. Mais rapidement, la série a inclus également des ingrédients plus strictement issus du western : éléments fantastiques (Mefisto, l’ennemi juré de Tex est un sorcier), avec intrusion dans l’horreur et même la science-fiction. Le western « texien » est certes classique, mais pas exactement « pur », plutôt « poreux ».

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Les scénario « texiens » s’aventurent quelquefois dans des directions surprenantes qui mêlent western et littérature horrifique du début du XXe siècle comme cette histoire qui évoque, graphiquement, l’univers associé au docteur Fu Manchu.

Comment caractériser le personnage de Tex Willer ?

Très brièvement, Tex Willer est un ranger à la gâchette infaillible. Au début, le personnage oscille entre deux positions : celle d’une personne recherchée (c’est le cas dans le premier épisode, même si c’est en raison d’une erreur judiciaire), ou celle d’un représentant de la loi. Bien qu’il soit texan de naissance, il a combattu pour le Nord pendant la Guerre de sécession, et aux côtés de son ami Montales dans la lutte des républicains mexicains contre les troupes françaises. Dans les années 60 le passé de Tex se dévoile : jeune cow-boy il gérait un ranch avec sa famille, mais quand son père est tué par des bandits, il jure de se venger et part à l’aventure ; il devient ranger, mais très libre et sans encadrement officiel. Dans ses aventures il affronte des bandits, des propriétaires terriens sans scrupules, des politiciens corrompus, des militaires ambitieux, des indiens en révolte. En substance, Tex est le défenseur des faibles et des opprimés. C’est un homme droit, infaillible avec une arme, qui n’hésite jamais et conserve toujours son sang froid.

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Tex Killer qui deviendra Tex Willer, un as de la gâchette, roi des duels

Est-ce que l’influence du cinéma américain est aussi forte que pour les débuts de Lucky Luke en France ?

Tout à fait. Les modèles et influences de GL Bonelli provenaient de trois fronts : d’une part, les westerns (John Ford, Howard Hawks, Delmer Daves, John Sturges…), d’autre part les romans d’aventure de Jack London, et enfin les romans policiers de Mickey Spillane (avec des allusions directes à ses personnages). Pour le visage de Tex Willer, GL Bonelli pensait à Gary Cooper ; mais Galep le dessina quasiment comme un autoportrait. Claudio Villa, qui lui succède pour réaliser les couvertures de la série, s’inspire pour sa part de John Wayne. Parmi les autres sources américaines il y a certainement beaucoup de films avec John Wayne et Tom Mix, ainsi qu’une bande dessinée italienne (mais profondément influencée par l’imaginaire et le style américains) comme Dick Fulmine.

Est-ce que Tex développe une vision progressiste ou humaniste des minorités de la conquête de l’Ouest ?

En gros, oui. Bien qu’au début Indiens, noirs (ou Chinois) sont représentés de manière caricaturale, Tex a toujours été fortement antiraciste et ami des Indiens. D’ailleurs, après une relation initiale orageuse, il tombe amoureux d’une Indienne navajo qu’il épouse, et qui l’aide à connaitre et à apprécier la culture des « Peaux-Rouges ». Pour les Navajos, il devient même une référence, surnommé Aigle de la nuit, sage chef blanc et frère de chaque homme rouge.

Quelle est l’importance du contexte et de la réalité historique dans la série ?

La réalité historique a une importance secondaire. On le voit dans la grande hybridation entre les genres narratifs, et l’existence d’éléments fantastiques (magie, surnaturel, et même science-fiction) dans l’aventure « texienne ». L’Histoire américaine est souvent présente de manière romancée, avec des épisodes qui contiennent d’importantes figures historiques (de Geronimo à Buffalo Bill), sans toutefois trop insister sur les données factuelles et en laissant suffisamment d’espace pour les incohérences. Le principal élément réaliste concerne les ambiances et le scénario global. Les aventures de Tex se déroulent dans des régions bien définies de l’Ouest américain : le Texas, le Nouveau Mexique et surtout l’Arizona, représentés avec un certain soin de la part des dessinateurs pour la documentation (photographique ou cinématographique), en particulier pour la région de Monument Valley. La période historique est relativement délimitée : il s’agit de l’époque de la Guerre de Sécession. Même si elle semble encore en cours dans les premiers épisodes, elle disparait dans les épisodes suivants. La série traverse toute l’Histoire de l’Ouest américain, de la Ruée vers l’or jusqu’à la Guerre civile, des premiers pionniers à l’extermination des Amérindiens, jusqu’à l’urbanisation générale des États-Unis.

En mariant Tex avec une Indienne navajo, les auteurs de la série vont dans le sens de l’Histoire. Dès les années 60, les peuples amérindiens retrouvent une personnalité qui leur avait été niée depuis les débuts de la colonisation.

Est-ce que l’humour a sa place dans la série ?

De façon générale, la série se situe à l’opposé d’un récit humoristique : Tex Willer est un personnage « d’un seul bloc », qui prend très au sérieux ses propres actions, et manque d’autodérision. Le registre narratif est donc celui du réalisme. Dans les échanges entre les héros et leurs adversaires, ou à l’intérieur du groupe d’amis et de compagnons de Tex, les blagues sont présentes, mais sous la forme d’une ironie substantiellement fanfaronne, de vrais hommes « durs ». Cependant, l’ami le plus proche de Tex, Kit Carson, est un personnage qui fait souvent usage de sarcasme et d’ironie, parfois même contre Tex. Carson n’est pas un personnage de comédie mais peut avoir une part comique dans certains épisodes.

Quelle est l’importance de Tex dans le lancement des éditions Bonelli et dans le paysage actuel des fumetti ?

Il s’agit, tout simplement, de la série qui a permis à une petite société familiale de devenir la plus grande maison d’édition de bande dessinée en Italie. En 2016, la série mensuelle (la série ‘nouveauté’, différente des collections qui rééditent, en noir et blanc ou en couleurs, les mêmes épisodes) est encore la BD la plus vendue en Italie, avec environ 180.000 exemplaires chaque mois. Son importance symbolique est la même que celle des « icones nationales » francophones comme Spirou, Tintin, Astérix. Tex est toujours cité dans les médias ou par le grand public comme représentant par antonomase du western, de la BD elle-même, ou également pour indiquer un héros « droit » (ou un tough guy). L’ancrage dans le western a préservé et en même temps pénalisé Tex, qui d’un côté est considéré comme série « amiral » du marché (le prix par planche, pour un dessinateur, est le plus élevé toute production confondue de séries BD en Italie, et parmi le plus élevé au monde), mais de l’autre subit un processus de vieillissement du lectorat, de moins en moins intéressé par le western « canonique ». En plus, Tex, comme tout produit Bonelli, n’a jamais bénéficié d’une politique de licensing et d’adaptation, dont l’éditeur Sergio Bonelli (un rare éditeur « pur » de bande dessinée en Italie) a été un fervent adversaire jusqu’à son décès en 2011.

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Le site de l’éditeur historique de Tex avec les dernières publications de la série, toujours en cours.

 Quelle est l’importance du western dans la bande dessinée italienne ?

Parmi les principaux marchés du 9e art, l’Italie est peut-être celui pour lequel le western a le plus de poids, grâce à sa réutilisation dans le cinéma et dans la bande dessinée. Dans ce dernier domaine, en Italie, le western s’est surtout développé dans l’après-Seconde Guerre mondiale. L’élan est venu de la diffusion de la culture américaine à la Libération, guidée essentiellement par les alliés (derrière les américains) anti-nazis et anti-fascistes. La propagande a contribué à faire de l’imaginaire américain – en premier lieu le cinéma et la bande dessinée – le nouveau centre de gravité de l’industrie culturelle italienne. Précédé par Kit Carson de Rino Albertarelli (apparu dans Le journal de Mickey en 1937), le succès de Tex sera suivi par Piccolo Sceriffo (1948), Pecos Bill (1949), Capitan Miki (1951), Il Grande Blek (1954) [Blek le Roc], Il Piccolo Ranger (1958). La veine plus optimiste a même viré vers l’humour dans les années 50 (Pedrito el Drito, 1951 ; Cocco Bill, 1957) mais s’est réduite avec l’arrivée des films de Sergio Leone (par exemple avec le ton presque documentaire de La Storia del West, 1967) jusqu’à atteindre des hauteurs poétiques avec le western humaniste de Ken Parker (1974) et en venir à mélanger histoire et fantastique dans Magico Vento (1997) [Esprit du Vent].

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Matteo Stefanelli.

Toutes les images : (c) Editions Sergio Bonelli

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