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Scénariste de bandes dessinées qui ont pour cadre l’Amérique du XIXe siècle et les sociétés indiennes, Séverine Gauthier est aussi maître de conférence en civilisation américaine à l’Université de Reims, elle travaille sur la culture nord-américaine et sur l’histoire des peuples amérindiens. Forte de cette double compétence, elle apporte un éclairage sur les rapports entre western et construction du caractère américain. Si nous sortons du cadre précis de l’histoire de la bande dessinée, Séverine Gauthier remet en perspective nombre d’idées que les auteurs de BD ont utilisé sans en connaitre les origines ou les implications dans la culture qui les a vus naitre.

(suite…)

Juil 21, 2016

lucky01Comme tous les genres qui semblent définis, le western paraît figé dans des codes, pris dans un ensemble d’invariants indépassables. Mais comme tous les autres genres, l’horreur, le policier, la science-fiction, la catastrophe, les auteurs l’adaptent à leur culture et à leur époque. Si dans le cinéma, il n’y a que l’Italie à avoir repris avec succès le western, au point d’avoir inventé un « sous-genre », le western spaghetti, la réutilisation de cet univers par le monde de la bande dessinée est beaucoup plus protéiforme. La France et l’Italie ont dès l’après-guerre repris les codes inventés par le cinéma d’Hollywood. En France, Lucky Luke est presque seul et prend toute la place. C’est la vedette notre dossier. En Italie, c’est Tex qui tient le haut de l’affiche. Matteo Stefanelli, qui dirige le site Fumettologica, revient sur la naissance de ce héros et son évolution. A partir de 1947 et jusqu’aux années 70, le western en BD va connaitre un âge d’or, de grandes séries arrivent, de grands auteurs se révèlent. D’abord destiné aux adolescents, ce genre se tourne vers un lectorat plus adulte et plus apte à saisir les enjeux sociaux mis en avant par les auteurs européens. Ces derniers utilisent à leur profit cette culture typiquement américaine pour évoquer d’autres problématiques comme l’intégration des populations qui ont émigré vers les États-Unis ou des métiers peu présents dans la littérature européenne comme celle du croque-mort et qui connaissent un grand succès dans le roman de l’Ouest.

Cette mythologie, car c’en est une, a des racines historiques identifiées dans l’Histoire américaine. Elles ont contribué à forger ce que Séverine Gauthier appelle le caractère américain. Ces rappels historiques complètent les analyses de Philippe Peter et Thierry Lemaire qui définissent ce qu’est le western et comment Morris et Goscinny ont puisé dans l’Histoire pour construire les aventures de Lucky Luke. Pauline Ducret s’est penchée sur le western fantastique sous-genre qui fait florès et rencontre un public fidèle. Vous retrouverez aussi nos deux rubriques habituelles. La carte blanche à Christophe Girard qui voit passer de mains en mains un vieux colt Peacemaker trouvé dans son enfance et le dossier pédagogique de Laurent Lessous qui propose un exercice pour sensibiliser les élèves à la presse et au journalisme en utilisant l’album de Lucky Luke, Le Daily Star.

Un numéro  de Cases d’histoire plein de cow-boys, d’indiens, de croque-morts, de grands espaces, de villes fantômes, de verres de whisky et de despérados qui devraient vous faire voir la légende de l’Ouest en bande dessinée sous un autre jour.

Bonne lecture !

Juin 30, 2016

Les albums de bandes dessinées sur Rome comme leurs cousins cinématographiques , les péplums, sans scène d’orgie sont rares. Pour le spectateur/lecteur, avec les jeux du cirque, l’orgie marque l’époque. Mais elle la définit en creux sans vraiment savoir pourquoi de telles scènes font partie de notre « imaginaire romain ». Peintres, graveurs, affichistes, illustrateurs ont depuis quatre siècles, au moins, produit une iconographie orgiaque riche et variée qui reflète à la fois la vision qu’ils ont du monde romain et un flirt transgressif avec la morale qui varie suivant les moments.

L’orgie antique

L’orgie contrairement au lieu commun n’est pas un banquet durant lequel tout est permis, durant lequel toute les barrières morales sautent. Très codifiées, ces cérémonies sont, à l’origine, des moments sacrés. Mircea Eliade les associe au début de l’agriculture, il les décrit comme des fêtes célébrant la régénération du cosmos qui donne aux hommes chaque année de nouvelles récoltes. Les Grecs les organisaient en l’honneur de Dionysos, les Romains de Bacchus mais le vin tenant une grande place dans ces mystères les débordements étaient courants et les Bacchanales n’avaient pas bonne réputation. Très loin des principes originels de ces cérémonies, les images de repas débridés, aux jeux sexuels sans limites s’imposent pour symboliser l’Empire romain et sa pseudo décadence.

Une certaine vision de la décadence romaine, l’orgie ou le début de la fin de l’Empire

Certains auteurs romains comme Suétone ont raconté l’histoire des débuts de l’Empire en insistant sur les travers et les excès des César du premier siècle. Ces écrits, et d’autres, façonneront la vision de l’empire pendant des siècles. Ils serviront les thèses défendues par les promoteurs d’une décadence morale qui ne pouvait qu’entrainer la fin de l’Empire. L’image d’un pouvoir décadent s’est ensuite installé avec les premiers pères de l’Eglise soucieux de démarquer la morale chrétienne de celle supposée plus relâchée des Romains. Néron et ses turpitudes arrivent souvent en première place des relectures chrétiennes. Il faut aussi noter que seules les élites politiques, économiques ou militaires sont concernées. Le peuple des villes ou des campagnes ne semblent pas être adeptes des orgies, il peut en être victime quand des jeunes hommes ou des jeunes femmes sont capturés pour servir le plaisir des maitres de céans.

Pendant très longtemps, l’intérêt pour l’histoire de Rome suit trois axes : les écrivains latins qui ont été redécouverts, avec les penseurs grecs à la Renaissance ; une peur/fascination de la décadence qui pourrait advenir aux systèmes politiques européens et enfin, l’attirance pour l’art antique qui a traversé le temps notamment dans de grandes collections royales et pontificale, art antique considéré comme le canon de la beauté et enfin

La découverte du roman picaresque de Pétrone « Satyricon » à la fin du XVe siècle qui raconte dans une langue vivante et imagée les aventures sexuelles de plusieurs jeunes hommes redonne un coup de fouet à la vision décadente d’un empire en proie au vice. Une des parties du roman se déroule lors d’un festin fabuleux donné par Trimalcion. Ces scènes vont fixer pour longtemps l’image de l’orgie. Les relations homosexuelles des jeunes hommes, héros du récit, ne sont pas vraiment en phase avec la conception chrétienne de la sexualité. S’ajoute à ces fantasmagories littéraires, les découvertes au XVIIIe siècle, des fresques érotiques de Pompéi et de nombreux objets ou sculptures à motifs sexuels retrouvés dans les collections, les cabinets de curiosités ou lors des fouilles qui s’intensifient à partir du XVIIe siècle. Tout cela concourt à faire de Rome un gigantesque lupanar.

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Fresque érotique découverte à Pompéi.
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Représentation du Dieu Pan. On connait aussi beaucoup d’image de satyres arborant un sexe de taille imposante. On est loin de l’image de la divinité chrétienne telle que l’impose la catholicisme.

 

Deux livres du XVIIIe siècle l’incarnent. Decline and Fall of the Roman Empire de Edward Gibbons publié entre 1776 et 1788, il sera publié en France en 1812, et le livre de Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence publié en 1734 qui inspira probablement Gibbons. Si les « déviances morales » des Romains ne sont pas complètement au centre de ces livres importants, les écrivains et les intellectuels qui les ont utilisés, se sont souvent arrêtés au titre pour se concentrer sur la notion de décadence sans vraiment se pencher sur ses raisons. Un peuple aussi puissant et socialement avancé que les Romains ne pouvaient qu’avoir été vaincu à cause d’une certaine dissolution des mœurs qui a entrainé tout le reste. Les hypothèses de Gibbons et de Montesquieu ont longtemps prévalu et se sont imposées comme vérités. Elles n’ont été battues en brèche qu’au cours des années des années 60 par de grands historiens comme Henri Irénée Marrou ou Paul Veyne.

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Les peintres ont accompagné ce mouvement. Si les conventions empêchent les scènes pornographiques dans la peinture classique, l’antiquité romaine est peuplée d’hommes et de femmes à demi dénudés, entre érotisme élégant et souvenir d’un Éden perdu comme en témoignent de nombreuses composition de Poussin. Le XIXe siècle va reprendre à son compte cet imaginaire en le théâtralisant plus encore. Le tableau le plus célèbre est celui de Thomas Couture qui dépeint « Les romains de la décadence » en 1847. Ce tableau est codé car l’artiste, républicain militant, s’est représenté habillé sur le côté. Il regarde avec circonspection la scène qui montre comment les Républicains de la Révolution de 1848 représentaient les mœurs politiques de la Monarchie de Juillet. Nous verrons plus loin que les représentations orgiaques servent toujours à caractériser négativement un milieu ou un personnage. Dans un registre plus explicite et moins politique, il ne faut pas oublier Paul Avril qui illustra les Sonnets licencieux de l’Arétin en mettant en scène un archétype de l’Orgie romaine, il y a beaucoup d’autres exemples.

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Les Romains de la décadence de Thomas Couture. © RMN
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Une des illustrations réalisées par Paul Avril pour un Manuel d’érotologie classique (1907). Chaque illustration a pour cadre un moment de l’Histoire antique. L’époque romaine est évidemment représentée par une orgie.

 

Le péplum et l’orgie

Le XXe le cinéma va ajouter encore à cette habitude iconographique. Il est presque impossible de réaliser un péplum sans orgie. Le public le demande et l’attend. Quelques orgies cinématographiques..

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L’orgie romaine réalisée par Louis Feuillade, 1911. Dès le début de péplum, l’orgie est là. La morale est sauve mais le public a tous les éléments pour décrypter ce qu’il voit.
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Le signe de la croix réalisé par Cécil B. DeMille, 1932. L’histoire de Néron a souvent été utilisée au cinéma, à la fois pour sa mise en cause des chrétiens dans l’incendie de Rome et pour ses mœurs dépravées qui offraient aux cinéastes de nombreuses occasions de placer de belles orgies. © DR
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Quo Vadis réalisé par Melvyn LeRoy, 1951. On retrouve Néron et sa Rome décadente. L’aspect sexuel est toujours suggéré, jamais montré.
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Quo Vadis réalisé par Melvyn LeRoy, 1951. Encore un lieu commun de l’orgie : les Romains mangent couchés, ce qui est propice au débordements sexuels et ils mangent n’importe quoi. Goscinny saura détourner le nom d’extravagantes recettes de cuisine romaine pour mener l’orgie où on l’attendait pas : l’humour.

 

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Fellini Satyricon, réalisé par Federico Fellini, 1969. Le roman de Pétrone est revu par le génie de Fellini. Le banquet donné par Trimalcion est un moment visuel impressionnant avec des maquillages, des costumes et des éclairages très loin des coutumes romaines mais très en phase avec les années 60. Interdit au moins de 12 ans, à sa sortie, le film a reçu un excellent accueil critique.
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Caligula réalisé par Tinto Brass, 1979. Le film « raconte » l’histoire de l’empereur Caligula. C’est le pendant cinématographique de la production d’Elvifrance qui place des orgies dans toutes les histoires et dans toutes les situations.
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Caligula réalisé par Tinto Brass, 1979.

 

L’orgie en bande dessinée

Les auteurs de bandes dessinées héritent de ces différentes traditions picturales et intellectuelles. Mais l’objet même de l’orgie, par son côté transgressif, permet à des auteurs de styles et d’envies très différents de s’exprimer.

Trois types d’albums utilisent les orgies.

Les albums humoristiques

Nous ne citerons qu’un exemple car c’est probablement le premier et les références utilisées par les auteurs étonnent. Il s’agit de Astérix chez les Helvètes. Plusieures courtes scènes d’orgies hilarantes ont marqué les lecteurs.

Ces scènes font référence explicitement à certaines scènes du Satyricon de Fellini : même cadrage, même couleurs, même maquillage. Toute la charge érotique a été gommée, Goscinny et Uderzo vont pousser les images et les dialogues le plus loin possible pour faire rire le lecteur et cela finalement dans un seul but : amener les gags qui parsèment l’album basés sur la conception très différentes qu’ont les Helvètes et les Romains de la propreté. Une question se pose cependant : qui parmi les lecteurs d’Astérix en 1970 a vu le film de Fellini interdit aux moins de 12 ans à sa sortie en 1969. Autrement dit qui parmi les lecteurs pouvaient faire le lien entre le cinéma d’avant-garde et la BD populaire. Finalement, le lectorat n’y verra probablement que la confirmation de ce qu’avait dû être l’Empire romain.

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Fellini Satyricon réalisé par Federico Fellini, 1969.
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Astérix chez les Helvètes, René Goscnny et Albert Uderzo, 1970. ©Editions Albert René.
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Astérix chez les Helvètes, René Goscnny et Albert Uderzo, 1970. ©Editions Albert René. Tous les lieux communs de l’orgie sont réunis dans cette planche : sexe suggéré, sado-masochisme avéré (ce qui est étonnant dans un album pour la jeunesse), excès de nourriture, femmes débordantes aguicheuses, danse érotique, excès de vin, plats tellement incroyables qu’ils nous paraissent adaptés à la situation, esclaves à disposition pour le bon plaisir des patriciens romains…. et en plus c’est hilarant.

 

Deuxième série d’albums, les albums érotiques ou pornographiques.  Au même moment qu’Astérix chez les Helvètes, on trouve une grande production, surtout italienne, connue sous le titre français La Vénus de Rome. Les personnages féminins sont principalement Messaline, Poppée ou Fulvia et les anecdotes scénaristiques sont souvent tirées de Suétone…. Ces séries ne sont pas franchement pornographiques bien que les orgies y tiennent souvent une place de choix. Sans elles, la série n’aurait, disons le aucun intérêt.

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Dans les années 80-90 arrivent des nouveaux petits formats, toujours publiés par Elvifrance. Si les références à l’antique sont là, elles sont très loin de Suétone et c’est un délire pornographique qui prédomine. L’orgie n’a plus besoin d’une quelconque justification historique. D’ailleurs, Rome n’est plus le seul décor de ces histoire, toute l’antiquité y passe. L’orgie n’est présente que pour une seule et bonne raison. Peut-on dire que c’est l’aboutissement de l’iconographie orgiaque ? Enfin ! les orgies sont représentées suivant les fantasmes des auteurs et des lecteurs sans être travestie par le bon goût.

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La Guerre des Gaules vue par dessous la ceinture. Les scènes d’orgie n’ont besoin d’aucune justification.

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Dernier type de BD, les albums qu’on pourraient qualifier de « sérieux » en tout cas des albums dont l’histoire n’est pas centrée sur l’orgie mais sur l’époque ou le côté romanesque de ses personnages. Dans tous ces albums, la représentation de l’orgie répond à des critères bien précis : ancrer l’histoire dans l’époque romaine, les clichés ont la vie dure et surtout à caractériser les personnages des histoires.

On remarque encore que ce sont toujours les élites qui organisent ou participent aux orgies. Que ce soit dans Murena ou dans Alix, les gens modestes font le service ou se promènent nus et sont là pour le plaisir des hôtes. C’est très clair dans cette planche de Vae Victis.

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Vae Victis. Simon Rocca et Jean-Yves Mitton. (c) Editions Soleil.

 

On peut considérer que le lecteur est informé très vite par le prisme orgiaque sur les caractères. Un personnage qui refuse l’orgie est forcément droit, ses préoccupations personnelles et morales sont supérieures. C’est le cas d’Alix dans le dernier volume sorti récemment. Alix est inquiet pour Heraklion, il quitte l’orgie organisée par Marc Antoine pout aller voir son pupille. Cette scène sert aussi à qualifier Marc Antoine qui gaspille sont temps et son énergie en fêtes plutôt que de protéger Rome comme César qui guerroie au loin le lui a demandé. Marc Jailloux n’innove pas totalement car Jacques Martin a déjà dessiné des orgies ans d’autres albums avec les mêmes intentions. Il a aussi produit un magnifique dessin vendu aux enchères sur lequel on peut voir tous les jeunes gens sont nus sauf Alix et Enak.

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Par delà le Styx. M. Jailloux, M. Breda, J. Martin. Editions Casterman, 2015. On retrouve peu ou prou, les mêmes motifs que dans Astérix chez les Helvètes mais dans un autre style graphique. Alix ne cherche pas à faire « rigoler ».
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Le festin d’Ostie, Jacques Martin, planche non reprise dans L’Odyssée d’Alix.

Autre exemple de l’utilisation de l’orgie avec Murena. Delaby et Dufaux parviennent à conserver à leurs scènes orgiaques un aspect très érotique presque pornographique pour les versions « adultes » mais ces moments loin d’être gratuits sont insérer dans la trame narrative pour, là encore, caractériser les personnages. En une seule image, on comprend le caractère de Poppée, d’Agrippine ou de Néron. L’efficacité est maximale : ils n’ont aucun sens moral et sont prêts à tout pour satisfaire leur désir et leur plaisir.

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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. Autre orgie dans un style réaliste, très loin de celui de Jacques Martin. Toujours les mêmes scènes et les mêmes détails mais avec un érotisme plus affirmé, et un public peut-être un peu différent. La nudité, certaines postures et la proximité très grande des corps et des personnages renforcent cette impression. Comme Thomas Couture, les auteurs ont placé un personnage, en bas à gauche, Britannicus, qui observe la scène. Par son attitude réfléchie et son abstinence, il s’extrait de la scène et de la société qui l’entoure. Il ne partage pas les valeurs des cette cour de buveurs dépravés. Il le paiera cher. Participer ou non à une orgie, voilà une des lignes qu’un personnage de BD traverse ou pas pour se révéler au lecteur.
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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. La mort de Claude, l’empereur empoisonné par Agrippine. L’orgie devient alors le moment où tous les coups sont permis puisque tout est permis.
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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. Une scène rare dans l’iconographie orgiaque : une scène de théâtre qui permet aux auteurs de montrer une facette encore inconnue d’un personnage.
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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. Cette scène est remarquable par sa construction en miroir, une sorte de champ contre champ cinématographique. C’est le débordement ultime de l’orgie : la mort violente lors d’un combat regardé par des femmes impassible. Comment définir plus efficacement le caractère de Poppée, caressant la panthère de son esclave/mercenaire, qu’en la plaçant à ce moment là et à cet endroit là ? Dans Murena, Jean Dufaux est parvenu à utiliser l’orgie dans une grande variété de moments qui lui permettent à chaque fois de faire avancer le scénario sans fioritures.

 

 

 

 

Avr 01, 2016
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Marc Jailloux. Photo Sophie Hervier

 

Reprendre un héros qui a marqué l’histoire de la BD n’est pas chose facile, pas plus que redonner vie à une époque lointaine quand le père du personnage d’origine l’a tellement marqué que sa vision est devenue canonique. Marc Jailloux en est à son troisième Alix. Avec Mathieu Breda au scénario, il a redonné souffle et vigueur à une série qui menaçait ruine. Il a dû actualiser la vision de l’antiquité à l’aune des recherches récentes tout en gardant la ligne sans tenir compte des nouvelles séries sur le monde romain. Ancien assistant de Gilles Chaillet, Marc Jailloux est entré dans l’univers Martin par la reprise d’Orion. (suite…)

Avr 01, 2016
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Portrait du véritable Roman von Ungern Sternberg

Pratt n’est pas seulement un dessinateur génial ou un scénariste particulièrement doué, il est aussi un incroyable dénicheur de personnages historiques improbables et romanesques. Cette galerie de portraits marque l’immense culture historique du père de Corto Maltese et son insatiable curiosité pour les aventuriers. Le baron Roman von Ungern Sternberg (1886-1921) est en bonne place parmi ces figures singulières.

Personnage principal d’un court chapitre de Corto Maltese en Sibérie (chapitre V : Ungern de Mongolie), ce prince mi-allemand mi-estonien fait partie des personnages légendaires attachés aux guerres lointaines et mal connues. Membre de la petite noblesse germanique, il embrasse naturellement la carrière des armes et intègre l’armée du tsar quelques années avant la Première Guerre mondiale. Affecté en Asie, il rencontre les peuples qui vont le suivre après 1917. En 1915, son régiment, le 1er régiment cosaque de Nertchinsk, s’illustre dans différentes batailles. Le baron y gagne plusieurs décorations en récompense de sa bravoure au combat. Il rencontre aussi le futur général Semenov qui sera son allié après la guerre et que Pratt met en scène dans Corto Maltese en Sibérie. La paix de Brest Litovsk signée par les Bolchéviques lui déplaît ; il n’aime pas les communistes. Ces derniers n’aiment pas plus les officiers du tsar, surtout si ils sont membres de la noblesse.

La légende qui entoure l’homme intéresse Pratt, ainsi que d’autres auteurs de bande dessinée. En effet, en plus de Corto Maltese en Sibérie (paru en 1974), au moins deux autres séries font apparaître Ungern-Sternberg. Taïga rouge, de Perriot et Malherbe (Dupuis, 2008) et Le Baron fou, de Rodolphe et Faure (Glénat, 2015). Peu ou prou, tous ces auteurs commencent leur récit au même moment. Après 1918, la Russie est en proie à une terrible guerre civile. Les armées blanches, favorables au tsar, dirigée par le général Wrangel, qui a commandé le 1er régiment cosaque de Nertchinsk, s’engagent contre les rouges. Bien que soutenues par les pays occidentaux, elles sont défaites, chassées d’Europe. Quelques régiments continuent la lutte en Asie, en Sibérie, en Mongolie. C’est le cas des hommes qui suivent Semenov et Ungern-Sternberg. Composée de cavaliers de nombreuses nations – Mongols, Bouriates, Kalmouks, Kazakhs… – et de guerriers aguerris, leur armée prend le nom de Division sauvage. Leur combat est perdu d’avance face aux armées bolcheviques mieux armées et plus nombreuses. Ils ont quand même le temps de mener de longues razzias, de soulever les populations, de rétablir des nobles sur leurs trônes politiques locaux ou d’autres potentats insignifiants comme le Bogdo Khan ou le Koukhoutkou, à Ungern, en Mongolie. Ces chefs sont sans pitié pour les populations et pour leur hommes. Le baron Ungern-Sternberg gagne plusieurs surnom : le baron fou, le baron sanglant ou le baron noir. Ils savent que leur fuite en avant ne peut que mal se terminer.

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© 1979 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 

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Le baron fou vu par Hugo Pratt. © 1979 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Les auteurs des albums, à la suite de Pratt, ont bien vu les potentialités scénaristiques fortes de ces aventures. On y trouve mêlés du courage, du désespoir, de l’amitié, des trahisons, des retournements d’alliance, et un zeste d’ésotérisme asiatique.

Assez rapidement défaites, les troupes du baron Ungern-Sternberg sont éliminées sans pitié et leurs chefs passés par les armes. Le Baron fou meurt ainsi fusillé à 35 ans ; sa légende commence. Déjà de son vivant, son épopée a fait la une des journaux illustrés en Europe, notamment en France. Des reporters ont suivi cette guerre avec passion. Il ne faut pas oublier que le parti communiste commençait son ascension politique et que de nombreux russes blancs s’installaient à Paris en faisant la une des journaux « people » de l’époque, apportant avec eux une sorte de souffle légendaire et dramatique.

Les trois albums où apparaît le baron Ungern-Sternberg se situent après la Première Guerre mondiale, à la fin de sa vie, en Mongolie. Nous sommes en plein dans ce que Dominique Petitfaux appelle l’histoire interstitielle. Les auteurs utilisent un aspect mineur et non avéré d’événements réels, les prédictions d’un ou d’une voyante, pour en faire le point capital de leur histoire. Les héros européens, Corto Maltese chez Pratt, madame Ruppert dans Le Baron fou ou Ferdynand Ossendowski, dans Taïga rouge, sont témoins de ces prédictions et de leurs conséquences. Chacun les subira différemment. Corto Maltese les utilise pour sauver sa vie et celle de ses amis. Mme Ruppert tombe amoureuse du baron, homme au destin tragique, ce qui lui rend son humanité et une certaine séduction. Ferdynand Ossendowski, lui, est pris dans la folie de la guerre, et finalement sauvé par Ungern-Sternberg des Soviétiques pour qu’il tire de ces événements un récit et un livre qui le rendront célèbre.

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Le Baron fou vu par Rodolphe et Faure. On voit le personnage de Ferdynand Ossendowsky, qui a réellement rencontré Ungern Khan et qui est le personnage principal de Taïga rouge. Il est dans la case en haut à droite de la planche du bas.© 2015. Rodolphe et Faure. Glénat

De ces trois récits, seul Le Baron fou suit à peu près l’histoire telle que nous la connaissons, tout en ajoutant la romance érotique entre madame Ruppert et le baron. Celui-ci est décrit à la fois comme un chef de guerre terrifiant, un homme du monde, héritier d’une famille aristocratique, et un amant. Les rapports ambigus entre ces deux personnages donnent à l’histoire un ton très inattendu. La violence, très crue, est là : des corps sont déchiquetés, des têtes tombent, des troupes entières sont massacrées… ; mais elle est contrebalancée par des moments de grande douceur. Sentiment renforcé par la nostalgie qui envahit madame Ruppert, qui se remémore sa jeunesse aventureuse au soir de sa vie.

Le Baron fou de Taïga rouge est réellement terrifiant mais Ferdynand s’y attache. Son combat lui est sympathique. Ils ont besoin l’un de l’autre. Ferdynand est poursuivi par les communistes, le baron comprend qu’il peut utiliser son inconscience et son goût de l’aventure. Là aussi, si des moments sont historiquement avérés, l’histoire interstitielle s’invite à chaque case, à chaque page, pour créer du romanesque plausible.

Enfin, le baron de Pratt est dans la même veine, sauf que contrairement aux deux autres, c’est Corto Maltese qui fascine l’homme historique. Et c’est le marin maltais qui l’utilise à son profit pour accomplir une action importante, faire sauter un canon géant puis sauver sa peau et celle de Raspoutine. Ce qui n’est pas rien…

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La baron fou vu par Perriot et Malherbe. © 2008. Perriot et Malherbe. Dupuis

Physiquement, chacun des dessinateurs à pris un parti pris graphique très fort. Le vrai visage de Ungern-Sternberg est déjà particulier, émacié avec de longues moustaches, les portraits dessinés ont utilisé avec bonheur ces caractéristiques pour en faire un être assez rude et effrayant.

Au final, les trois albums livrent à peu près la même vision de Roman von Ungern-Sternberg. Un combattant dur mais très romantique, un homme au combat inutile et perdu d’avance mais au grand cœur, dont les colères ou les emportements sont de toute façon emportés par l’histoire, la vraie, l’officielle. Car grâce au génie d’Hugo Pratt, c’est l’autre histoire, celle que les créateurs inventent, qui est la plus belle.

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Sep 30, 2015

Le journal Pif Gadget a été un journal pour la jeunesse qui a beaucoup innové. Mandryka, Mattioli, Kamb, Gotlib ont eu la place pour publier des histoires courtes qui ont dérangé le lectorat traditionnel du magazine. Hugo Pratt a eu l’opportunité de produire de nombreuses histoires de 20 planches qui ont, elles aussi, troublé le […]

Sep 30, 2015
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Destruction de navires de la marine japonaise par les Russes, le 28 janvier 1904. Lithographie parue dans la presse russe.

Les lecteurs de Pratt ont dû attendre le début des années 1980 pour découvrir la première aventure de Corto Maltese. Commandé par la rédaction du Matin de Paris, ce premier épisode se déroule au cours d’un événement majeur, un peu oublié, de l’histoire du XXe siècle : la Guerre russo-japonaise de 1904-1905. Hugo Pratt, passionné par l’histoire contemporaine, n’ignorait pas l’importance de ce conflit, et les potentialités romanesques ou symboliques qu’il pouvait exploiter. Un coup de sifflet des officiers russes annonce aux soldats que la paix est signée, mais un Sibérien mal embouché tire un dernier coup de feu…

Le conflit qui marque l’entrée de la guerre dans le XXe siècle industriel fait suite à la guerre sino-japonaise de 1894-1895 qui vit l’Empire du Soleil levant écraser celui du Milieu et entamer son implantation au nord de la Chine. Fort de cette victoire écrasante, les militaires japonais ont renforcé leur pouvoir en entraînant derrière eux une bonne part de la nation et le soutien de l’empereur. La guerre contre la Russie est aussi la conséquence de plusieurs facteurs régionaux : la montée en puissance industrielle et militaire du Japon ; la main-mise des Européens (Français, Anglais et Allemands) sur de vastes territoires convoités par le Japon ; l’affaiblissement chinois et l’expansion de la Russie vers Sakhaline et la Corée grâce, notamment, au Transsibérien. Au début du siècle, les forces japonaises décident de pousser l’avantage pris au dépend de la Chine pour s’implanter en Corée pour affirmer leur volonté expansionniste en mettant fin à la domination russe sur la région. La guerre est inévitable. Elle sera meurtrière. Elle voit aussi entrer en scène des armements industriels inédits : cuirassés, téléphone, TSF, mitrailleuse, artillerie lourde. Son dénouement est celui décrit dans l’album : mieux organisés, plus puissants, plus près de leurs bases, mieux commandés et plus motivés, les soldats japonais ont vaincu l’armée du tsar. La défaite russe a résonné comme un coup de tonnerre dans le monde entier. Pour la première fois depuis les victoires des armées ottomanes au XVIIe siècle, une nation non-européenne, une nation «non-blanche» suivant le vocabulaire du temps, défait une armée européenne. Le Japon entrait de force dans le club des nations industrielles. Cette victoire marquera durablement l’esprit guerrier du Japon et posera du côté russe une méfiance xénophobe pour ce pays au moins jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La Jeunesse de Corto Maltese débute exactement au moment où la guerre s’arrête. Ce n’est pas la guerre elle-même qui attire Pratt, mais les ressorts psychologiques de ses héros dans ce qui devrait être un moment de soulagement. Or rien ne se passe comme prévu. Raspoutine, dont c’est la première apparition, tue l’officier qui commandait son bataillon et se réfugie chez l’ancien ennemi tuant encore d’autres soldats des deux bords. Les Japonais décrits par Pratt sont conformes à l’image que l’Occident a de ces hommes : guindés, engoncés dans un code de l’honneur hors norme, tout en faisant preuve d’un caractère chevaleresque qui adoucit leur dureté. Le personnage japonais qui conduit l’histoire est le Lieutenant Sakai. Un homme dur, sans pitié, mais aussi un samourai éduqué dans l’esprit du Bushido. Il est possible que Pratt ait pris pour modèle le lieutenant-colonel Sakai, véritable officier japonais de la Seconde Guerre mondiale. Responsable d’une multitude de massacres et de crimes en Chine dans les années 1930, puis lors de la conquête de Hong Kong en 1941, il est conduit devant un peloton d’exécution en 1946.

En plus de de Sakai, deux personnages occupent le devant de la scène : Raspoutine et Jack London. Raspoutine, dans cette histoire et dans ce contexte, est décrit comme l’archétype du moujik : borné, stupide et malin, sans scrupule, très courageux, impulsif, presque inculte. Il agit sans réfléchir, dans son intérêt, à court terme. Cette image du soldat russe, puis soviétique, perdure tout au long du XXe siècle. Jack London, qui affronte le lieutenant Sakai, est calqué sur l’écrivain américain qui a réellement couvert le conflit comme correspondant de guerre. Son expérience est relatée dans une nouvelle : La Corée en feu. London est à la fois l’alter ego de Pratt et de Corto. Auteur de romans d’aventures que le dessinateur affectionnait, aux personnages à la psychologie forte et complexe, aventurier, marin, Jack London était, en 1905, la première star de la littérature américaine riche et reconnue. Il pratique un journalisme littéraire et narratif qui emporte le lecteur dans des contrées inconnues au milieu de situations improbables et dangereuses, en racontant tout autant ce qu’il voit que la façon dont il le vit. Il se retrouve en Corée après un long périple puisqu’il devait – c’était le but de son voyage – couvrir la Guerre des Boers, en Afrique du Sud. Malheureusement pour lui, les Anglais avaient déjà gagné la guerre quand il est arrivé à Londres en 1902. Ses articles, plein des préjugés de l’époque sur les peuples asiatiques, décrivent parfaitement l’irruption massive de l’industrie dans la guerre. En Corée, sa présence gêne les Japonais, qui l’arrêtent puis l’expulsent du pays. Bizarrement, le Jack London de Pratt est un être qui ne décide pas vraiment de son sort. Embarqué dans un duel pour une improbable histoire d’honneur, London voit arriver la menace sans vraiment réagir. Vivre un duel au risque de périr pouvait exciter l’écrivain. Comment raconter au mieux une situation si on ne l’a pas réellement vécue ? N’est-t-il pas devenu chercheur d’or avant d’écrire L’Appel de la forêt ? D’une façon très inattendue, Raspoutine le sort de ce mauvais pas en assassinant le Japonais.

Le contexte historique de cette histoire est important, et Pratt donne une belle leçon d’histoire à ses lecteurs. Il joue, à la manière d’un virtuose, une partition complexe qui anticipe symboliquement ce qui va arriver au cours du XXe siècle en Asie. Avant la montée en puissance de la Chine, à la fin des années 1950, trois nations se disputent la suprématie continentale asiatique : la Russie puis l’URSS, le Japon, et les Etats Unis ; Raspoutine, Sakai, et London. Le Japon subira une défaite totale ; les Russes aideront les Américains qui n’ont rien pu faire contre l’attaque de Pearl Harbor. Les relations entre les trois protagonistes perpétuent la guerre d’individu à individu. N’est-ce pas finalement une des idées qui sous-tend les aventures dessinées par le Vénitien : les individus sont tout, les grands bouleversements du monde ne sont que les conséquences gigantesques des inimitiés et des rivalités d’hommes à hommes qui ne peuvent se rendre compte qu’ils ne sont qu’un petit rouage dans le déroulement des choses. Le battement d’aile d’un papillon peut déclencher une tempête de l’autre côté de la terre.

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Comme toutes les couvertures originales des albums de Pratt, celle-ci est absolument magnifique. Le contexte est indiqué en fond, très présent, écrasant, mais l’histoire telle qu’elle est dans l’album est absente. Jack London a disparu. Pour les lecteurs de Pratt, la rencontre de Raspoutine et de Corto Maltese est la seule bonne raison d’acheter La Jeunesse de Corto. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Dans la couverture de la dernière édition en noir et blanc, l’histoire a disparu. Pratt, scénariste génial, s’efface devant son héros. © Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Une des planches les plus intéressantes de l’album. Ce n’est pas forcément la plus belle ou la plus spectaculaire, mais par sa simplicité narrative et graphique, elle a une importance capitale. Elle marque l’arrivée de Corto Maltese. Jack London, que Pratt admirait ,raconte quant à lui une légende. On s’arrête donc, et on écoute. En fait, cette légende est le rêve que poursuivent Corto Maltese et Raspoutine à la fin du récit. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Un extrait de la première planche. Efficace, rythmée, les quelques cases posent sans artifices inutiles le contexte : la guerre, la paix et les motivations conscientes et inconscientes des protagonistes. Raspoutine a tué un homme sans trop savoir pourquoi, mais il devait le faire. C’était son destin. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Jack London est là encore le personnage principal de cet extrait, en version couleur. Le lecteur assiste, sans vraiment comprendre ce qui arrive, à la mise en place du duel dont la tenue et l’issue ont un impact sur l’histoire de tous les personnages de la Jeunesse de Corto. L’album aurait tout aussi bien s’appeler Le duel de Jack London. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 

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Sep 30, 2015
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© Cong S.A. / Rue de Sèvres – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 Fanfulla est une histoire particulière dans l’oeuvre de Pratt. Nous ne sommes ni au XXe siècle, ni dans en Amérique au XVIIIe, mais en Italie de la Renaissance. Période de bouleversements culturels, c’est aussi un moment où l’art de la guerre se transforme. Nous avons demander à Pascal Brioist, spécialiste du sujet, de lire Fanfulla et d’analyser le fond historique du récit. Pour une fois, Hugo Pratt, à cause d’un manque de temps, peut être, est pris en défaut sur un grand nombre de détails historiques.

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L’œuvre d’Hugo Pratt et de Mino Minali entend se situer après le siège de Rome de 1527 et raconter l’histoire de Fanfulla, un condottiere lansquenet qui offre ses services à la République de Florence, assiégée par les troupes impériales en 1529. La trame narrative utilise la trahison de Malatesta Baglioni, seigneur de Pérouse qui, tout en prétendant servir Florence, avait signé un accord secret avec le Pape et avec les Impériaux. Ce personnage est historiquement sourcé, de même que sa trahison, et la figure de Fanfulla renvoie, elle aussi, à un personnage historique, de son vrai nom Bartolomeo Tito Alon. La trame est donc bien documentée. En est-il de même de la réalité matérielle décrite par Hugo Pratt ?

La planche de la page 55 campe un lansquenet, mais accumule les anachronismes et les inexactitudes. Le costume lui même, pour commencer, ne correspond guère à la mode des années 1520. Certes, les manches et le haut de chausses sont à crevés, mais les rubans qui ferment ce dernier au dessus des mollets s’apparentent plus à la mode du XVIIe siècle. La braguette protubérante, caractéristique du lansquenet (caste de mercenaires de la Renaissance), a par ailleurs été bannie. Le feutre emplumé, enfin, renvoie dans sa forme plutôt lui aussi au XVIIe siècle. Il en va de même du mousquet et de sa fourche qui trouveraient plus leur place sous le règne de Louis XIII, à l’instar des apôtres (les charges de poudre)  qui ceignent la taille du soldat. Seule l’épée à deux mains qui identifie, avec sa garde en « pas d’âne », le double-solde (le soldat payé deux fois en raison de la dangerosité de sa tâche) correspond à la période. Elle disparaît en effet des champs de bataille après 1530.

 

 

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La vignette de la page 42 montre un canon non moins anachronique. Il s’agit en effet d’une bombarde sur affût à quatre roues à la typologie improbable. Les trous qui entourent le sommet de la volée, par exemple, devraient en fait plutôt se trouver autour de la culasse et serviraient alors à désolidariser les deux pièces par un pas de vis grâce à des leviers. Une telle arme, destinée à envoyer des boulets de pierre, était plutôt en usage au XVe siècle, et elle se trouve représentée par Léonard de Vinci ou Francesco di Giorgio. De plus, à la page suivante, le canon semble envoyer un projectile explosif, ce qui n’est pas possible alors. En 1529, en vérité, les pièces d’artillerie ont largement évolué par rapport au Quattrocento. Les calibres des boulets de fer, largement plus petits, donnent aux  canons et couleuvrines des silhouettes plus élancées.

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Les technique d’assemblage des pièces d’artillerie dessinées par Léonard de Vinci.

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Les technique d’assemblage des pièces d’artillerie dessinées par Léonard de Vinci reconstituées en 3D pour le Musée Vinci.

Une vignette de la page 86, enfin, montre un personnage casqué du camp impérial chargeant, en cuirasse, un pistolet à rouet à la main.  Sa typologie appartient cette fois aux années 1550. La technologie de haute précision qui rend possible la disparition de la platine à mèche en fait d’ailleurs plutôt une arme de cavalerie. Les hauts de chausses portés à mi-cuisse relèvent du dernier quart du XVIe siècle. Quant aux soldats qui accompagnent l’officier à la cape, ils portent encore une fois des mousquets à fourches bien plus tardifs.

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Il est dommage que Pratt, d’ordinaire si attentif aux détails historiques (comme il l’est quand il représente le camp des impériaux devant Florence p.82, en s’inspirant d’une fresque du Palazzo Vecchio), n’ai pas eu sous la main la documentation idoine comme  par exemple l’ouvrage de Fred et Liliane Funcken sur le siècle de la Renaissance qui paraitra quelques années plus tard.

Siége de Florence Camp du prince d'Orange par Vasari. Palazzo Vecchio, Florence

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par Pascal Brioist, professeur d’histoire de la Renaissance à l’université François Rabelais de Tours.

Né en 1962, professeur des universités en histoire et membre du CESR depuis 1994. Spécialiste d’histoire culturelle : ses travaux concernent actuellement surtout le domaine de l’histoire des sciences et des techniques. Coauteur en 2002, avec Hervé Drévillon et Pierre Serna, de Croiser le Fer, violence et culture de l’épée dans le France moderne, Champs Vallon. Il a publié en 2012 Léonard de Vinci, homme de guerre, Alma éditions. Il conduit des recherches sur les pratiques scientifiques et techniques liées à la guerre durant Renaissance.

Fanfulla, Hugo Pratt & Mino Minali, Rue de Sèvres, 2013.

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Sep 30, 2015

Napoléon et la bande dessinée ! A première vue, le rapport n’est pas évident. Pourtant, l’Empereur et son mythe sont les sujets d’une petite centaine d’albums. Franco-belge, roman graphique, recueil d’illustrations ou encore manga, tous les genres ont profité du souffle épique de l’histoire napoléonienne. Différents projets soutiennent ces récits : glorification du personnage, glorification de la France et de son histoire, moquerie, critique ou encore uchronie, tous ces albums racontent un aspect de l’histoire et en disent finalement plus sur leurs auteurs et l’époque qui les voit apparaître que sur Napoléon lui même.

Sans prétendre à l’exhaustivité, nous allons explorer quelques pistes pour cerner les rapports du 9e art avec l’Empire. Stéphane Dubreil repart aux origines de la bande dessinée avec Job (1858-1931), premier illustrateur à prendre l’histoire du Premier Empire comme sujet quasi exclusif au profit d’un projet politique nationaliste et guerrier. L’histoire de cette période avec son lot de mystères et sa part d’héroïsme se prête facilement au romanesque. Thierry Lemaire a rencontré Patrick Bouhet, historien spécialiste du Premier Empire, qui décrypte, pour Cases d’histoire, le premier tome de la série La Nuit de l’Empereur (Ordas et Delaporte, éditions Grand Angle). Le Singe de Hartepool (Moreau et Lupano, éditions Delcourt), histoire véridique aux résonances très contemporaines, fait l’objet d’une lecture très attentive de la part de notre partenaire italien Fumettologica, tandis que La Bataille, d’après le roman de Patrick Rambaud, rompt avec la littérature habituelle consacrée à Napoléon. A Essling, l’Empereur n’est plus le stratège infaillible qu’il semblait être ; et l’héroïsme de la légende laisse la place à l’horreur de la guerre. Mais un grand guerrier ne serait rien sans les femmes qui l’entourent. Thierry Lemaire fait preuve de légèreté et de romantisme, avec un panorama des grandes conquêtes féminines de Napoléon.

Personnage quasi sacré, Napoléon a néanmoins été malmené. Le manga friand d’histoire européenne ne pouvait pas passer à côté d’un tel personnage. Napoléon, de Tetsuya Hasegawa, joue avec les codes historiques et met en scène le Petit Caporal dans le monde de Ken le Survivant. Plus proche de nous, et connues de tous, les saillies drôlissimes de Goscinny ont joué, à une époque qui ne le permettait pas vraiment, avec le mythe, en amusant les lecteurs Français des années 60.

Christophe Girard nous livre quant à lui sa troisième carte blanche et rapproche – quelle surprise ! – Napoléon de Guillaume le Conquérant.

Enfin, Laurent Lessous propose des pistes pour les professeurs d’histoire qui voudraient utiliser la bande dessinée pour enseigner l’histoire du Premier Empire.

Juil 23, 2015
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Le Bonaparte de Job est tout entier dans cette couverture. Dynamique, il crève littéralement l’écran. Il apparait telle une divinité au milieu des rayons du soleil, sa stature lui permet de dominer les autres hommes et ses couleurs, bleu blanc rouge, le présentent comme un héritier de la Révolution.

Impossible de préparer un dossier sur Napoléon en BD sans évoquer le travail de Job. Ses dessins ont fixé, durant quasiment un siècle, une certaine image de l’Empereur et des soldats de la Grande Armée. Ces images canoniques se sont d’autant plus facilement installées dans le paysage mental des Français que la plupart des ouvrages illustrés par Job sont destinés aux enfants et sont portés par un réel projet politique nationaliste mâtiné de militarisme ardent.
(suite…)

Juil 23, 2015
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