CMcouvPourtant personnage la plupart du temps très secondaire, la figure du croque-mort fait les beaux jours des aventures de Lucky Luke depuis le début de la série. Avec un degré de sympathie inversement proportionnel à son importante fonction sociale. Tout récemment, ce personnage est revenu sur le devant de la scène avec deux séries où le héros a pour profession d’enterrer les morts. Stern et Undertaker renouvèlent ainsi la vision du croque-mort et redonnent du lustre à une profession mal aimée.

Il y a deux façons de voir la présence des croque-morts dans Lucky Luke. Soit comme une incongruité intégrale, la série ne présentant, malgré nombre de coups de feu et de lynchage, aucun cadavre. Soit au contraire comme une pirouette narrative permettant justement de faire planer l’ombre de la mort sur une publication où la grande Faucheuse est absente. Quoi qu’il en soit, bien que très secondaire (sauf dans Le Juge, Daily Star, Nitroglycérine et Les Dalton à la noce où il tient un rôle important de faire-valoir), le personnage du croque-mort est présent dans 42 épisodes des aventures du cow-boy solitaire. Plus que le prêtre, le médecin, le banquier ou le barman, il est une vraie figure récurrente. Pour preuve, ce personnage a parfois l’insigne honneur d’être nommé. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le croque-mort n’est pas toujours un anonyme dans Lucky Luke, loin de là. C. Formol (Rodéo), CH Arognard (Lucky Luke contre Joss Jamon), D. Black (A l’Ombre des derricks), Nefarious Grave (L’Escorte), Phileas Black (Le Bandit manchot), Fiddlededee (Daily Star), Mathias Bones (La Ballade des Dalton, Les Dalton à la noce et Le Klondike), Van Pire (Grabuge à Pancake Valley) et G. Rozon (La Belle Province), ce dernier étant le seul personnage réel, puisque Gilbert Rozon est le producteur de grand spectacles d’humour au Canada et membre du jury de Incroyable talent, sont autant d’exemples de la place prise par la profession dans la série. Pas une ville sans croque-mort, pourrait-on ajouter. C’est un leitmotiv chez Morris et René Goscinny, jusqu’à la caricature. Comme dans L’Escorte par exemple, où la micro-bourgade de Bulbous Town est constituée en tout et pour tout d’un saloon-hôtel, d’une prison et d’un établissement de pompes funèbres. On peut difficilement faire plus efficace pour résumer le western classique.

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La première apparition du croque-mort dans La Mine d’or de Dick Digger, au détour d’une pendaison évidemment !

Le personnage du croque-mort apparait très tôt dans les aventures de Lucky Luke. Dès la troisième histoire courte intitulée Le Sosie de Lucky Luke (publiée dans Le Journal de Spirou en 1948 puis l’année suivante en album dans La Mine d’or de Dick Digger), un homme de noir vêtu attend dans son corbillard que la pendaison du héros, confondu avec le bandit Bad Jim son sosie, arrive à son terme. Les codes graphiques du croque-mort à la sauce Lucky Luke sont déjà tous présents. Une élégante veste noire (ici un queue-de-pie), un chapeau de la même couleur (la plupart du temps une sorte de haut de forme), un teint blafard, un visage émacié et un corbillard tiré par une vieille carne. C’est une représentation classique que l’on retrouve dans les  westerns américains, comme par exemple Le Cavalier de l’aube, film réalisé par Robert Bradbury en 1935 avec John Wayne dans le rôle principal. Dans Le Sosie de Lucky Luke, l’homme en noir a la particularité de porter un ceinturon avec un revolver. La pendaison ayant échoué, il sort son arme et se précipite, furieux de sentir un client lui échapper. C’est la dernière fois qu’un croque-mort dessiné par Morris porte une arme. Car l’employé des pompes funèbres, même s’il souhaite le pire aux humains qu’il croise, n’agira jamais pour abréger l’existence de ses contemporains.

Toutefois, s’il est pacifique dans les actes, le croque-mort pourra sans aucun souci de conscience appeler à la violence et mettre de l’huile sur le feu. Combien de fois entend-on en effet dans sa bouche un « Pendez-le ! » on ne peut plus clair ? N’oublions pas que dans Lucky Luke, la principale préoccupation des croque-morts est de gagner un client ou au pire d’éviter de le perdre. Ils regrettent d’ailleurs souvent que les conflits s’apaisent. « J’ai horreur de l’ordre établi« , se plaint l’un d’eux dans Ruée sur l’Oklahoma. Le croque-mort est vraiment le signe accompagnateur de la violence. Il est toujours là quand un duel ou une pendaison se prépare. C’est un marqueur qui indique que la mort rôde. « Voilà le croque-mort, il a flairé une proie« , dit avec justesse un homme dans Des Rails sur la prairie, alors qu’un duel va avoir lieu dans le saloon de Dead Ox Gulch.

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Dans Phil Defer, le croque-mort commence à mesurer les gens avant qu’ils ne meurent. On n’est jamais assez prudent.

Dans un pays où l’on dégaine plus vite que son ombre et où l’espérance de vie a encore beaucoup de progrès à faire, le croque-mort gagne souvent bien sa vie. Dans l’introduction de Dalton City, on voit celui de Fenton City verser un monceau de dollars comme commission au maître de la bourgade. Dans Rodéo, le croque-mort est même un notable de la ville, au fort embonpoint (le seul cas dans Lucky Luke). « Héhé… je prévois du business« , se réjouit celui de Red-City dans Lucky Luke contre Pat Poker en voyant Lucky Luke aller d’un bon pas affronter tous les bandits du coin. Le croque-mort, que l’on voit d’ailleurs très souvent se frotter les mains, possède en effet un commerce stratégique qui ne connaît pas la crise. Lorsque que Joss Jamon prend possession de la ville de Frontier City, il en est bien conscient. Il devient ainsi, par la menace, propriétaire de l’hôtel, de la boulangerie, de la boucherie-charcuterie, mais aussi… des pompes funèbres. C’est le cas également de Mr Zilch, alias Dent-de-Diamant, pour la ville de Fort Coyote dans Western Circus. La figure du croque-mort se confondrait presque avec celle du banquier, qui peut parfois faire penser au vampire suceur de sang. Se délecter de la misère des autres et en faire sa fortune, voilà un portrait peu reluisant du croque-mort. On comprend pourquoi dans Lucky Luke, aucun de ces professionnels de l’enterrement n’est sympathique. Les hommes en noir inspirent chez le lecteur la crainte, le dégoût ou le ridicule, et jamais ne prêtent main forte au cow-boy solitaire. Quatre bonnes raisons de les détester.

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Dans Des Rails sur la Prairie le vautour est pour la première fois clairement associé au croque-mort. Il sera désormais son meilleur compagnon.

Avec l’arrivée récente de nouveaux croque-morts dans le paysage du western en bande dessinée, le dogme du personnage haï par le lecteur a du plomb dans l’aile. Biberonnés aux westerns spaghetti et crépusculaires, les scénaristes Frédéric Maffre et Xavier Dorison dynamitent l’image d’Épinal héritée de Lucky Luke. Avec Stern et Undertaker, on n’est pourtant pas forcément très loin de la figure développée par Morris et Goscinny. Elijah Stern est un homme solitaire, détesté par ses contemporains, qui ne rechigne pas à faire des heures supplémentaires pour un petit billet vert. Jonas Crow (le bien nommé) possède les mêmes caractéristiques que son confrère et ajoute à cela toute la panoplie du croque-mort à la mode Lucky Luke : les vêtements, le corbillard (il est vrai beaucoup moins pittoresque), deux chevaux qui ont pris l’habitude de marcher au pas, et même un vautour ! Mais le jeu des ressemblances s’arrête là. La différence majeure entre Elijah, Jonas et leurs glorieux aînés tient dans le fait que les deux premiers nommés sont les acteurs principaux de l’intrigue. En outre, au-delà d’une plus grande importance dans la narration, le poids du héros impose aux scénaristes de ne pas trop forcer les traits désagréables, qu’ils ne sauraient toutefois enlever totalement, cahier des charges du croque-mort oblige. Le lecteur doit s’identifier un minimum à ces protagonistes et donc ne pas être rebuté par des marginaux que tout le monde rejette. C’est à un véritable exercice d’équilibriste que se sont prêtés Frédéric Maffre et Xavier Dorison. Elijah est taciturne, froid, un brin misanthrope, mais honnête, travailleur et un brin sentimental. Jonas est roublard, grande gueule, lui aussi misanthrope, mais n’a qu’une parole, prend parti pour les faibles et n’oublie pas d’avoir un cœur. Tout en restant dans certains clous posés par Morris et Goscinny, l’image du croque-mort est quand même sacrément dépoussiérée.

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Elijah Stern, un croque-mort qui ne rechigne pas à disséquer. « Stern » p.15

Avec Stern et Undertaker, le croque-mort passe du statut de commerçant sans scrupules à celui de spécialiste à fort degré de compétences. Elijah Stern remplace un médecin pour disséquer un cadavre, et par la même occasion relancer l’enquête sur le décès d’un certain Charles Bening. Jonas Crow fait merveille en tant que thanatopracteur. Le lecteur a affaire ici à deux excellents professionnels, dont l’activité, pas donnée à n’importe qui, demande une grande expérience. Et parfois une bonne dose de courage. Contrairement aux croque-morts de Lucky Luke, qui ont finalement peu de contact avec les cadavres puisqu’ils sont absents des albums, ceux de Stern et Undertaker ont une grande proximité avec les trépassés. Mais cette intimité avec les corps sans vie les met en présence d’éléments que peu de gens connaissent. Ici une trace d’homicide, là un tatouage surprenant, là encore des objets précieux ingérés, autant de témoignages d’actes répréhensibles par la loi menaçant leurs auteurs. Fort de ces informations confidentielles, le croque-mort se trouve alors entrainé malgré lui au centre de conflits dont l’enjeu le dépasse. Autrefois souvent simple spectateur, l’employé des pompes funèbres est désormais acteur de l’intrigue, même à son corps défendant. Un cadeau empoisonné pour ces personnages (qui en passant se matérialise par un plus grand réalisme, tant dans l’arrière-plan social et historique que dans le dessin). L’émancipation du croque-mort n’est pas sans douleur pour ces nouveaux héros.

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Le croque-mort de Ralph Meyer : when Morris meets Giraud.

 

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