Scénariste de bandes dessinées qui ont pour cadre l’Amérique du XIXe siècle et les sociétés indiennes, Séverine Gauthier est aussi maître de conférence en civilisation américaine à l’Université de Reims, elle travaille sur la culture nord-américaine et sur l’histoire des peuples amérindiens. Forte de cette double compétence, elle apporte un éclairage sur les rapports entre western et construction du caractère américain. Si nous sortons du cadre précis de l’histoire de la bande dessinée, Séverine Gauthier remet en perspective nombre d’idées que les auteurs de BD ont utilisé sans en connaitre les origines ou les implications dans la culture qui les a vus naitre.

Cases d’Histoire : Qu’est-ce que le western ?

Séverine Gauthier : On est dans une construction de l’imaginaire collectif américain qui a ensuite essaimé dans le reste du monde mais le western c’est la conquête de l’Ouest. C’est le fait de repousser la frontière jusqu’au Pacifique, le western raconte le roman de l’expansion territoriale qui s’est fait dans la violence, la guerre contre le Mexique, les guerres indiennes, contre la nature. Un long épisode qui voit les États-Unis évoluer de 13 colonies sur la côte atlantique à un territoire qui s’étend jusqu’au Mississippi pour enfin arriver à l’océan Pacifique. Un tas de mythes se sont créés, ont été inventés dès cette époque suivant les différents franchissements de frontières : la frontière fermière, la frontière des ranchs, des mines, du chemin de fer, de la ruée vers l’or. Les mythes du cow-boy, des mountain men, des guerres indiennes sortent de cette histoire-là. Le western est une notion très vague finalement, très protéiforme.

American Progress, ce tableau de John Gast est aussi titré Frontier Spirit. La République en toge conduit le mouvement vers le Pacifique. Les Indiens retournent aux ténèbres tandis que les fermiers, les éleveurs, les colons sortent de la lumière accompagnés par la technologie (chemin de fer et télégraphe que tient la déesse dans la main) et le livre de la Loi ou la Bible. A noter que le pays d’où viennent les colons a été mis en culture, défriché et que des villes prospères y ont été édifiées.

Quels sont les invariants du western ?

Le genre western s’est construit au fil du temps pour se stabiliser avec, comme dans tous les récits légendaires des codes identifiables : les cow-boys, les grands espaces, le shérif, le saloon, les indiens…. Ce qui n’empêche pas les expérimentations. On voit des westerns fantastiques, humoristiques jusqu’à Abraham Lincoln, chasseur de vampires.

Quelle est la place du western dans la construction de la culture américaine ?

Je parlerais plutôt du caractère américain plutôt que de culture. C’est passionnant et on peut dire que ça fait partie de la construction de ce pays, de la façon dont il est né : « Go west young men and grow up with the country ». Le western est la mise en forme de cette propagande. Le pays s’est « construit tout seul », le peuple a avancé vers l’Ouest et les gouvernements ont pris acte. Cette soif de l’Ouest, c’est une soif d’avoir des objectifs à dépasser. Kennedy en parlant de nouvelle frontière spatiale s’inscrit bien dans cette Histoire. Au XXe siècle, l’Amérique n’a plus de frontières à dépasser sur son territoire donc s’est imposée l’idée d’impérialisme, l’échelle a changé mais l’idée est la même. Toute l’Histoire de l’Amérique s’inscrit dans cette notion et le western permet de raconter sans cesse cette Histoire mythique.

Go West
La phrase d’Horace Greeley (1811-1872. Directeur du New York Tribune, éditeur et homme politique, candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1872) fait partie des maximes américaines. Elle a été réutilisée à de nombreuses reprises y compris dans des titres de chansons populaires.

HoraceGreelyLe western est une histoire mais c’est aussi une galerie de personnages : le shérif, le cow-boy, le hors-la-loi…. Comment se placent-ils dans la construction de ce caractère particulier ?

Disons que le premier personnage est le homesteader, le pionnier/fermier. Il personnalise la première des frontières, la frontière fermière. On le retrouve dans de très nombreux westerns, films ou BD. C’est l’homme qui part en diligence avec sa famille, c’est le petit fermier isolé. Son importance date du moment où les États-Unis décident de la façon dont va s’organiser l’avancée vers l’Ouest. Un morceau de terre occupée devient un territoire américain. Quand il y a 5000 habitants, on envoie un représentant au Congrès ; à 60 000, les habitants peuvent demander à devenir un état. Mais cette manière d’organiser l’avancée vers l’Ouest arrive toujours trop tard car l’avancée des pionniers est trop rapide et la loi ne fait qu’entériner des situations déjà existantes. Donc les tout premiers hommes d’importance sont les homesteader puisqu’ils sont à l’origine de tout. D’autres personnages sont à la limite du genre western bien qu’ils soient souvent très présents : les marchands qui arrivent chez les Indiens, les trafiquants, les trappeurs, les explorateurs.  Ces personnages font aussi partie de cette mythologie, il suffit de penser à la figure de Davy Crockett avec son chapeau de trappeur mais qui est aussi un homme politique, un aventurier, un chef de bande et un patriote qui meurt pour l’indépendance du Texas lors de la bataille d’Alamo.

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Homme politique et aventurier, Davy Crockett fait partie du panthéon américain. Il a tout fait : chasser les animaux sauvages, chasser les Indiens, représenté son état au Congrès avant de rallier Alamo pour combattre les Mexicains et tenter d’assurer le rattachement du Texas aux États-Unis. La boucle sera bouclée quand John Wayne, grand héros du roman de la Conquête de l’Ouest, jouera son rôle dans le seul film qu’il réalisera, Alamo. Comme beaucoup de héros populaires, Davy Crockett est le sujet de chanson comme cette marche qui porte son nom.

Les cow-boys sont la figure centrale du western classique.

Historiquement le cow-boy n’existe pas pendant très longtemps. C’est à l’origine un homme qui accompagne les grands troupeaux de bovins au travers des grandes plaines mais dès que ces plaines seront remplies de fermiers qui auront clôturé les exploitations, le cow-boy disparaît mais il reste dans l’imaginaire comme l’homme de l’Ouest en tant que personnage positif, jusqu’à devenir une icône publicitaire pour une grande marque de cigarettes. On oublie aussi souvent le mineur qui personnalise la frontière minière. Le mineur est une figure majeure de cet imaginaire western car c’est celui qui va, au prix d‘un labeur très dur, faire émerger la richesse du sol américain, montrer que ce pays est un pays de cocagne et peu importe que de nombreux filons soient en territoire indien. Au mineur est aussi associée la ville fantôme qui n’est pas forcément une image triste, c’est aussi l’image de la vigueur américaine qui ne s’embarrasse pas d’une ville si elle ne sert plus à rien. L’aventure doit continuer pour chercher d’autres richesses. Je voulais aussi citer le Pony Express. Nous sommes toujours dans le thème de la frontière car le Pony Express, comme le chemin de fer, est un moyen de prendre possession de l’espace entre les océans en le rétrécissant. Buffalo Bill a été un des cavaliers qui ont fait la légende du courrier monté avant de ravitailler les ouvriers de chemins de fer en bisons. Toutes ces figures mythiques émergent quand les États-Unis prennent possession des terres.

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Un cow-boy vers 1888. Il possède tout ce qui fait le cow-boy : Stetson sur la tête, colt peacemaker, bottes, jambières de cuir, lasso et surtout un cheval.
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Une affiche publicitaire pour les services du Pony Express qui garantit la traversée du continent en 10 jours avec au moins deux départs par semaine.

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Une des plus célèbres photos de la Conquête de l’Ouest qui immortalise la jonction des lignes de chemin de fer reliant les deux océans. On retrouve cette scène dans Des Rails sur la prairie, un album de Lucky Luke, et dans le remake des Mystère de l’Ouest.

Quelle est la place du shérif qui lui, représente la loi donc l’ordre qui s’installe après la conquête ? Cette figure est aussi liée à la thématique des armes que le western a vraiment nourri et qui fait débat actuellement.

Pour être clair sur ce sujet et sur la figure du shérif, il faut revenir aux origines des États-Unis, aux années 1770, au moment où ce ne sont que des colonies britanniques. L’armée du pays est donc l’armée britannique mais il existe des minute men. S’il arrive un problème, on sonne la cloche et les hommes doivent être prêts à se battre en moins d’une minute. Donc tout le monde est armé pour la simple et bonne raison que c’était nécessaire avec des tribus indiennes souvent hostiles et une armée lointaine, de l’autre côté de l’Atlantique. Ils devaient donc pouvoir se défendre et faire un peu la loi eux-mêmes pour survivre. La conquête de l’Ouest va aller plus loin. Le principe est qu’un homesteader peut postuler pour avoir un lopin de terre. Contre 16 dollars, s’il a 25 ans minimum, il reçoit de la terre. Il doit y aller, construire un bâtiment, exploiter les terres pendant 5 ans avant d’en être propriétaire, d’ailleurs souvent au détriment des Indiens. Quand il arrivait sur sa parcelle, il se retrouvait tous seul, isolé au milieu de nulle part.  Le voisin était à des dizaines de kilomètres. Il devait être armé dans ce monde très violent. En tant que récit fondateur, le western raconte tout ça, il ne faut pas oublier que le port d’arme est un droit constitutionnel depuis la fondation du pays au XVIIIe siècle. Cette nécessité est devenue mythe mais correspondait à une réalité. C’est pourquoi les westerns sont peuplés d’hommes en armes toujours prêts à s’en servir. D’où la nécessité d’un shérif pour réguler tout ça.

L’Indien que vous connaissez bien, est un autre personnage incontournable.

C’est problématique et j’ai du mal à en parler car c’est toujours caricatural. On voit toujours le même genre d’Indien. C’est d’abord des Indiens des plaines, les derniers qui ont résisté et qui ont mené les ultimes guerres indiennes. Il y a très peu sur les tribus des côtes atlantiques qui ont beaucoup souffert de l’arrivée des colons. C’est toujours une caricature qui me dérange notamment dans Lucky Luke, ça m’exaspère et c’est toujours le cas. Ça change un peu avec Les Cheyennes de John Ford (1964) ou Little Big Man d’Arthur Penn (1970), l’image des Indiens se modifie sous l’influence de la guerre du Vietnam. Plus proche de nous, il y a Danse avec les loups de Kevin Costner (1990) qui est très juste. Dans la bande dessinée, j’aime beaucoup Yakari (Job et Derib) ou Buddy Longway (Derib) mais les choses changent lentement et ça va accélérer sous la pression des revendications indiennes.  On voit aussi que chez Tarantino, par exemple, les Indiens disparaissent pour laisser la place aux descendants d’esclaves noirs. C’est intéressant.

Dernière figure importante : les hors-la-loi, popularisés notamment dans la BD par les frères puis les cousins Dalton. Si on connait aussi en Europe des figures de la pègre, des apaches, ces personnages ne sont jamais sympathiques. C’est plus ambigu dans le monde du western.

C’est une fascination universelle mais dans le western, le bandit illustre le rapport particulier des États-Unis avec la loi. C’est un pays qui s’est créé en étant hors-la-loi. La façon dont le Texas est rattaché au pays est abracadabrante. C’est une invasion qui fait suite à la déclaration comme État d’une minorité agissante, qui déclenche la guerre. Dans le film Alamo, le traitement infligé aux Mexicains est intéressant. Après, c’est un pays qui s’est créé sur la violation des traités et des accords, notamment ceux signés avec les Indiens, qui sont systématiquement violés. Finalement, cet état d’esprit est constitutif de ce caractère. Beaucoup de hors-la-loi sont des figures mythiques, sympathiques, plus proche de Robin des Bois que du bandit sanguinaire de grand chemin. Le gouvernement américain a souvent fait des lois qui régularisaient des situations issues de détournement de la loi. D’ailleurs, le grand shérif Wyatt Earp a commencé sa carrière dans le crime et une amitié avec Doc Holliday qui était un joueur et un tueur bien connu.

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Les corps des deux frères Dalton (au centre) et de leurs complices après la dernière attaque à Coffeyville qui se termine dans un véritable bain de sang. L’histoire des Dalton sera racontée par Emmett, le seul frère survivant de l’attaque, dans deux livres qui seront ensuite adaptés au cinéma.

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Scène d’ouverture du film Jesse James, le brigand bien aimé de Nicholas Rey (1957). Malgré le fait que Jesse James ai été un hors-la-loi sans pitié, certains voient encore en lui un sorte de Robin des Bois et son assassin est voué aux gémonies.

Lucky02Quand on creuse un peu, on voit que cette mythologie se crée au moment où les événements se déroulent.

La presse populaire et l’édition s’empare tout de suite des histoires des tous ces héros ou héroïnes mais tout est vraiment fantasmé. On exagère la férocité des Indiens ou l’hostilité de la nature. Grâce à la puissance de l’industrie de ces médias, les récits sont contemporains du mythe quand ils ne les précèdent pas. Nous sommes toujours fascinés par ces histoires et cette fascination a gagné l’Europe notamment car les États-Unis ont très vite exporté leur culture.

The great train robbery de Edwin Stanton Porter et Wallace McCutcheon (1903). Premier western de l’histoire du cinéma. Tous les codes et les personnages du western de cinéma ou de bande dessinée sont déjà présents sous une forme qui ne changera pas vraiment. Quand Méliès tourne des histoires de Jules Verne ou des scènes de l’Histoire de France, les Américains sont déjà en train de tourner des histoires quasi contemporaines qui constituent leur roman national.

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Véritable héros de la conquête de l’Ouest, Buffalo Bill porte en lui plusieurs épisodes majeurs de cette période. Pour finir, il va mettre en scène son épopée pour en faire un spectaculaire show qu’il va faire tourner dans le monde entier, notamment en France, jusqu’en 1914.

Dernière question sur votre travail de scénariste. Qu’est-ce qui vous pousse à choisir des histoire de l’Ouest pour un public français ?

J’ai passé beaucoup de temps à étudier cette culture et cette rencontre m’a changé et a changé ma façon d’écrire. J’ai toujours plaisir à installer des histoires dans ce contexte. Quand j’écris des histoires comme Washita ou Virginia, ce sont des récits historiques sans être des récits d’évènements qui se sont réellement déroulés. Je n’ai pas d’ambitions pédagogiques, je veux juste raconter des histoires qui me plaisent et qui me permettent d’explorer des choses que je ne connais pas encore assez. Ça peut être une fiction complète comme Washita mais avec un personnage très travaillé car c’est un Indien cherokee avec sa culture et j’essaie de voir comment avec sa culture il peut réagir dans telle ou telle situation. Pareil pour Virginia, Doyle est un tireur d’élite accro à la drogue et je veux voir ce qu’il devient dans le contexte de la guerre de Sécession. En mettant tout ce beau monde dans un contexte très documenté, ils prennent une vraie épaisseur.

Un dernier mot sur Washita.

C’est une histoire qui nous tenait vraiment à cœur. Plus qu’une histoire western, c’est avant tout une histoire indienne, amérindienne. Washita est une fiction mais construite suivant les codes de la narration amérindienne. Graphiquement, nous avons fait beaucoup de recherches pour coller à l’univers amérindien. Les mots sont les leurs. J’ai traduit la prière et les mots rituels du mariage des Cherokees. C’était un projet complet que l’éditeur nous a laissé faire en toute liberté mais qui est difficile à défendre commercialement. C’est une série qui ne ressemble à rien d’identifiable. Les choix narratifs sont assez radicaux avec de longues séances muettes. Dargaud a suivi car ils aimaient vraiment le projet. Bon, l’arrêt commercial est un grand choc car les lecteurs ne pourront plus le trouver, la série va disparaitre. Après, c’est le jeu, l’éditeur prend ses décisions et le public aussi, c’est dommage d’avoir fini les 5 volumes de la série pour en arriver là. C’est la première fois que ça m’arrive, j’espère que c’est la dernière.

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Séverine Gauthier (c) L. Galandon

Les albums scénarisés par Séverine Gauthier ayant pour cadre l’Amérique du XIXe siècle et la culture amérindienne.

 Washita. Dessin Thomas Labourot. 5 volumes. 2009-2011. Dargaud

Virginia. Dessin Benoit Blary. 3 volumes. 2013-2015. Casterman

Haïda. Dessin Yann Degruel. 2 volumes. 2015-2016. Delcourt

L’homme montagne. Dessin Amélie Fléchais. 2015. Delcourt

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