Le héros-type du western, le cow-boy solitaire, est un homme blanc, jeune, fort et vigoureux. Au fond, les héros des grandes séries de bande dessinée se ressemblent tous, de Blueberry à Lucky Luke en passant par Tex Willer ou leurs avatars récents tels Lincoln, Gus ou même, sous son visage défiguré, Jonah Hex. Pourtant, l’Ouest américain s’est construit sur le métissage.

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Si l’on regarde l’ensemble des vingt-huit tomes de Blueberry, on a le visage d’une Amérique très peu diversifiée : d’un côté des « yankees », hommes blancs, jeunes, souvent beaux et forts, parfois un peu rustres, pour beaucoup des soldats envoyés dans l’Ouest. De temps en temps un personnage un peu différent apparaît, comme ce grand général envoyé depuis la côte Est (dans lkjfs), ou des civils des villes proches de Fort Navajo. De l’autre, des Indiens, qui passent d’un statut de dangereux ennemis dans les tous premiers tomes, à un rôle plus ambigu, celui d’alliés puis même de victimes qu’il faut protéger (notamment la belle Chichi, une des plus belles conquêtes de Blueberry). Au milieu, de temps en temps, apparaissent des Mexicains qui ont eu l’audace – et le malheur – de franchir la frontière. Ce duel cow-boys versus Indiens, parfois ponctué de Mexicains, est de fait la trame principale de bien des westerns, sur écrans comme dans les cases de bande dessinée.

Derrière ce schéma un peu simpliste apparaît cependant un monde moins manichéen qu’il n’y paraît et ce même chez Blueberry pourtant peu chamarré. Outre l’évolution du rôle des Indiens, à laquelle il faudrait consacrer un article entier, certains personnages de la série rappellent peu à peu la diversité des différentes vagues de migration qui ont construit l’Amérique. A partir du 4ème épisode, Le Cavalier Perdu, apparaît un de ces personnages proches du héros mais qui n’ont plus rien du cow-boy : Jimmy McClure, anti-héros alcoolique et couard, mais compagnon indéfectible de Blueberry jusqu’Au bout de la Piste. Son nom, sa bouteille de whisky et même sa rousse chevelure font clairement échos à son Écosse d’origine. Mais c’est « Prosit » Luckner, le fameux Allemand de La Mine de l’Allemand perdu, avec son monocle, sa moustache et sa barbe bien taillées, son chapeau melon, qui est peut-être le meilleur représentant de ces nouveaux migrants. Outre ses traits physiques et, bien sûr, son nom, c’est par son accent que se reconnaît d’abord cet « étranger » : Luckner donne volontiers du « Herr » aux officiers qu’il croise, et il ne jure qu’en allemand.

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Un vocabulaire qui ne trompe pas.

Ce type de personnage, à l’accent fort qui dénote une émigration récente, se retrouve régulièrement dans Lucky Luke, parfois au cœur même de l’intrigue. On pense notamment à l’hilarant Pied-Tendre, 33ème album de la série, qui met en scène un de ces tous jeunes immigrés – les « pieds tendres » – et la difficulté de l’intégration. Les toutes premières pages de l’album se veulent ainsi un résumé efficace et humoristique de l’histoire de l’immigration américaine, mettant en scène des personnages chinois, russe, italien ou encore irlandais. Le résultat de cette immigration variée est elle-même mise en scène dans les dernières cases, où des personnages d’allure bien plus classique pour un western sont rattachés à leurs origines européennes, jusqu’à finir sur un indien parisien !

Quant au « pied-tendre » qui sera le héros de l’histoire, il a tout de l’aristocrate anglais : le costume, la prestance, le langage et, bien sûr, le majordome. Toute l’histoire sera ensuite de savoir s’il réussira à s’intégrer et s’il saura lui aussi devenir un vrai cow-boy, comme cet arrière-grand-oncle dont il hérite au début de l’histoire. Son altérité initiale est marquée à la fois par la manière dont il est lui-même dessiné, en costume, toujours très droit et sûr de lui, dans sa manière de parler – à la fois très châtiée et pleine d’anglicismes – mais aussi par la réaction des autres personnages : les cow-boys qui l’accueillent finissent par être découragés par son stoïcisme résistant à toute épreuve, tandis que la pauvre jument qu’il monte pour faire le tour de son domaine est terrifiée par cet « animal » d’étrange apparence avec sa tenue d’équitation. La fin de l’histoire est elle aussi on-ne-peut-plus intéressante, et renvoie aux pages d’introduction : une fois surmontées toutes les épreuves de la « vraie » vie du Far West, bien plus dangereuses que le bizutage qui lui est réservé à la descente du train, Waldo Baldmington est non seulement adopté par les locaux, mais il adopte lui-même le costume local pour devenir un « vrai » cow-boy. Son majordome connaît un parcours parallèle, qui l’amène à découvrir et accepter les coutumes indiennes avant de devenir chercheur d’or, un autre personnage des plus classiques du western.

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L’arrivée du pied-tendre. Un intrus autant par le costume que par la parole.

 

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Et le pied-tendre réussit son intégration.

Un autre album de Lucky Luke est consacré à l’immigration chinoise, assez peu présente en général dans les westerns, ou alors seulement en arrière-plan. Cette fois, on ne suit pas un personnage dans son installation dans le Far West, mais on s’intéresse aux résultats de cette intégration avec la création de communautés aux règles et aux habitudes spécifiques. L’Héritage de Rantanplan, 41ème album, toujours scénarisé par Goscinny, se déroule très largement dans le quartier chinois de Virginia City, dont le célèbre chien vient d’hériter au grand dam des Daltons. C’est l’occasion d’une petite leçon d’Histoire sur cette immigration bien différente de celle des « pieds-tendres » venus du vieux continent, en ce qu’elle produit dans ce Far West des espaces tout à fait dépaysants.

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Petite leçon d’Histoire.
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Lucky Luke doit faire face à l’opposition de la communauté chinoise qui a choisi le camp des Dalton.

Les symboles de l’étrangéité de cette communauté sont régulièrement soulignés par un jeu sur le déguisement : les Dalton tentent à plusieurs reprises de se faire passer pour des Chinois, adoptant d’abord leur costume, puis s’essayant même à singer leur langue.

lucky22D’autres populations, globalement sous-représentées, ne font leur apparition que plus récemment. Il faut par exemple attendre le deuxième tome de Tyler Cross, de Fabien Nury et Brüno, pour qu’une bande dessinée centre son intrigue autour d’un personnage noir. On observe, sur ce thème comme sur d’autres, un cheminement parallèle entre la bande dessinée et le cinéma, et Django Unchained pourrait être un bon élément de comparaison avec Angola, le deuxième et dernier tome de Tyler Cross. C’est aussi un déplacement du genre, puisqu’on quitte les grands thèmes de la conquête de l’Ouest pour passer à ceux de l’exploitation de ces terres, aux marges du western : dans Tyler Cross,  on se retrouve dans un monde où les chevaux ont fait place aux voitures, tandis que Django Unchained, certes en plein milieu de la période du western, se passe en grande partie dans le Texas.

Certes l’arrivée de populations issues de l’esclavage est plus tardive dans l’Ouest américain, mais ce sont pourtant maintenant des personnages bien intégrés dans le genre alors qu’ils étaient pratiquement absents jusque récemment. Le grand noir devient ainsi un personnage plus habituel des équipées de l’Ouest américain, de The 6th Gun où les héros rencontrent dans un ancien pénitencier sldkfjslkfj qui rejoindra ensuite leur équipe, à Junk, toujours dessiné par Brüno mais scénarisé par Nicolas Potier ou Badlands d’Eric Corbeyran et Piotr Kowalski. On remarque dans ces deux dernières séries une volonté de présenter une équipe de héros la plus diversifiée possible. Dans Junk, l’équipe d’anciens aventuriers reprenant du service est ainsi composée, dans l’ordre d’apparition, d’un petit Chinois, d’un gros moustachu conducteur de diligence, d’une femme artificier, d’un vieux noir à la rue, d’un tireur au chapeau de trappeur, et enfin d’un personnage plus classique, Hank Williams, dont la barbe a seulement grisé avec le temps. Même diversité dans le rang des « méchants », menés par un Indien et où se trouvent toutes les couleurs de peau, toutes les tailles et toutes les pilosités possibles.

Dans Badlands, la diversité va aussi avec la disparition assumée du héros typique du western. Le rôle principal y est tenu par une femme, certes reprenant les attributs du cow-boy dans son équipement, mais qui revendique à la fois son identité féminine et son origine hispanique. La revendication est répétée dans chacun des tomes parus pour le moment, au point de sembler parfois un peu maladroite.

Traité de manière un peu plus humoristique, cela donne l’étrange équipée de L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu : d’un côté deux hommes liés par leur haine pour une femme, l’Anglais Byron Peck et le Danois Knut Hoggaart, de l’autre justement cette femme fatale, mi-française mi-russe. De nouveau, l’exclusion du héros de western par excellence est affichée, à la fois dans le titre – L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu – et dans les dialogues.

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Margot de Gaine, belle aristocrate franco-russe qui l’affiche pour sympathiser avec les bandits mexicains. L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu T1 p.11.
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Les présentations, entre nouveaux immigrants qui ont réussi sur la côte Est et un jeune américain de l’Ouest, moins brillant. L’Homme qui n’aimait pas les armes à feu T2.

Plus subtilement, on la retrouve dans l’intrigue où, au milieu de cette lutte à trois, apparaît un jeune garçon qui pourrait devenir un grand héros de western s’il n’était sans cesse mis en touche par les autres personnages pour sa naïveté et son étroitesse d’esprit. L’intrigue dessinée dans un premier serait digne d’un western : ce jeune porteur de bagages, par amour, monte dans un train attaqué par de dangereux bandits mexicains qui enlèvent la belle en question. Mais elle est ensuite doublée par une histoire bien plus compliquée – et plus moderne – dans laquelle ce pauvre jeune homme ne retrouve plus ses billes et se fait manœuvrer successivement par tous les autres personnages.

Le héros typique est ainsi peu à peu mis de côté pour laisser apparaître un monde bien plus métissé que celui du western classique. Cette prise de conscience de la diversité est bien sûr observable dans d’autres genres. Mais elle est d’autant plus visible dans le western – et dans la bande dessinée – que l’on a d’abord une image particulièrement stéréotypée d’un pays qui s’est pourtant construit dans la diversité. Cela participe aussi d’un renouvellement du genre : le héros hollywoodien, auquel John Wayne a définitivement prêté ses traits, est, dans les albums récents, soit tourné en dérision – comme dans Gus ou Lincoln – soit tout simplement absent pour laisser la place à des personnages à l’identité bien plus complexe. Et même, parfois, à des femmes !

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