Author Archives Thierry Lemaire

Quand on cite Hugo Pratt, c’est le plus souvent pour parler de Corto Maltese, et plus particulièrement de sa qualité littéraire et graphique. La facette historique de l’œuvre du dessinateur italien est généralement laissée de côté. Elle imprègne pourtant, et de manière très profonde, tout ses albums. Décryptage d’une bibliographie entièrement portée par l’Histoire. (suite…)

Sep 30, 2015

Caroline de Colombier

La première idylle avérée du jeune Bonaparte (il n’a pas encore 17 ans) est à la fois rapide, très platonique, et peu connue du grand public. Lors de son séjour à Valence, affecté au régiment de la Fère pour s’aguerrir après l’obtention de son brevet de l’Ecole Militaire de Paris, le lieutenant en second Bonaparte fréquente la bonne société de la ville. Il y croise la fille de Mme du Colombier, Charlotte Pierrette Anne Grégoire du Colombier, surnommée Caroline – de huit ans son aînée – à laquelle il fait une cour qui ne va pas plus loin que quelques rendez-vous dans la campagne à chaparder des cerises et conter fleurette. Dans le premier tome de ses Napoléon, Pascal Davoz estime que l’épisode mérite d’être évoqué, et laisse le soin à Jean Torton d’en réaliser une représentation qui n’aurait pas déplu à Antoine Watteau. Dans cette version, Napoléon teste ce que les magazines d’aujourd’hui appelleraient les meilleures phrases de drague, comme sorties d’une littérature qui prend sa source dans les romans courtois du Moyen-Âge. Difficile de faire plus fleur bleue.

???

Deux ans plus tard, les choses sérieuses commencent, si l’on en croit Napoléon lui-même, puisque l’épisode est raconté par ses soins. Les amourettes de romans pour jeunes filles ne durent qu’un temps. Le sous-lieutenant Bonaparte est à Paris, il sort du théâtre des Italiens et traverse le Palais-Royal. Le jeune homme sait parfaitement que l’endroit est l’un des haut-lieux de la prostitution à Paris, mais il assure qu’il n’a aucune intention particulière, étant très critique envers ce métier que l’on dit vieux comme le monde. Ce qui ne l’empêche pas d’aborder une « fille » pour s’inquiéter de sa santé (son teint est pâle) et de sa résistance au froid (nous sommes en novembre). Et finalement de l’emmener, un peu contraint par la belle, dans sa chambrette. Et c’est par ce concours de circonstance que le futur empereur perd sa virginité dans les bras d’une femme dont on ne connaîtra jamais le nom. Torton et Davoz, encore eux, reconstituent cet épisode hypothétique en reprenant presque mot pour mot le dialogue dont s’est souvenu Napoléon. La scène est tout en élégance, les corps sont beaux, la conversation charmante, et l’ensemble ne dépareillerait pas dans une comédie romantique hollywoodienne. Une nouvelle fois, le réalisme est secondaire.

 

Joséphine

Qui est donc Joséphine de Beauharnais, née Marie Josèphe Rose Tascher de La Pagerie, première épouse de Napoléon, éphémère reine d’Italie et impératrice des Français ? Pour Davoz et Torton, décidément spécialistes des épisodes amoureux de la vie du Petit Caporal, c’est l’image de l’aristocrate déchue, retrouvant son rang – et même plus en usant de ses charmes – qui retient l’intérêt des auteurs. Plus tard, c’est l’opposition avec les sœurs Bonaparte et la répudiation pour ne pas avoir pu fonder une dynastie qui procurent les ressorts dramatiques nécessaires à une biographie des plus classiques. Nicolas Dandois, dans ses Napoléon, choisit un angle beaucoup plus original en utilisant Joséphine comme narratrice de la biographie de Napoléon. Le premier volume démarre même par une scène qui décrit les derniers moments de l’Empereur. Sur son lit de mort, à Longwood House, quelques instants avant de rendre l’âme, il croit voir Joséphine à son chevet. Celle-ci est pourtant morte sept ans plus tôt dans le château de la Malmaison. S’engage alors un court et tendre dialogue entre le mourant et le fantôme, où Napoléon dévoile tout l’amour qu’il ressent pour cette femme. Car au-delà des frasques de la Martiniquaise, on peut résumer le personnage de Joséphine au fait qu’elle fut le seul grand amour du Corse. Pour preuve ultime, la dernière filleule de l’Empereur (certains prétendent qu’elle en est la fille naturelle), née à Sainte-Hélène en 1818, est nommée Joséphine Napoléone de Montholon.

 

Marie Walewska

Si Joséphine de Beauharnais est répudiée en décembre 1809, c’est un peu à cause de la polonaise Marie Walewska, que Napoléon rencontre en 1807. L’enfant qu’elle attend de l’Empereur confirme un peu plus (Eléonore Denuelle de La Plaigne, lectrice de Caroline Bonaparte, avait déjà donné en 1806 un fils au maître de la France) que ce dernier n’est pas stérile. L’absence de grossesse de Joséphine, qui avait eu auparavant deux enfants, n’est donc pas due au militaire corse. Mais le personnage de Marie Walewska, bien que très important dans l’histoire de la Pologne (elle a œuvré pour la résurrection de son pays auprès de son amant ; qui créa finalement un éphémère duché de Varsovie qui disparaîtra avec lui) est secondaire dans l’épopée napoléonienne. Très peu de bandes dessinées y font allusion. Nicolas Dandois la fait apparaître après la seconde abdication, dans les jardins du château de la Malmaison. Elle argumente une fois de plus avec son ancien amant, mais cette fois pour le convaincre de partir à l’étranger pendant qu’il en est encore temps. Aux Etats-Unis ou ailleurs, mais avec elle et leur fils Alexandre. Napoléon ne répondra pas à cette proposition romantique. Marie Walewska est-elle la femme qui a le plus aimé Bonaparte ? On peut le penser, puisqu’elle avait déjà fait le voyage de l’île d’Elbe en compagnie de leur fils pour revoir l’Empereur, pourtant déchu et exilé. Comme Joséphine, la jeune femme meurt avant son amant en 1817, à l’âge de 31 ans.

 

Marie-Louise d’Autriche

La raison d’État est toujours plus forte que les sentiments personnels. La fille de François Ier d’Autriche va vivre cet adage en étant mariée à l’un des plus fervents ennemis de son père, suite à la défaite des troupes de son pays à la bataille de Wagram. Souhaitant à la fois resserrer les liens entre la France et l’Autriche pour créer un axe Paris-Vienne contre le Tsar, et trouver un « ventre » (comme le dit lui-même le futur mari) pour fonder enfin une dynastie, Napoléon choisit d’épouser Marie-Louise, après son divorce d’avec Joséphine. On imagine le peu d’entrain de la jeune Autrichienne (elle a 18 ans) à épouser et se donner à « l’ogre corse ». Elle le fera toutefois par esprit de sacrifice. Les revers de l’Empereur montreront que la nouvelle impératrice se considère toujours plus autrichienne que française. Pas facile alors de mettre en scène un tel personnage lorsque l’on veut rendre hommage au natif d’Ajaccio. Fred et Lilyane Funcken évoquent la jeune femme dans une histoire courte intitulée « Le Fils de l’Aigle », centrée sur les premières années de Napoléon François Charles Joseph Bonaparte, roi de Rome. Les deux auteurs réussissent toutefois le tour de force de ne montrer à aucun moment le visage de la mère, décrite comme entièrement dévouée à sa patrie autrichienne, forçant son enfant à s’éloigner du pays de son père.

Juil 23, 2015

La vie de Napoléon Bonaparte est un roman, enjolivé à la fois par ses biographes et par lui-même. La tentation première, héritée d’une longue tradition, est de reproduire la légende plutôt que de poser un regard critique sur l’aventure napoléonienne. La bande dessinée est-elle parvenue à s’émanciper du passé historiographique ? Où se place le 9e art sur l’échiquier des contempteurs et des hagiographes du héros national ? (suite…)

Juil 23, 2015

Chercheur en histoire militaire, Patrick Bouhet est spécialiste du Premier Empire et des origines de l’art opérationnel. Il est l’auteur d’articles pour divers supports et notamment le mensuel Guerres & Histoire. Nous lui avons demandé de se pencher sur l’album La nuit de l’Empereur, de Pascal Ordas et Xavier Delaporte, qui imagine un épisode du retour de Napoléon à Paris pendant la retraite de Russie.

LA-NUIT-DE-LEMPEREUR

Cases d’Histoire : Est-ce que la retraite de Russie est bien documentée ? Et, par conséquent, est-ce qu’il y a des zones d’ombre dans lesquelles un scénariste peut s’engouffrer ?

Patrick Bouhet : Oui, la retraite est bien documentée. Cependant, elle a concerné une telle masse d’hommes – de femmes et d’enfants aussi – que les aventures individuelles en marge des manœuvres militaires ont été innombrables et ouvrent de nombreuses possibilités à un scénariste.

CdH : Dans cet album, au-delà des libertés que peut prendre un scénariste, est-ce qu’il y a des erreurs qui vous ont frappé ?

PB : Oui, des erreurs uniformologiques, ou encore la quasi-absence de la Garde alors que la sécurité du souverain était de sa responsabilité en campagne. On a aussi l’utilisation du sabre à la main gauche, qui plus est avec une pelisse flottante pour Martel – qui semble appartenir au 5e Hussards – et porte une grande tenue bien éloignée de la réalité du terrain surtout compte tenu du fait qu’il n’est plus officier… Ou encore le fait qu’il ne porte pas la « croix » alors qu’il en est titulaire… Donc d’assez nombreuses incohérences, mais il faut bien une certaine liberté au scénariste.

La nuit de l'empereur 03
Cette idée géniale, c’est d’utiliser un sosie de l’Empereur pour brouiller les pistes.

CdH : Quelle est la réalité des sosies de Napoléon ?

PB : Un emploi de sosies d’une manière systématique, ou même accidentelle, ne m’est pas connu. Je ne pense pas que la personnalité de Napoléon se prête à ce genre de stratagème. Militaire avant tout, il n’aurait pas accepté qu’un autre reçoive un coup qui lui était destiné. Par ailleurs, les exemples sont nombreux pour démontrer que le seul bruit de sa mort était extrêmement dangereux pour le moral des troupes sur le champ de bataille (Ratisbonne 1809) ou politiquement (complot de Malet en 1812, justement). Il fallait qu’il apparaisse toujours personnellement et vivant pour la stabilité de son pouvoir.

CdH :  A la page 5, Napoléon découvre que ses soldats se livrent au pillage et s’en désole. Connait-on vraiment la réaction de Napoléon face à ce comportement au sein de son armée ? Est-ce une réaction plausible de l’Empereur ?

PB : C’est une réaction plausible, tout en sachant qu’il savait fort bien ce qui se passait. C’est sûrement autre chose d’en être le témoin direct. Mais ces comportements étaient connus et admis (ou punis, souvent par la mort), selon les circonstances.

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Cette embuscade prêtée à Fouché est une invention de Patrick Ordas.

CdH : L’épisode de l’embuscade dans Moscou a-t-il existé ?

PB : Pas à ma connaissance, et encore moins par Fouché. Enfin, la liaison trop forte avec les agissements supposés de Fouché et Talleyrand paraît trop liée à une perception moderne et manichéenne de l’histoire de la période qu’à la réalité. Ils ne voulaient pas du pouvoir ouvertement pour eux-mêmes ; ils ont toujours agi pour protéger leurs intérêts, oui, mais aussi pour éviter un effondrement total de la France sous le poids soit de ses dissensions internes, soit de ses nombreux ennemis extérieurs ; donc pour partie de ce qui pouvait sembler être l’insatiable ambition de Napoléon.

CdH : Quelle est la réalité du petit jeu des récompenses (Napoléon dégrade, promet la Légion d’honneur, distribue les promotions) que Napoléon utilise comme une véritable monnaie ?

PB : C’est plus la motivation que recherche Napoléon, donc promotion et décoration sont des moteurs qu’il utilise toujours pour mettre en valeur l’honneur et la bravoure. La dégradation et le conseil de guerre existe aussi ; surtout lorsqu’il juge que la faute est trop grande ou aura des conséquences négatives importantes. Ce n’est pas une monnaie : c’est la manière classique de gérer et de motiver une armée.

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Le petit jeu des récompenses.

CdH : A la page 35, Napoléon n’hésite pas à sacrifier froidement des hommes pour rester en vie. Quelle est la réalité de cette attitude ?

PB : Les deux aspects de la personnalité de Napoléon sont retenus par les biographes ; tout dépend s’ils lui sont plutôt favorables ou non. Je pense qu’il agit surtout en soldat. La mort est possible pour lui et tous ceux qui l’accompagne lorsqu’il fait la guerre. Par contre, Napoléon ne se cache pas derrière ses hommes pour se protéger ; il partage les dangers avec eux, car un général, à l’époque, même lui, commande à l’avant et se trouve très souvent à portée des coups adverses. Ceux qui tombent – tués ou blessés – autour de lui pendant vingt ans sont nombreux, et lui-même est blessé plusieurs fois, comme l’indique l’autopsie effectuée à Saint-Hélène par le Dr Antommarchi. Mais Napoléon impose le plus souvent le secret sur ces blessures, pour ne pas provoquer d’inquiétude et de remous politiques.

CdH : A ce moment de la retraite de Russie, les « Vive l’Empereur ! » s’entendent-ils aussi facilement que dans l’album ?

PB : L’action de l’album semble se dérouler dans les premiers jours de la retraite. Alors la réponse est oui. Mais, bien-sûr, plus la situation se détériore, plus les vivats seront rares. Cependant, il ne faut pas oublier ce qui est lié au surnom de « grognards ». Les soldats grognent, peuvent même parler de la mort souhaitable de Napoléon. Puis, le plus souvent, il suffit qu’il apparaisse pour que tout soit oublié, et que les « Vive l’Empereur ! » fusent à nouveau. Il avait un vrai pouvoir sur ses soldats, Français ou étrangers d’ailleurs.

CdH : Globalement, quel est votre sentiment sur cet album ?

PB : Le dessin est souvent plaisant et dynamique. L’histoire prenante, malgré ses incohérences historiques. On se demande bien qu’elles vont être les aventures à suivre de Martel. Enfin, le soucis du détail, en particulier la recherche en termes d’argot du soldat parvient, dans une certaine mesure, à faire entrer le lecteur dans une certaine ambiance.

La nuit de l'empereur 05

Juil 23, 2015

Chaque année, les commémorations du 8 mai 1945 rappellent à ceux qui auraient tendance à l’oublier toute la démesure et l’horreur du second conflit mondial. Comme le rappelle justement l’historien Pascal Ory, la Première Guerre mondiale est le symbole de la guerre absolue, déluge de fer et de sang, alors que le second conflit se place plus sur un plan moral, en représentant la victoire du bien sur le mal. Le IIIe Reich aura en effet plongé l’Europe dans le chaos en ajoutant au nationalisme une idéologie raciale et une dimension mystique conduisant aux pires folies.

La représentation de « l’épisode » nazi en bande dessinée est d’autant plus délicate que guette la fascination pour sa monstruosité. La croix gammée a ainsi une place de choix sur les couvertures des albums traitant de la Seconde Guerre mondiale, en faisant parfois passer le marketing avant l’intérêt artistique. C’est d’ailleurs en filigrane une des problématiques de la série Wotan, réalisée par Eric Liberge. De son côté, Christophe Girard propose en deux planches une contre-histoire du svastika, de son adoption par Hitler jusqu’à nos jours. Cette même croix gammée qui s’affiche en couverture du Hitler, de Shigeru Mizuki, une biographie étonnante du Führer, que nous avons utilisé pour la couverture du présent numéro. Le sujet de la Seconde Guerre mondiale et de la défaite du IIIe Reich inspire d’ailleurs les scénaristes, notamment dans le domaine de l’uchronie.

Alors oui, la bande dessinée se repaît parfois de la fascination pour le mal, comme les auteurs de Marvel l’ont fait en créant l’organisation criminelle Hydra. Mais n’oublions pas que ces fictions reposent sur une réalité, incarnée par exemple par la revue pro-nazie Le Téméraire, publiée entre 1943 et 1944 ; un magazine pour la jeunesse fort bien décrypté par Pascal Ory. N’oublions pas non plus que des millions de personnes innocentes ont été assassinées dans ce maelstrom de violence. Et la bande dessinée tient son rôle dans cet effort de mémoire, comme nous l’explique l’historienne Isabelle Delorme pour la Shoah. Dans un dossier très complet, Laurent Lessous propose en outre des pistes d’enseignement de l’Holocauste par la bande dessinée. Une façon de montrer que si l’éducation est la clef de tout, le 9e art peut être un vecteur pédagogique fort.

Juin 03, 2015

Téméraire 07

En janvier 1943 est créée à Paris une revue pour la jeunesse qui contient pour moitié de la bande dessinée. Alors que la roue commence à tourner pour l’Allemagne nazie, Le Téméraire se place résolument dans les pas du modèle fasciste. L’historien Pascal Ory, qui s’est intéressé au sujet dès les années 70, revient avec nous sur cette étonnante publication.

La revue Le Téméraire, qui parait de janvier 1943 jusqu’à la Libération, est singulière à double titre. D’abord parce qu’elle est à l’époque la seule autorisée à Paris (et l’une des deux seules publiées en zone Nord, avec le magazine breton O lo lê) ; ensuite parce qu’elle développe une ligne éditoriale qui dépasse l’allégeance à Pétain, toujours officiellement chef de l’Etat français, pour suivre des chemins clairement nazis. « Je suis resté sous le choc de la découverte d’un tel périodique, d’une telle radicalité, se souvient Pascal Ory. En 43-44, le régime est acculé, l’Allemagne commence à reculer. Les radicaux se concentrent. Tout se durcit. » Il n’est donc pas surprenant de trouver à la direction du bimestriel des fascistes convaincus, mais qui n’en sont pas moins de vrais professionnels. « Jacques Bousquet, le directeur, est ancien professeur et directeur de cabinet d’Abel Bonnard, ultra-collaborationniste ministre de l’Education nationale. Il veut un support pour la jeunesse. Il a besoin des Allemands pour les autorisations, mais pour l’essentiel, ce sont des Français qui font le magazine. » Celui-ci reprend le modèle de ses prédécesseurs d’avant-guerre, même les périodiques américains. Grand format (29 x 39 cm), huit pages, une illustration pleine page en couverture, deux pages centrales de bande dessinée plus une autre en quatrième de couverture, toutes en couleurs, des articles « pédagogiques », des nouvelles, des jeux, de l’humour, de l’histoire, de l’aventure, de la science-fiction. Pendant les 18 mois d’existence de la revue, plusieurs séries de bande dessinée sont publiées. Fulminate et Vorax et Mic Patati et Patata pour l’humour, Marc le Téméraire et Hidalgo pour l’aventure, Vers les mondes inconnus pour la science-fiction, L’Enchantement de la forêt noire pour le conte. On lit les signatures d’Erik, de Vica, d’Auguste Liquois, de Raymond Poïvet. « Tous les moyens sont mis au service de la propagande. Des dessinateurs, des journalistes, des vulgarisateurs sont prêts à travailler pour le magazine ».

Téméraire 05

Marc le Téméraire sur le front de l’Est, dans un avion à croix gammée (qui ressemble au célèbre Junkers Ju 87 Stuka). Tout est dit.

Le Téméraire est diablement séduisant pour instiller dans l’esprit de son lectorat cette fascination pour l’Allemagne éternelle. « Bousquet avait une vraie admiration pour le modèle nazi. Il y a un univers totalitaire qui est donné en exemple, menacé par des méchants d’origine orientale qui affrontent les nordiques. » Graphiquement, les codes de l’imaginaire national-socialiste sont présents en filigrane : serments le bras levé, héroïsme chevaleresque, architectures monumentales, caricatures habituelles sur le modèle de l’affiche du film Le juif Süss. Peu de croix gammées, l’évocation de l’Allemagne millénaire à travers son patrimoine suffit à donner la direction à suivre au jeune lecteur. « Il s’agit de nourrir l’imaginaire des adolescents de valeurs fascistes. La démonstration se fait en deux temps. La théorie raciale se trouve par exemple clairement expliquée dans les pages de textes didactiques. Puis dans les bandes dessinées, on voit que les méchants sont des étrangers orientaux qui n’ont pas la même culture que nous les nordiques. Pas besoin d’en rajouter, le message est passé. » L’enjeu n’est pas anodin. Sans concurrence en zone Nord, Le Téméraire est tiré à 150.000 exemplaires et près de 70 cercles des téméraires, communautés de camaraderie sur le modèle des Amis de Spirou ou des scouts, sont formés dans toute la zone occupée (et comptent 6000 membres, selon le magazine). Le discours est bien rôdé, dénonçant les ennemis de la France que sont, dans l’ordre, les juifs, les communistes et les anglo-saxons, en particulier la perfide Albion, plus proche, plus active en 1943 sur le territoire français que les Américains, dont l’heure viendra plus tard. « On trouve même parfois des synthèses. Dans un feuilleton, il y a un méchant qui s’appelle Sir Levy. Il est donc anglais et juif. »

Téméraire 01

L’usage de la caricature, digne des pires illustrations de l’exposition « Le juif et la France », indique au lecteur l’origine du méchant professeur Vorax.

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Cette fois, ce sont des résistants, pardon, des terroristes qui sont dans le collimateur.

Alors que le discours du maréchal Pétain prône un retour à la terre, Le Téméraire se place au contraire sur le terrain de la science pour faire s’affronter le « bien » et le « mal ». « Cet univers moderniste, très soucieux de la technologie, est à rapprocher du fascisme. Ça croit beaucoup à la technique, à la vitesse, d’où la propension à la science-fiction. Malgré tout, on sent monter une angoisse, des catastrophes à venir, on joue sur la peur. » L’autre tonalité attachée à la revue est en effet celle de la peur, de l’angoisse. Le Téméraire est anxiogène, reflet d’une période qui annonce l’agonie programmée du IIIe Reich. La série Marc le Téméraire en est le témoin semaines après semaines, puisque le héros est envoyé sur le front de l’Est pour épauler les troupes de la Wehrmacht. Vers les mondes inconnus plonge le professeur Arnoux et son neveu Norbert en pleine guerre civile sur une planète lointaine et inconnue, où le fil de l’intrigue sera pour les héros d’échapper aux griffes des ennemis fourbes et rusés.

Téméraire 03

Le Téméraire qui reprend des images du film Metropolis, du réalisateur allemand Fritz Lang, exilé aux Etats-Unis et pourfendeur du nazisme : un comble !

Sans surprise, Le Téméraire suspend sa publication à l’été 1944, laissant les dessinateurs du magazine dans une position délicate mais toute temporaire. La plupart d’entre-eux retrouveront en effet après la Libération une place dans un titre nouveau de l’après-guerre, avec à la clef parfois d’étonnants grands écarts. « Il y a différents degrés de responsabilités dans le magazine. La direction et les scénaristes ont un degré d’engagement explicite. Pour les dessinateurs, c’était plutôt ceux qui étaient disponibles sur la place de Paris. Mais bien sûr, qui ne se bouchaient pas le nez pour travailler au Téméraire. Ils ne pouvaient pas dire qu’ils ne comprenaient pas ce qui était publié dans les pages. Mais ce qui m’avait beaucoup frappé, c’est qu’à la Libération, à l’exception de Vica, qui paye pour les autres parce que c’est un immigré russe blanc, tous passent à travers les gouttes et se retrouvent tant dans la presse catholique que communiste. » Raymond Poïvet, par exemple, qui a participé aux quatre derniers numéros de la revue en dessinant Vers les mondes inconnus, intégrera ainsi les communistes Coq Hardi et Vaillant dans les pages duquel il dessinera Les Pionniers de l’espérance, une autre série de science-fiction.

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Une planche de Vers les mondes inconnus dessinée par Poïvet.

De tous les dessinateurs, c’est sans conteste Auguste Liquois qui a la trajectoire la plus étonnante. Dès le printemps 1944, il aggrave son cas en travaillant pour Le Mérinos, un Canard enchaîné collabo, dans lequel il dessine Zoubinette dans le maquis, une série qui tire à boulets rouges sur la Résistance, décrite comme un ramassis de bolcheviques, de juifs et de malfrats. Quelques semaines plus tard, le même Liquois dessine Fifi gars du maquis, une ode à la Résistance, et prend même ensuite sa carte au parti communiste. « Il y a eu deux discours pour expliquer cela. Le premier étant « on ne savait pas, mais quand on l’a su, on l’a viré », ce qui paraît un peu gros. J’ai rencontré un des responsables de Vaillant qui m’a tenu le second discours qui est : « on savait mais on le tenait , il suffisait de changer le scénariste. » Et effectivement, les scénaristes ont changé. On lui a fait dessiner blanc, après qu’il ait dessiné noir. Ce qui à mon sens, dans les deux cas, pose quand même un petit problème éthique. » Finalement, tous ces artistes ont eu la chance que la bande dessinée soit très peu considérée, et échappèrent à des condamnations. « Le secteur des illustrés pour la jeunesse était en-dessous de la ligne de flottaison des autorités. C’était beaucoup plus grave de travailler pour Je suis partout. J’y vois un signe de mépris pour cette production-là de ne pas appliquer de sanctions très sévères. »

Ory

Pascal Ory

Téméraire 02

Le petit nazi illustré, Vie et survie du Téméraire (1943-1944). Pascal Ory. Nautilus. 96 pages. 20 €

Stripologie

[Aujourd’hui, à part quelques rares exemplaires sur la librairie en ligne Stripologie, le livre n’est plus disponible qu’en occasion. Mais Pascal Ory ne serait pas contre réaliser une troisième édition augmentée. Avis aux éditeurs.]

 

Et une page très intéressante à consulter sur

Phylacterium

Juin 03, 2015

Cet article de Boris Battaglia a précédemment été publié sur le site de notre partenaire

Fumettologica

Hitler-Shigeru-Mizuki

You still think
swastikas look cool.
The real nazis run your schools.
They’re coaches,businessmen and cops.
In the real fourth reich, you’ll be the first to go.

Nazi punks,
Nazi punks,
Nazi punks,
Fuck off !
(Nazi punks fuck off, Dead Kennedys)

La naissance du mouvement étudiant japonais des années 60 fut fortement influencée par la pensée politique de Masao Maruyama. Professeur de sciences politiques à l’Université impériale de Tokyo, il s’était rendu célèbre avec une étude historique sur la structure sociale du Japon de l’entre-deux-guerres (The logic and psychology of ultranationalism, publiée en 1946) qui contenait une thèse très originale pour l’époque. Allant contre l’historiographie dominante (liée à la forte présence des États-Unis), Maruyama soutenait que le régime totalitaire du Japon, après la Première Guerre mondiale, était caractérisé par une déclinaison nationale particulière du fascisme, et possédait des traits communs avec celui de l’Italie mussolinienne et de l’Allemagne nazie.

Dans les années 60, Maruyama réussit à donner vie à un courant de jeunes étudiants révisionnistes qui abandonneront la ligne historiographique officielle. L’historiographie académique avait été jusque-là incapable d’aborder le processus historique du pays à la lumière de son allégeance aux autres forces de l’Axe. La nouvelle école inspirée par Maruyama se libéra d’une interprétation du fascisme lié à sa nature idéologique et raciste, qui caractérisait les régimes européens, mais peu celui du Japon. Au contraire, elle en identifia clairement la dynamique liée à l’économie, à l’architecture bureaucratique de l’administration impériale, à la répression systématique menée par l’armée, et à la construction d’un consensus. Des mécanismes qui fonctionnent depuis toujours dans la vision impériale de la société japonaise, et qui ont été portés à l’extrême durant cette période.

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La controverse historiographique dura pendant presque toutes les années 70. Aujourd’hui, l’interprétation historique selon laquelle le Japon avait, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une structure sociale de type fasciste appelée Tennosei-fashizumu, est acceptée. Cette lecture critique de son propre passé n’est pas restée circonscrite à la seule recherche historique (comme cela se passe en revanche en Italie, où la recherche historiographique sur des sujets comme le colonialisme italien, la résistance, ou les années de plomb, n’a pas encore trouvé son expression dans la culture populaire), mais a eu des répercussions importantes dans le domaine des expressions culturelles les plus diffusées. Il n’est donc pas surprenant d’y trouver les mangas.

Le passé colonialiste et fasciste du Japon fut questionné de manière pas toujours linéaire, comme le note – sans toutefois lier la chose au débat historiographique en cours – Marco Pellitteri dans son étude Il Drago e la Saetta, strategie e identità dell’immaginario giapponese [Le dragon et la flèche, stratégies et identité de l’imaginaire japonais]. L’auteur évoque, dès 1973, les mangas de Go Nagai, Great Mazinger, puis Ufo Robot Grendizer et tous ceux qui suivront. En transformant symboliquement le Japon en pays attaqué par les extraterrestres, ils contribuent à surmonter son passé lourd et sombre.

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Quand, du 8 mai au 28 août 1971, Shigeru Mizuki publie Gekiga Hitler dans Shūkan Manga Sunday (magazine hebdomadaire de seinen, mangas destinés à un public adulte), il a probablement la même intention que Go Nagai, avec deux ans d’avance. Raconter dans une transposition symbolique le passé jusque-là inracontable de son pays. Inracontable parce que l’empereur reste intouchable, empêchant ainsi qu’on lui attribue la responsabilité du désastre né du totalitarisme de la société et de la participation à la guerre. Ce n’est pas une décision basée sur des considérations théoriques, mais plutôt sur l’air du temps, une source d’inspiration pour un auteur de sa trempe.

Cependant, Mizuki a un problème. C’est un grand auteur, maître des histoires yokai [NDLR : créatures surnaturelles dans le folklore japonais], qui réalise, de 1959 à 1969, pour Weekly Shonen Magazine de la Kodansha le bijou GeGeGe no Kitarō [Kitaro le repoussant]. Il sait utiliser les démons du folklore japonais et se demande comment il peut les intégrer à une bande dessinée historique. Le fascisme japonais, dont la réalité historique et les crimes étaient désormais démontrés, n’a jamais engendré un dictateur fou et sanguinaire que l’on peut comparer à un démon. Mizuki va donc tourner son regard vers l’Allemagne : qui mieux qu’Hitler peut décrocher ce rôle ?

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A cet instant, je dois éclaircir tous les doutes. Dans l’œuvre de Mizuki dédiée à la biographie d’Hitler, il n’y a aucun fléchissement métaphysique. Quand je dis que Mizuki se sert de ce qu’il connaît le mieux (en plus d’une vaste bibliographie historique), c’est-à-dire l’univers des yokai, je ne dis pas qu’il fait d’Hitler – comme cela est arrivé à d’autres auteurs – une non-personne, un personnage-métaphore du mal. Non. Mizuki utilise les yokai pour raconter la transformation que subit l’Allemagne à travers la dictature hitlérienne, suivant la tradition nippone selon laquelle les êtres humains se transforment en démons grotesques sous le coup des émotions négatives. Et dans le cas présent, Mizuki identifie cet état émotionnel absurde au fascisme.

L’auteur de bande dessinée utilise comme instrument principal le dessin, qui est une image synthétique. Nous attribuons, suivant Roland Barthes, à l’intervention humaine le style, valeur fortement révélatrice. Il est donc impossible dans le dessin de faire la différence entre la nature de l’objet dessiné, et la culture qui l’interprète. Le Hitler dessiné par Mizuki, justement parce qu’il est dessiné, n’est pas une représentation d’Hitler ; il n’est jamais qu’un patchwork symbolique. Il est donc privé de fonction évocatrice, émotionnelle : il n’est pas une évocation du mal. C’est Hitler. Mais c’est un Hitler à la mode japonaise. Ce que raconte Mizuki (pour cette raison, il aborde la solution finale de manière allusive), c’est le désastre vers lequel le fascisme impérial entraîne le Japon.

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Cela impose une lourde responsabilité, dont l’auteur lui-même n’avait pas conscience, au début. Et comment Mizuki résout le poids de cette responsabilité croissante d’avoir donné vie à Hitler ? Avec une trouvaille stylistique géniale : la progressive représentation réaliste des décors, opposée à une constante représentation comique des personnages. Une opposition programmatique (grande démonstration de la capacité de transformer, au niveau narratif, une contrainte technique dictée par une nécessité économique – il est clair que les décors sont réalisés par des collaborateurs) qui au fil de la lecture devient progressivement de plus en plus gênante. Jusqu’à faire vraiment mal aux yeux dans la séquence finale, où les grotesques – car coupés de la réalité – dernières paroles dictées comme testament par un Führer ridicule, sont contrebalancées par les images réelles du seul héritage laissé à l’Allemagne par son dictateur. Autrement dit, un amas de gravats et de cadavres : les restes d’un Reich qui se voulait millénaire, et qui dura 12 ans. Avec la boule au ventre de ne pas pouvoir dire « seulement » 12 ans. Le même héritage duquel le Japon, dans les années 70, s’est lentement émancipé : les ruines d’Hiroshima et de Nagasaki.

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Hitler. Shigeru Mizuki (scénario & dessin). Éditions Cornélius.  291 pages. 25,50 €

Juin 03, 2015

Agrégée d’histoire et de géographie, doctorante au Centre d’Histoire de Sciences Po (CHSP, Paris, thèse en préparation sur les récits mémoriels historiques en bande dessinée), Isabelle Delorme travaille régulièrement sur la représentation des génocides dans le 9e art. Elle revient avec nous sur le sujet de la Shoah, dont les auteurs de bande dessinée se sont emparés assez récemment. (suite…)

Juin 03, 2015