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© Santiago/B-gnet/Vraoum

Le western a été abondement abordé en bande dessinée, que ce soit sous la forme de récits réalistes ou avec une approche plus humoristique. Il a connu son âge d’or dans les années 60 et 70, à une époque où ses auteurs – biberonnés aux films de cow-boys et d’Indiens – se lançaient dans ce qui n’était pas encore appelé le 9e art. Mais, au-delà des clichés et des poncifs, qu’est concrètement un western ? Quelle période de l’Histoire couvre cette appellation qui, après le cinéma, a été utilisée par d’autres arts visuels ou littéraires ? C’est ce que nous essayerons d’établir dans cet article panorama.

A l’origine, le western (littéralement « qui vient de l’ouest ») est un genre cinématographique apparu au début du XXe siècle. Par la suite, le terme s’est étendu à d’autres formes d’expressions artistiques, comme la littérature, la bande dessinée, la peinture ou encore le théâtre. Si le mot « western » fait donc toujours implicitement et naturellement référence au cinéma, il ne lui est plus exclusivement réservé depuis des décennies. Mais de quoi parle-t-on exactement lorsque l’on utilise le mot « western » ? Quelle période de l’Histoire couvre ce terme ? Et où l’action est-elle supposée se dérouler ? Si d’aucuns s’accordent sur les grandes lignes de la définition de ce genre très spécifique, c’est dans les détails et les interprétations que celle-ci diffère parfois fortement. Pour le Larousse, le western est un « film dont l’action se situe dans le Far West américain et qui illustre certains épisodes de la conquête des terres de l’Ouest sur les Indiens ». Selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), le western est « un film d’aventure dont l’action se passe dans le Far West » et qui « raconte la vie et les aventures mouvementées des pionniers, des cow-boys à l’époque de la conquête de l’Ouest américain ». Il est « basé, dans une certaine mesure, sur des données historiques telles que la Marche vers l’Ouest et la ruée vers l’or, mais dramatisé et romancé suivant les formules très simples d’une confection en série. On y retrouve invariablement l’héroïne, le héros, le vilain, et des péripéties (chevauchées, poursuites, fusillades) qui visent à tenir le spectateur en haleine ». Deux éléments communs ressortent de ces deux définitions : « Far West » et « conquête de l’Ouest ». Il s’agit donc de définir ce que désignent ces deux expressions.

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© Morris/Dupuis

Pour le Larousse, le Far West est le « nom donné, aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle, aux territoires situés à l’ouest du Mississippi ». De son côté, le CNRTL estime qu’il s’agit d’un lieu « situé en Amérique du Nord, à l’ouest des Appalaches, que traversèrent les pionniers dans la pénétration vers l’océan Pacifique, et qui sert de décor aux westerns » ; le terme étant attesté depuis 1830. L’encyclopédie Universalis donne peu ou prou la même définition de la « conquête de l’Ouest ». Elle la fait débuter en 1803, avec l’achat à la France de la Louisiane par le président américain Thomas Jefferson. Ce qu’il reste alors de la Louisiane française (une grande partie ayant été cédée à la Grande-Bretagne suite à la signature du traité de Paris qui a mis fin à la guerre de Sept Ans – 1756 à 1763), beaucoup plus étendue que l’État américain qui porte aujourd’hui ce nom, se situe effectivement sur la rive droite du Mississippi, à l’ouest du massif des Appalaches. Pour résumer, pour en être, un « western » doit se dérouler aux États-Unis, entre 1803 (achat de Louisiane) et 1890 (massacre de Wounded Knee, qui marque la disparition de la dernière frontière), dans le cadre de la conquête de l’Ouest. Nous sommes tentés d’étendre cette période aux premières années du XXe siècle, marquées par l’arrivée de l’automobile – qui va définitivement rendre caduc l’usage du cheval –, des pistolets automatiques – par opposition aux revolvers à simple action –, ou encore du téléphone – là où le western classique faisait la part belle au télégraphe. Les derniers acteurs de l’Ouest sauvage tentent alors de survivre dans un monde totalement bouleversé qui les dépasse et les condamne à court terme.

Les histoires qui prennent pour décor la guerre de Sécession sont donc à exclure du genre « western » ; ce conflit ne s’inscrivant pas stricto sensu dans le cadre de la conquête de l’Ouest. Si l’on s’en tient à ces définitions, tous les récits qui se déroulent en Amérique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles sont également à écarter, notamment ceux qui ont lieu durant l’expansion coloniale britannique, française et espagnole (comme par exemple Fort Wheeling, d’Hugo Pratt, ou Pawnee, de Patrick Prugne). Certains, comme le critique de cinéma Roger Tailleur, envisagent une approche beaucoup plus large, qui couvrirait toute la période allant du « XVIe siècle à John Kennedy et à sa New Frontier ». Mais il paraît extrêmement douteux de vouloir absolument établir un lien entre la guerre de Sept Ans ou la guerre d’Indépendance américaine d’une part, et la conquête puis la colonisation de nouveaux territoires à l’ouest du Mississippi d’autre part. Elles sont le fruit d’époques, d’hommes, d’administrations, et surtout de logiques différentes. Si le raccourci sémantique est aisément compréhensible, il ne se justifie pas d’un point de vue purement historique.

Ceci étant dit, cette définition relativement restrictive ne limite qu’assez peu les possibilités de lecture offertes par les westerns en bande dessinée. Difficile d’en donner le nombre exacte – qui est par ailleurs en évolution constante – mais il peut être estimé à près d’un millier, uniquement en ce qui concerne des albums publiés ou traduits en langue française. Autant dire qu’il y a l’embarras du choix. Comme nous l’avions déjà remarqué pour la Rome antique, l’ensemble de la période n’est pas couverte de manière homogène. L’essentiel des récits se concentrent sur une période comprise entre le milieu des années 1860 et la fin des années 1880, soit entre la fin de la guerre de Sécession et la fin officielle de la conquête de l’Ouest. Les thèmes abordés par ces albums sont en général assez classiques : cow-boy et élevage, desperados, Indiens et cavalerie, développements techniques (télégraphe, train), ruées minières, conséquences de la guerre de Sécession. Plus généralement, c’est la vie des pionniers qui est décrite. Installés sur des terres inoccupées (leur virginité est toutefois très relative), ils construisent tout à partir de rien : leurs fermes, bien sûr, mais également les villes, les voies de transports, et bien sûr les prémices de cette loi qui est réputée absente à l’ouest du Pecos. Et subissent les assauts des Indiens, les attaques des desperados, et les mauvais coups de quelques business men bien avisés.

© Jijé/Dupuis

© Jijé/Dupuis

Le cow-boy solitaire, figure emblématique du western, n’a en général plus rien d’un garçon vacher, ce que son appellation laisse pourtant à penser. En fait de cow-boy, il est un justicier vagabond qui chevauche de ville en ville, faisant régulièrement parler la poudre. C’est cet archétype qui a donné naissance aux plus célèbres westerns en bande dessinée. Dans un style semi-réaliste, Jerry Spring (Jijé, Dupuis, 22 volumes, 1955-1990) est l’une des premières références du genre en BD franco-belge, très inspiré par les westerns classiques produits à l’époque par Hollywood. Dans la même veine, Tex (Bonelli & Galleppini) constitue, depuis 1948, le plus grand succès de la célèbre maison d’édition italienne Bonelli. Ce fumetto, qui met en scène un Texas Ranger après la guerre de Sécession, a longtemps été publié en France par les éditions Lug. Depuis, il reparaît de temps à autre, avec un succès mitigé, notamment en raison d’un sérieux coup de vieux et d’une politique éditoriale incohérente.

Dans un style plus humoristique ou parodique, Lucky Luke (Morris, Dupuis et Dargaud, 70 tomes, 1949-2002) est plus que jamais l’un des piliers des éditions Dargaud. Après la mort de Morris, les aventures du cow-boy solitaire ont été reprises par plusieurs scénaristes et mises en images par Achdé. Notons que des séries dérivées ont également été développées, à savoir Rantanplan et Kid Lucky. Quant à Chick Bill (Tibet, Le Lombard, 60 albums, 1973-2010), figure du journal Tintin, il est probable qu’il ne survivra pas à la mort de son créateur. Et puis il y a la référence absolue : Blueberry (Charlier & Giraud, Dargaud, 28 tomes, 1965-2005). Un western classique qui a su évoluer au fil des années, s’endurcir, pour finalement devenir incontournable non seulement d’un point de vue narratif (il s’agit sans aucun doute de la meilleure série de Jean-Michel Charlier), mais également, bien sûr, d’un point de vue graphique, avec l’époustouflant travail de Jean Giraud. Dommage que les derniers épisodes de La Jeunesse de Blueberry viennent un peu ternir le tableau.

© Swolfs/Editions des Archers

© Swolfs/Editions des Archers

Beaucoup plus inspirés par le western italien de la fin des années 60 – qui annonce déjà le western crépusculaire –, l’héroïne Comanche (Greg & Hermann, Le Lombard, 15 tomes, 1972-2002), le chasseur de primes Mortimer (Bielec & De La Fuente, Elvifrance, 12 volumes, 1973-1974), Jim Cutlass (Charlier & Giraud puis Giraud & Rossi, Casterman, 7 albums, 1979-1999), dont la particularité réside dans le fait qu’il sévit essentiellement en Louisiane, Durango (Swolfs, Soleil, 16 volumes, 1981-2012), justicier armé de son célèbre pistolet automatique Mauser C96, le pistolero manchot Bouncer (Jodorowsky & Boucq, Les Humanoïdes associés puis Glénat, 9 opus, 2001-2013), ou encore le manga Peacemaker (Minagawa, Glénat, 14 tomes, 2011-2015) cassent l’image du héros sans peur et sans reproche. La vie dans le Far West y est beaucoup moins idéalisée, tandis que les personnages principaux font régulièrement usage de leurs six-coups pour se débarrasser de ceux qui se trouvent sur leur passage.

Loin du manichéisme de leurs prédécesseurs, ils se caractérisent par une violence accrue et une justice souvent expéditive, sans pour autant qu’elle soit forcément immorale. Les trames narratives de ces séries suivent en revanche des schémas on ne peut plus classiques : vengeance, règlement de compte, défense d’une certaine forme de justice, quête d’un magot… Certains one-shots, dans leur approche réaliste, peuvent être ajoutés à cette liste non-exhaustive : Chiens de prairie (Foerster & Berthet, Delcourt, 1996), Western (Van Hamme & Rosinski, Le Lombard, 2001) et deux autres albums signés Hermann (On a tué Wild Bill, Sans pardon), Junk (Pothier & Brüno, Glénat, 2008-2010), ou plus récemment Sykes (Dubois & Armand, Le Lombard, 2015).

La plupart des thématiques du western classique ont également été abordées en bande dessinée : la vie des pionniers (Histoire du Far West, Bessy, Jonathan Cartland, Sur les ailes du monde, ou plus récemment Buffalo runner de Tiburce Oger, ou encore L’Odeur des garçons affamés de Loo Hui Phang et Frederik Peeters), l’immigration (Chinaman, Lucky Luke – La Bataille du riz), la ruée vers l’or (La Fille du Yukon, Lucky Luke – Le Klondike, L’Or sous la neige), la conquête du Texas (Alamo), l’après-guerre de Sécession (Promise), la défense de la loi (Ethan Ringler, Pinkerton, Mac Coy, Outlaw, Les Enquêtes d’Andrew Barrymore), les figures légendaires de l’Ouest (Martha Jane Cannary) et même le métier de croque-mort (Undertaker, Stern), figure elle aussi emblématique du western.

La thématique indienne a été particulièrement explorée, notamment par des auteurs tels que Derib (Yakari, Buddy Longway) ou Serpieri (Chaman, La Règle du jeu, John and Mary, Lakota), mais aussi dans Black hills, La Piste des ombres, Loup de pluie, ou encore L’Ours lune. Enfin, le Far West a été mêlé à d’autres genres, notamment le fantastique (Esprit du vent, Les Fils d’El Topo, Lincoln, The Sixth gun, ou Jonah Hex) et l’uchronie fantastique (Hell west). Concluons ce tour d’horizon par les inclassables, qui mêlent les généralités sur le western à une approche plus indé, comme Gus (Blain, Dargaud, 3 albums, 2007-2008), Big foot (Dumontheuil, Futuropolis, 3 tomes, 2007-2008), L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu (Lupano & Salomone, Delcourt, 3 tomes, 2011-2014), Texas cowboys (Trondheim & Bonhomme, Dupuis, 2 volumes, 2012-2014), Le Bandit au colt d’or (Roussin, Magnani, 2013) ou encore l’excellent Santiago (B-gnet, Vraoum, 2016), le tout assaisonné d’une forte dose d’humour.

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