Lune t.2 p.25 (extrait)Le far west, comme son nom l’indique, renvoie l’image d’un horizon lointain et inconnu, à l’ouest d’un monde qui serait, par opposition, « civilisé ». Dans cet Ouest étrange et étranger, tout peut arriver… y compris des choses qui dépassent l’entendement.

Le fantastique est défini, depuis les travaux fondateurs de Todorov, par l’intrusion d’éléments surnaturels dans un cadre réaliste. On comprend d’emblée que son application au genre historique peut s’avérer très riche : « l’historicité » d’une intrigue permet de poser un cadre réaliste soutenu par des références à des événements, des lieux ou des personnages bien connus, dans lequel viennent ensuite s’intégrer des éléments surnaturels qui permettent un basculement progressif dans ce fameux fantastique.

L’intrusion du fantastique dans la bande dessinée historique n’est pas propre au western : d’autres périodes sont particulièrement propices à cette irruption, comme « l’obscur » Moyen Âge peuplé de sorcières et de licornes (voir dernièrement notre article sur Le Chevalier à la Licorne de Stéphane Piatzszek et Guillermo Gonzàlez). Mais le western, avec des titres comme Promise, The 6th Gun, W.E.S.T. ou tout récemment L’Odeur des garçons affamés, fait largement place au fantastique et comporte un certain nombre d’éléments capables de créer une atmosphère d’étrangeté : le far west est un monde vierge, sinon de toute présence humaine, du moins de cette culture de la rationalité qui serait propre à l’Occident, dont les populations autochtones sont au contraire représentées comme très proches de la nature et des esprits qui y rôdent, et c’est enfin une terre de conquête où se retrouvent les personnages les plus étranges, souvent à la marge de la société. Ainsi les peurs et les fantasmes d’un autre monde peuvent s’y cristalliser pour faire apparaître toute sorte de phénomènes surnaturels.

Le far west, un no man’s land … ou presque.

Le far west est souvent considéré, du moins par les personnages qui peuplent nos histoires, comme un espace du vide, voire comme une terre vierge prête à être colonisée. Ainsi, dans L’Odeur des garçons affamés scénarisé par Loo Hui Phang et mis en dessin par Frederik Peeters, le géologue Stingley est-il envoyé en mission par une mystérieuse compagnie new-yorkaise pour décrire les terres de l’Ouest et dessiner les plans d’un « monde parfait » où tout ce vide serait remplit par « des usines, des tours, des villes hautes » (p.51).

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L’Odeur des garçons affamés, p.12 (extrait) : l’ouest vu comme une terre (presque) vierge.

C’est dans ce cadre d’un quasi no man’s land que peuvent apparaître les fantômes qui peuplent le western fantastique. Et, pour rester sur l’album de Hui Phang et Peeters, l’intrusion du surnaturel correspond parfaitement à la définition du fantastique selon Todorov : l’existence-même du surnaturel est sans cesse mise en doute par les personnages, qu’elle soit rationalisée ou tout simplement rejetée.

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L’Odeur des garçons affamés, p.43 (extrait) : une tentative d’expliquer rationnellement les apparitions fantomatiques sur les photographies.
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L’Odeur des garçons affamés, p.50 (extrait) : Le rejet très symbolique de la photo – et du surnaturel.

Si le « vide » tout relatif de ces contrées occidentales permet l’intrusion d’un surnaturel souvent lié aux grands espaces et aux fantasmes qu’on y associe, elle est aussi un moyen de représenter et même de dire cet inconnu, cette étrangeté radicale par rapport au monde rassurant et « civilisé » des conquérants états-uniens.

Les deux albums de la série Hell West, de Thierry Lamy (scénario) et Frédéric Vervisch (dessin), sont en ce sens particulièrement parlants. La conquête de l’Ouest y est représentée comme une conquête de l’homme sur des formes vivantes non humaines. Au point que, malgré des tensions dérivant régulièrement vers des règlements de comptes violents, blancs et indiens se trouvent associés dans cette lutte contre des êtres surnaturels, à l’image du duo formé par le sergent Outburst et le chaman Little, les deux personnages principaux du diptyque.

L’Histoire des Etats-Unis revisitée : les monstres qui peuplent l’Amérique sont envoyés lors de la conquête dans le « Hell West », selon un jeu de mot repris dans le titre où le lointain devient enfer. Hell West p.36-37

Le surnaturel vient ici dire l’étrangeté du monde encore « à conquérir » dans une histoire qui s’éloigne du cadre contraignant du fantastique pour tomber dans le merveilleux : le surnaturel est cette fois-ci accepté dans l’économie du récit comme « normal » et n’est jamais remis en question par les personnages.

Toujours dans cette symbolique de l’étrangeté radicale de l’ouest américain, on retrouve, dans Hell West comme dans L’Odeur des garçons affamés, l’opposition classique entre l’horizontalité des espaces vides et la verticalité des constructions de l’humanité « civilisée ». L’opposition est soulignée dans Hell West par les jeux de noir et blanc, le monde sauvage étant constamment représenté par le blanc de la neige alors que les constructions humaines sont globalement dessinées en noir. De plus, toujours dans Hell West, la rupture est symbolisée par un mur qui n’a rien d’historique mais qui n’est pas sans rappeler le fameux limes romain (le mur d’Hadrien entre l’Angleterre et l’Écosse par exemple) ou ses avatars modernes entre Israël et la Palestine ou, plus proche du monde du western, entre les États-Unis et le Mexique.

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Par opposition au monde sauvage, la « civilisation » et sa frontière complètement futuriste, matérialisée par la verticalité du mur, dans un monde par ailleurs très horizontal. Hell West p.12.
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L’opposition entre le blanc plat et le noir vertical est particulièrement évidente dans cette scène digne d’un épisode de Game of Thrones. Hell West p.99.

Le fantastique permet donc de renforcer la représentation du far west comme d’une terre de conquête. Ce n’est pourtant pas un no man’s land complet, puisque des populations l’occupent – et y ont parfois été reléguées suite aux premières conquêtes – dont les formes culturelles et religieuses sont suffisamment méconnues, aujourd’hui encore, pour être elles-aussi objet de fantasmes les associant à toute une série de phénomènes eux-mêmes surnaturels.

Le far west, une terre du fantastique

Selon un autre imaginaire bien occidental, le far west serait un monde gouverné par la nature et même les populations qui l’occupent respecteraient ces règles imposées par des forces dites naturelles. Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est justement parce que l’Ouest « sauvage » serait le règne de la nature que le surnaturel peut y apparaître : en réalité, contrairement à ce que l’étymologie laisserait penser, ce n’est pas au naturel que s’oppose le surnaturel, mais au rationnel. Au contraire, nature et surnaturel font très bon ménage dès lors que la nature est pensée comme un monde non dominé par l’homme – et qui donc le dépasse.

Seules les populations qui auraient un lien privilégié avec la nature pourraient comprendre le surnaturel. De fait, dans nos albums, ce sont bien souvent les Indiens qui révèlent et expliquent les éléments surnaturels. C’est par exemple le cas dans L’Odeur des garçons affamés précédemment cité, dans Badlands d’Eric Corbeyran (scénario) et Piotr Kowalski (dessins) ou dans Promise de Thierry Lamy (scénario) et Mikaël (dessins). Dans tous ces titres, l’apparition d’Indiens est intimement liée à l’intrusion du surnaturel et, bien souvent, ne sert pas autrement l’intrigue. Ils interviennent donc sous une forme et dans un rôle fort différents de ceux qui leur sont dévolus dans les westerns plus classiques : moins une menace qu’une aide précieuse dans le déchiffrement de phénomènes incompris par les héros, leur présence est souvent limitée et rarement pressante (contrairement aux hordes d’Indiens qui attaquent régulièrement Fort Navajo ou les diligences du monde de Lucky Luke). Ainsi, dans Badlands, ne subsistent que quelques rescapés reclus dans une ville en ruine où se concentrent l’essentiel des phénomènes surnaturels du premier tome.

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Badlands, tome 1, L’Enfant-Hibou, p.37.

Ce lien entre culture indienne et surnaturel est tel que les personnages indiens permettent même, dans de nombreuses histoires, de rendre compte de phénomènes surnaturels pourtant « importés ». Lune d’argent sur Providence, autre diptyque créé en 2005 par Eric Hérengouel, est particulièrement intéressant sur ce point : le surnaturel appartient d’abord à un imaginaire tout à fait occidental, entre un prêtre apprenti-sorcier qui, sur la fois des Écritures et d’un livre magique, tente de trouver la porter du Paradis, et des templiers tout droit sortis du médiévalisme à la recherche de reliques perdues. Mais cette lutte on-ne-peut-plus classique des templiers est ici transposée dans le monde du far west, lui-même peuplé de ses propres créatures plus ou moins dangereuses. On a ici un mixte parfait entre croyances surnaturelles héritées du fantastique médiéval et imaginaire du far west (démons des forêts, divinités indiennes…). Le surnaturel « chrétien » prend alors une force particulière dans ce monde justement non chrétien, dont la construction du temple sur un terrain empli d’esprits païens est à la fois le symbole et la consécration. Encore une fois, seul un Indien peut comprendre ce qui se joue ici : un seul Indien apparaît dans tout le diptyque et il est lui-même le seul à savoir se prémunir contre les forces du mal qui ont été réveillées, et finalement à savoir les calmer en les guidant vers le chemin de leur monde dont il referme ensuite la porte définitivement.

Lune t.2 p.3 (extrait)
Lune d’argent sur Providence, tome 2, p.3 (extrait) : un imaginaire tout à fait chrétien.

 

Lune t.1 p.53 (extrait)
Lune d’argent sur Providence, tome 1, p.53 (extrait) : le seul Indien de la série, très proche des forces menaçantes récemment sorties de la forêt.

On est là dans un monde parfaitement occidentalisé – un petit village où l’autorité est disputée entre le shériff et le pasteur, mais où des « restes » d’indianité apparaissent à travers le surnaturel et ne peuvent être contrôlés que par le dernier Indien de la région. On retrouve exactement le même schéma dans Promise : la série met en scène un village isolé durant la guerre de Sécession dans lequel arrive un démon au sens le plus chrétien du terme – il se fait passer pour un homme d’église et tient son pouvoir d’une bible – mais qui n’est véritablement compris et combattu que par les deux seuls survivants des villages indiens alentours : l’esprit d’un chaman rôdant encore dans les parages et l’héroïne, une enfant élevée par des Indiens puis recueillie par les habitants de Promise.

Ce sont donc avant tout des thèmes et des imaginaires très classiques du genre fantastique que l’on retrouve dans ces titres, souvent simplement transposés dans le monde du far west. Plus précisément, ce sont principalement des éléments du fantastique médiéval, période de loin la plus prolixe en surnaturel, des templiers de Lune d’argent sur Providence aux 13 chevaliers de Billy Wild.

Le far west, refuge des plus étranges personnages.

Le far west propose encore un cadre propre au fantastique en ce qu’il se trouve justement loin de la « civilisation » entendue comme le monde industriel qui commence à se construire. Viennent donc s’y réfugier des personnages marginaux ou qui, à un moment donné, ont besoin de se mettre en marge de la société. Que ce soit dans L’Odeur des garçons affamés, où la mission ethnographique est en fait confiée à des personnages qui ont chacun de bonnes raisons de fuir la civilisation, dans Billy Wild qui met en scène un étrange vendeur ambulant ou dans Promise où le rôle principal est tenu par un faux pasteur itinérant, les héros du western fantastique sont souvent des hommes solitaires n’appartenant à aucune communauté. C’est d’ailleurs un des traits caractéristiques du western en général, du Cavalier solitaire de Clint Eastwood au célèbre « poor lonesome cowboy » Lucky Luke. Or cette caractéristique est, encore une  fois, tout à fait propice à la construction d’une trame fantastique ; c’est notamment un cadre parfait pour la mise en scène d’histoires où apparaissent le diable ou ses avatars : le mystérieux Linus du Billy Wild de Céka et Guillaume Griffon est par exemple un marchand ambulant arrivant au début du diptyque dans le village de Billy.

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Promise, tome 1, couverture
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Apparition de la figure faustienne sous les traits d’un vendeur ambulant dans le village du narrateur. Billy Wild, p.23.

Les personnages faustiens ont ce trait commun de venir d’ailleurs et de jouer de leur capacité de mobilité, opposée à l’isolement des populations qu’ils rencontrent. Ainsi le village de Billy mérite-t-il le nom de « Ploucville » tandis que la population de Promise est doublement isolée : par son cadre géographique – une région montagneuse à deux jours de marche du premier campement militaire – et par le contexte historique – en pleine guerre de Sécession.

On retrouve le cadre de la guerre de Sécession dans les comics The 6th Gun, cadre qui permet de construire un monde de violence où règne la loi du plus fort. La trame se concentre ici autour d’objets magiques, et non plus d’un personnage solitaire, mais une fois encore il y est question de vendre son âme pour pouvoir jouir de pouvoirs surnaturels. Le fil directeur est directement hérité de la fantasy médiévale, avec un écho très clair à l’anneau de Sauron, et la transposition dans le far west participe de la construction du western comme d’un nouveau monde où se jouent la lutte intemporelle du bien contre le mal – car c’est bien de cela qu’il s’agit à travers toutes ces figures infernales.

La série W.E.S.T., scénarisée par Xavier Dorison et Fabien Nury et dessinée par Christian Rossi, présente plus clairement encore les États-Unis naissants comme le Nouveau Monde du fantastique, héritier des plus grandes civilisations. Bien que ce ne soit pas à proprement parler un western, puisque l’intrigue se passe en 1901 dans un monde « américain » très large, depuis New York jusqu’à Cuba, en passant par les mines d’or de l’Ouest, il s’agit bien de présenter les jeunes États-Unis comme les héritiers d’un passé remontant jusqu’à Babylone et passant notamment par l’Europe de Faust. Le titre souligne d’ailleurs ce lien entre ce que la série doit au western et le surnaturel qui y apparaît : l’acronyme (Weird Enforcement Special Team) de l’équipe qui combat les forces maléfiques fait référence à cet Ouest, monde de l’étrange, dans lequel ne se passent pourtant que peu de scènes.

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W.E.S.T., le Nouveau Monde héritier de Babylone.

En ce sens, le western apparaît dans l’imaginaire mis en place par les bandes dessinées fantastiques comme une sorte de Moyen-Âge du Nouveau Monde : une période historique assez mal connue, notamment parce que les traces écrites y sont encore très parcellaires, où règnent la violence et la guerre dans un environnement fait de petites communautés isolées. Avec l’avancée de la conquête, ce monde étrange car méconnu disparaît peu à peu et, avec lui, le surnaturel qui y est attaché.

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