Non classé

couvaiglev2

© Marini/Dargaud

Après le théâtre au XVIIe siècle, puis la littérature post-romantique au XIXe siècle (avec notamment Salammbô, de Gustave Flaubert), la Rome antique conquiert tout naturellement le cinéma et la bande dessinée dans la première moitié du XXe siècle. Depuis, cette époque s’est imposée comme l’un des sujets de prédilection de la BD historique. Paradoxalement, malgré une profusion d’albums et quelques best-sellers, seules quelques bribes de la riche histoire de la Rome antique ont jusqu’à présent attiré l’attention des auteurs de bande dessinée. Ce qui laisse donc le champ libre aux créateurs qui ambitionneraient de remplir certains vides. (suite…)

Avr 01, 2016

Après quelques semaines d’attente, voici la nouvelle mouture de Cases d’Histoire. Afin de vous proposer des articles toujours pertinents, notre webzine devient bimestriel, avec un numéro de mars-avril consacré à la Rome antique. Pour des raisons diverses, la publication de cet opus a été retardée. Rassurez-vous : notre équipe est plus soudée que jamais, et aucun cas de défection n’est à déplorer. Nous poursuivons simplement chacun(e) nos activités respectives parallèlement à cette aventure éditoriale inédite. Et ces derniers mois ont été très chargés. Ajoutez à cela des complications d’ordre logistique liées à la mise en place de la version payante, qui sera effective à partir du numéro 6, prévu pour fin mai. Il sera consacré à la Conquête de l’Ouest. Nous espérons que vous serez nombreux à nous suivre et nous soutenir dans cette aventure.

Mais revenons à notre sujet. De fait, on ne peut passer à côté de la Rome antique : Le Papyrus de César, trente-sixième tome de la série des Aventures d’Astérix reprises par Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, a envahi les étals en fin d’année dernière à grand renfort de publicité. Depuis 1966, soit à peine cinq ans après la création de la série, les ventes de chaque album dépassent le million d’exemplaires en France, et ce nouveau tome est tiré à deux millions pour ce seul marché. Le mois de novembre a aussi vu la parution des dernières aventures d’Alix, autre série quinquagénaire qui se porte toujours aussi bien (voir notre interview de Marc Jailloux), et de son sequel, Alix Senator. Le succès tient évidemment aux qualités intrinsèques de ces séries. Mais il montre également que l’Antiquité romaine est un univers qui nous est familier… et qui fait vendre.

Cette période semble avoir tous les ingrédients pour plaire, et l’on retrouve dans la bande dessinée les grands thèmes qui ont fait la gloire du péplum : de grandes batailles, notamment durant les Guerres Puniques (lien vers l’article), une société décadente qui perd son temps et son énergie dans des orgies sans fin (lien vers l’article), des chrétiens tantôt martyrisés, tantôt présentés comme les fossoyeurs de l’Empire (lien vers l’article) … Un panorama des albums sur l’Antiquité romaine montre cependant que certains moments sont plus représentés que d’autres, notamment la fin de la République et le début de l’Empire avec l’extension territoriale vers les Gaules (lien vers l’article). C’est ce moment privilégié que choisit Christophe Girard pour sa carte blanche (lien vers la planche).

Mais l’Antiquité romaine reçoit un traitement particulier dans la bande dessinée, que l’on ne retrouve pas dans les films qui lui sont dédiés : à la suite de Jacques Martin, de nombreux auteurs entendent présenter à travers leurs albums une certaine vérité historique. Une dimension didactique qui se décline de maintes façons, entre bulles explicatives et notes insérées dans le texte, dossiers en fin d’album ou encore éditions plus scolaires, comme ces traductions en latin dont nous parle Annie Colognat (lien vers l’interview). Le dossier pédagogique proposé par Laurent Lessous s’annonce donc particulièrement riche (lien vers le dossier).

L’Antiquité romaine est aussi une des périodes où les liens entre recherche historique et bande dessinée sont les plus étroits. Les collaborations entre chercheurs et auteurs deviennent fréquentes, et certains adoptent même la double casquette, comme Jean-Claude Golvin qui passe à la bande dessinée après une carrière dans l’illustration scientifique (lien vers l’interview). De fait, la recherche récente sur la bande dessinée historique s’est pour l’instant surtout centrée sur l’Antiquité, à l’image d’un premier colloque sur La bande dessinée historique, sur lequel revient son organisatrice, Julie Gallego (lien vers son interview). De fait, la Rome antique est souvent traitée fidèlement, comme dans le Gloria Victis de Juanra Fernandez et Mateo Guerrero, que l’historien et archéologue Jean-Paul Thuillier commente pour nous (lien vers l’article) ; et la manière dont évoluent ses représentations, et notamment celles de la capitale de l’Empire, semble suivre en partie les inflexions historiographiques du moment (lien vers l’article sur les représentations de Rome).

Cela dit, à côté de séries résolument réalistes, des genres et des styles très différents se sont emparés du sujet. Il est particulièrement en vogue aujourd’hui chez les mangakas, certains s’amusant à des rapprochements entre les histoires japonaise et romaine (lien vers l’article). La quantité de titres et de séries dont l’action se déroule dans la Rome antique nous interdit d’en proposer un panorama un tant soit peu complet, mais Marjorie Fontaine, du site Arrête ton char, a sélectionné pour nous ses dix albums favoris. Et, parmi ceux qui sont aujourd’hui tombés dans l’oubli, nous avons ressorti pour l’occasion des fonds des bouquinistes le malheureux Celtil, dont le chemin s’est arrêté plus vite que prévu (lien vers l’article). Un exemple parmi d’autres de la production abondante d’un genre à succès.

Avr 01, 2016

Bibliographie indicative sur l’histoire de Rome dans la bande dessinée contemporaine

Les classiques

  • La série Alix de Jacques Martin et de ses successeurs, Le Lombard puis Casterman, tomes 1 à 19 par Jacques Martin seul, tomes 20 à 28 par Jacques Martin et ses collaborateurs, tome 29 à 33 sans Jacques Martin
  • Alix senator. 1 à 4, de Valérie Mangin et Thierry Démarez, Casterman, 2012 à 2015
  • Les Voyages d’Alix 1 à 35, Gilles Chaillet et ses successeurs, Casterman, 1996 à 2013
  • Alix raconte 1 à 3, François Maingoval et dessinateurs, Casterman, 2008
  • La série Astérix, 1 à 36, René Gosciny, Albert Uderzo puis Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, Dargaud puis Editions Albert René, 1961 à 2015
  • Murena (1 à 10), Jean Dufaux et Philippe Delaby, Dargaud, 1997- 2017

Rome et son histoire

  • Roma (1 et 2), Eric Adam, Luca Erbetta, Didier Convard, Pierre Boisserie et Gilles Chaillet, Glénat, 2015
  • Thermae Romae, (1 à 6), Mari Yamazaki, Casterman, 2012 à 2015
  • Le Voleur de Carthage (1 et 2), Appollo et Hervé Tanquerelle, Dargaud, 2013 -2014
  • Pompéi, Frank Santoro, éditions Çà et là, 2014
  • Les Aigles de Rome (1 à 4), Enrico Marini, Dargaud, 2007 -2013
  • La Lionne (1 et 2), Sol Hess et Laureline Mattiussi, Glénat, 2012 -2013
  • Apostat (1 à 3), Ken Broeders, BD must, 2012
  • La Centurie des convertis, Bruno Césard et Manuel Morgado, Fauvard éditions, 2011
  • Les boucliers de Mars (1 à 3), Gilles Chaillet et Gine, Glénat, 2011 à 2013
  • Salomé, Les adorateurs de Ranactès (1 et2), Eric Prungnaud et Giuseppe Palumbo, Humanoïdes Associés, 2005 -2006
  • Spartacus le gladiateur, Jean-Luc Istin et Serge Fino, Soleil, 2004
  • Peplum, Blutch, Cornelius, 1997 puis 2004
  • La Dernière prophétie (1 et 2), Gilles Chaillet, Glénat, 2002 -2003
  • Lucius Crassius, Grégory Jarry et Otto T., FLBLB éditions, 2002

Les conquêtes et notamment celle de la Gaule puis la vie dans les provinces de l’empire

  • Gloria Victis (1 et 2), Juanra Fernandez et Mateo Guerrero, Le Lombard, 214 -2015
  • Vercingetorix, Didier Convard, Éric Adam et Stéphane Bourdin, éditions Glénat et Fayard, 2014
  • Euréka, Hitoshi Iwaaki, Komikku, 2013
  • Les Ombres du Styx (1 à3), Isabelle Dethan, Delcourt, 2012 à 2014
  • Cassio (1 à 6), Stephen Desberg et Henri-Joseph Reculé, Le Lombard, 2007-2012
  • La guerre des Gaules. 1, Caius Julius Caesar, Tarek et Vincent Pompetti, Editions Tartamudo, 2012
  • L’Expédition. 1, Le Lion de Nubie, Richard Marazano et Marcelo Frusin, Dargaud, 2012
  • Carthage (1 et 2), Fabrice David, Grégory Lassablière et Ana Koelher, Soleil, 2010-2011
  • Arelate (1 à 4), Laurent Sieurac et Alain Genot, Idées + puis Cleopas et 100 Bulles, 2009 à 2015
  • Pour l’empire (1 à3), Bastien Vivès et Merwan Chabane, Dargaud, 2009 à 2011
  • Les déserteurs, Christopher Hittinger, The Hoochie coochie, 2009
  • Labienus (1 et2), Thierry Lamy et Christian Leger, Editions Theloma, 2005-2006

Des séries à visées pédagogiques

  • Alcibiade Didascaux chez les Romains (1 et 2), Clanet et Clapat, Athéna éditions
  • Alcibiade Didascaux et la fin de la République. 1, Caius Julius Caesar et Cléopâtre, Athéna éditions
  • Alcibiade Didascaux et la fin de la République. 2, Caius Julius Caesar, Athéna éditions
  • Alcibiade Didascaux et la fondation de l’empire. 1, Antoine et Cléopâtre, Athéna éditions
  • Alcibiade Didascaux et la fondation de l’empire. 2, Auguste et la fondation de l’empire, Athéna éditions
  • Alcibiade Didascaux chez les Gaulois. 1, Des Celtes à la prise de Rome par les Gaulois, Athéna éditions
  • Alcibiade Didascaux chez les Gaulois. 2, « Vae Victis », de Brennus aux aventures du proconsul César en Gaule, Athéna éditions
  • Alcibiade Didascaux chez les Gaulois. 3, de la révolte de Vercingétorix à la Gaule romaine, Athéna éditions
  • Roma, Alesia, Luccisano, Ansar, Rodriguez, Folny, Assorbd
  • Roma, Postumus, Luccisano et Woehrel Assorbd
  • Alix et Arsénou. Alix & Arsénou à Rome, Frédéric Brrémaud et Lorenzo De Felici, Editions Clair de lune, 2014
  • L’histoire de France en BD. 5, Vercingétorix et les Gaulois, Dominique Joly et Bruno Heitz, Casterman, 2013
  • Histoire des sciences en BD. 2, Des Romains au Moyen Age, Jung Hae-yiong et Young-hee Shin et Sung-rae Pack, Casterman, Avril 2007
  • Les Gaulois contre César, Jean Markale et Xavier Musquera, Larousse, 2006
  • Dans la Rome des Césars, Gilles Chaillet, Glénat, 2004
  • Trafic d’armes à Argentomagus, Claude Turier, Archea éditions, 2004

Humour, science-fiction et Bd jeunesse

  • Gladiatorus (1 et 2), Christophe Cazenove et André Amouriq, 2013 -2014, Bamboo
  • Geronimo Stilton. 2, L’Imposteur du Colisée, Elisabetta Dami et Wasabi ! Studio, Glénat, 2011
  • Le Dernier Troyen (1 à 6), Valérie Mangin et Thierry Demarez, Editions Quadrants, 2003 à2008
  • Le Fléau des dieux (1 à 6), Valérie Mangin et Aleksa Gajic, Soleil, 2001 à 2006

 

Continuer vers les ressources pédagogiques sur le net

sommaire

Avr 01, 2016
Papyrus de César

Astérix tome 34, Le Papyrus de César, extrait de la couverture (Didier Conrad)

A l’automne dernier paraissaient tour à tour le tome 34 de la série Alix (Par-delà le Styx, de Mathieu Bréda et Marc Jailloux), et le quatrième tome de son sequel Alix Senator (Les Démons de Sparte, de Valérie Mangin et Thierry Démarez). La série phare de Jacques Martin, créée en 1948 dans le Journal de Tintin, touche encore un large lectorat. Pourtant, les attentes du public ont bien changé depuis les premiers albums, notamment en ce qui concerne le traitement de l’Histoire. De fait, scénaristes et dessinateurs nous ont habitués à des représentations de plus en plus précises et documentées de l’Antiquité, tant dans le déroulement des faits historiques que dans les costumes et décors. Les représentations de Rome, centre symbolique de notre imaginaire antique, sont un exemple particulièrement frappant de cette évolution. D’Alix l’intrépide (1948) aux Démons de Sparte (2015), les visages que les illustrateurs donnent à la Ville éternelle en disent long sur notre vision de l’histoire antique.

 

Une Antiquité en carton-pâte

L’ambition affichée du Quo Vadis de Mervyn Leroy, sorti en 1951, est de recréer la Rome impériale. Sa bande annonce égrène les moyens mis en œuvre pour donner vie à la ville, entre le tournage à Rome même, l’utilisation de la couleur et un nombre de figurants jusqu’alors inédit. En revanche, à la même époque, la bande dessinée se contente de suggérer l’Antiquité par un décor fait de quelques colonnes et d’aplats de pourpre.

Rome01
Alix l’intrépide, p.19 (1956) : pour représenter le palais du gouverneur romain, Jacques Martin glisse un certain nombre de symboles de « romanité » dans son décor : de larges colonnes de marbre rose, une statue de la louve du Capitole (et même ses jumeaux pourtant ajoutés à la Renaissance…) et le fameux SPQR, « senatus populusque romanus ».

Bien sûr, les moyens mis en œuvre dans le péplum et la bande dessinée ne sont pas les mêmes, et la documentation est à l’époque difficilement accessible. Mais il faut aussi garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas alors de représenter une Antiquité historiquement juste, mais d’évoquer par quelques éléments facilement reconnaissables un contexte antique assez vague. D’où la prégnance d’un imaginaire populaire largement hérité de la peinture d’histoire du XIXème siècle, notamment des œuvres bien connues de Jean-Léon Gérôme.

Rome02
Alix, tome 6, Les Légions perdues, p.8 (1965). Jacques Martin reprend la mise en scène et jusqu’au titre du tableau Ave César, morituri te salutant… pour lequel Gérôme avait transformé en mythe ce qui n’était qu’une anecdote littéraire.
Rome02b
Le tableau de Jean-Léon Gérôme, « Ave Caesar, morituri te salutant » (1859).

Rome n’est ici que le simple décor d’une intrigue centrée sur les personnages, et le découpage des planches s’en ressent : les premiers Alix sont composés de petites cases verticales, parfaitement adaptées à un texte prolifique et à la mise en scène des personnages mais ne mettant aucunement en valeur le décor dans lequel ils évoluent.

Rome03
Alix l’Intrépide, p.43 (1956) : le choix de cases verticales permet de centrer sur le combat des gladiateurs ou les dialogues entre personnages.

 

Une Rome monumentale

Le cheminement de Jacques Martin, que d’aucuns reconnaissent comme l’inventeur de la bande dessinée historique, progresse rapidement vers un plus grand souci de réalisme historique. Ses décors sont à la fois de plus en plus travaillés et de plus en plus « justes ». Lorsqu’Alix retrouve le chemin de l’arène dans Roma, Roma (tome 24, publié en 2005), c’est dans un amphithéâtre de bois qu’il combat et non plus dans un Colisée complètement anachronique. De même, la Curie qui était ronde dans Le Fils de Spartacus (tome 12, 1975) retrouve sa forme historique, que l’on peut encore observer aujourd’hui, dans Les Barbares publié en 1998 (tome 21).

Rome04
Alix, tome 12, Le Fils de Spartacus, p.13 (1975) : d’une Curie ronde…
Rome04b
Alix, tome 21, Les Barbares,  p.10 (1998) : … à une Curie carrée.

Ce souci de réalisme historique confère à Alix une valeur didactique qui lui vaut les grâces des bibliothécaires de tous les collèges, et même l’entrée dans certains manuels scolaires. Que Martin décline la formule avec des séries dérivées relève de la même volonté pédagogique : Orion (1990), Kéos (1992), et Jhen (créé en 1984 sous le titre Xan) mettent respectivement en scène la Grèce antique, l’Egypte pharaonique et une France médiévale en pleine Guerre de Cent Ans. Quant aux décors, ils sont particulièrement à l’honneur dans Les Voyages d’Alix dont deux tomes sont consacrés à Rome en 1996 et en 1999. Ces deux albums dessinés par Gilles Chaillet marquent d’ailleurs le début d’un tournant dans la représentation de Rome dans la bande-dessinée. Chaillet travaille alors à son fameux plan de Rome, publié en 2004 dans un ouvrage intitulé Dans la Rome des Césars, et s’inspire d’une maquette réalisée à partir des années 1930 par Italo Gismondi pour restituer la ville au IVe siècle ap. J.-C. Dans la Rome des Césars reprend la structure des Voyages d’Alix où une intrigue assez simple invite le lecteur à suivre un personnage dans sa visite de la ville. On est donc dans un genre hybride, entre la bande-dessinée et la restitution architecturale, où des textes à la fois narratifs et explicatifs alternent avec des dessins. Ces images de la maquette de Gismondi, mises à plat par Chaillet, s’imposent peu à peu comme la silhouette canonique de Rome. Au point que l’angle Nord-Ouest choisi par Chaillet pour dessiner son plan est repris presque systématiquement dans toutes les vues aériennes de la ville.

Rome05
Alix Senator, tome 1, Les Aigles de Sang, p. 6 (2012) : Démarez reprend une vue du plan de Rome de Chaillet.
Rome05b
Plan de Rome dont l’on trouve des extraits dans Les Voyages d’Alix, Rome (I), p.43 (1996).

Rome en vient même à dépasser son statut de simple décor pour prendre de plus en plus de place dans les bandes dessinées, où de larges plans voire des doubles pages lui sont entièrement dédiés. La ville devient par exemple un personnage à part entière, pour ne pas dire le personnage central, de La Dernière prophétie de Chaillet, série en cinq tomes publiée entre 2002 et 2012, où le héros a pour rôle, très secondaire, de voir se dérouler devant ses yeux divers épisodes de l’histoire romaine.

Rome06
La Dernière prophétie, tome 1, Voyage aux Enfers, p.14-15 (2002).

 

La palpitation d’une ville

Ce souci de vraisemblance historique est désormais bien ancré dans la bande dessinée antique. En témoignent les dossiers et bibliographies qui se trouvent à la fin de Murena ou encore les liens vers des sites internet faisant la part de l’Histoire et de la fiction dans les nouveaux Alix Senator. Cela se couple cependant chez les héritiers de Jacques Martin d’une volonté de raconter une Antiquité moins figée et de dessiner des villes vivantes et non plus des maquettes monumentales. Les rues et les places se remplissent, le poids du temps se fait sentir sur des murs fissurés et griffonnés de graffitis ; et, aux grands monuments imposants ayant fait la renommée de la Rome impériale, on préfère les ruelles sales de Subure.

Rome07
Alix Senator, tome 1, Les Aigles de sang, p.20 (2012) : Alix, dans sa litière de Sénateur, se promène dans une rue commerçante et populaire de Rome.

Les lieux symboliques de la Rome antique, tel le Forum Romain, ne sont pas pour autant abandonnés. Mais le point de vue change, et le lecteur ne reconnaît plus ces images devenues familières, aux cadrages souvent identiques, tirées de la Rome de Chaillet.

Rome08
Alix Senator, tome 3, La Conjuration des rapaces, p.41 (2014) : une vue juste mais atypique du Forum Romain, au petit matin, dans la brume. Le Capitole qui surplombe habituellement le Forum disparaît dans ce cadrage inhabituel qui regarde vers le Sud, où se dresseront quelques années plus tard la Maison Dorée de Néron puis le Colisée.

De même, par souci d’historicité autant que pour donner plus de vie à cette Rome de marbre, certains illustrateurs comme Démarez, Jailloux ou Marini n’hésitent plus à colorier ces monuments qui devaient être à l’époque chatoyants.

Rome09
Les Aigles de Rome, tome 2, p.1 (2009).

La série Les Aigles de Rome, dont le scénario et le dessin sont de Marini, est en ce sens très réussie. La Rome qu’il donne à voir, où se déroule presque entièrement le deuxième tome, est une ville vivante, à échelle humaine. Certes, les ruelles sombres sont très classiquement le repère de voleurs et de prostituées. Mais il pose sur la ville un regard humain, abandonnant les plans « vus d’avion » (voir l’interview de J.-Cl. Golvin) pour des vues horizontales, depuis le sol, parfois depuis une terrasse ou un toit, toujours d’un endroit accessible à l’homme. Ce qu’il montre de Rome restitue le regard de ses personnages. Ainsi, dans son premier tome où l’essentiel de l’action se déroule dans une villa rurale, Rome apparaît deux fois. La première fois, c’est un enfant qui la découvre et le spectateur est amené à partager ce regard jeune et neuf : la « caméra » est placée sur son épaule et la statue de l’empereur trônant au milieu du Forum impressionne le lecteur comme l’enfant. De retour dans la ville quelques années plus tard, ce n’est plus la même Rome que le jeune homme s’apprête à fréquenter : la Rome diurne laisse place à une Rome nocturne, pleine de promesses de plaisirs. C’est aussi là l’originalité de Marini : il n’oppose pas deux visages de Rome, celle du Capitole et celle de Subure ; il montre au contraire une Rome complexe, où les imposants monuments des empereurs ou des dieux font partie intégrante d’un décor comprenant aussi maisons en bois et ruelles sales. Sa Rome est d’autant plus vivante qu’elle est plurielle, mais d’une pluralité qui ne coupe pas la ville en quartiers distincts.

Rome10
Les Aigles de Rome, tome 1, p.12 (2007) : Rome vue par le jeune Marcus. Marini frôle le sacrilège en osant poser des pigeons sur la statue d’Auguste.
Rome11
Les Aigles de Rome, tome 1, p.51 (2009) : Rome telle qu’il la retrouve quelques années plus tard.

 

La série Murena est quant à elle un cas un peu à part : la ville, où se déroule pourtant l’essentiel de l’action, disparaît presque totalement des premiers albums. Elle n’est plus que le décor à peine ébauché d’une intrigue centrée sur les personnages et composée principalement de scènes d’intérieur. Le palais de Néron se résume à quelques murs, à un balcon, au mieux à des bains ou un jardin. Rome ne réapparaît réellement qu’au moment d’être la proie des flammes, et donc un acteur majeur de l’intrigue, à partir du septième tome (Vie des feux). Elle occupe toujours les cases du dernier tome (Les Epines), comme une ville en ruine peu à peu libérée de ses décombres. Seule la Rome mouvante et changeante intéresse donc les créateurs de Murena, lorsque la ville se rappelle à ses habitants – et à l’empereur.

Rome12
Murena, tome 8, La Revanche des cendres, p.2 (2010).
Rome13
Murena, tome 8, La Revanche des cendres, p.3 (2010).

Dufaux et Delaby vont même jusqu’à jouer avec les codes et se moquer de leurs illustres prédécesseurs en proposant dans le dernier tome une « vue-maquette » de Rome : celle que Néron, à la toute première page de l’album, prétend recréer après le grand incendie. Le lecteur reconnaît une vue familière de la maquette de Gismondi reprise par Chaillet, mais un jeu d’ombre et le parallèle avec la « vraie » Rome dans la case suivante lui permet de comprendre qu’il s’agit là des projets de Néron. Une « fausse » Rome qui n’existe que dans l’imagination de l’empereur… et les restitutions des années 1990.

Rome14
Murena, tome 9, Les Epines, p.1 (2013).

Cette évolution, d’abord vers une Rome monumentale restituant au plus juste des monuments figés dans un état « neuf », puis vers une Rome gardant les acquis de la restitution mais plus vivante et marquée par le temps, suit en fait les mouvements historiographiques de ces dernières décennies : l’archéologie et l’histoire de l’art ont longtemps fait la part belle à l’architecture, avant de rechercher récemment une épaisseur historique que les monuments semblaient avoir perdue. L’étude des restes de pigments sur les murs et les statues permet par exemple d’avoir désormais une idée assez précise des couleurs que revêtaient ces marbres dont nous aimons tellement la blancheur. La bande dessinée se fait ainsi un vecteur de vulgarisation autant qu’un miroir de l’image que nous pouvons avoir, à un moment donné, de l’Antiquité romaine.

Pour poursuivre ce mouvement, il faudrait maintenant montrer une ville non seulement en mouvement, mais aussi en chantier : représenter Rome à l’époque d’Alix, et plus encore à l’époque d’Alix Senator, sous Auguste, c’est en fait représenter un immense chantier à ciel ouvert. Dans le dernier Alix, Jailloux évoque la construction du temple de Vénus Genitrix sur le forum de César, mais se contente de quelques cordes et échafaudages placés au-dessus de son fronton. Seul Marini nous offre une image – assez réaliste – d’un bâtiment en travaux, sans oser s’attaquer à de grands monuments pourtant en chantier à l’époque (comme le forum d’Auguste, à peine achevé à la mort de l’empereur). Reste à voir ce que nous proposera la bande dessinée ces prochaines années. A bon entendeur…

ALIX T34 PAR -DELA LE STYX_P010_300

Alix tome 34, Par-delà le Styx, p.10 (2015) : on se demande presque ce que viennent faire ces échafaudages au-dessus d’un temple qui a pourtant l’air terminé.

Rome15
Les Aigles de Rome, tome 2, p.36 (2009) : la machine de soulèvement que représente ici Marini semble tout droit sortie du manuel de l’architecte romain Vitruve.

 

sommaire

Avr 01, 2016

Christophe Girard est auteur de bande dessinée (Contre histoire de l’art, Matisse Manga, Metropolis, Ismahane, Le Linceul du vieux monde). Pour Cases d’Histoire, il propose de visiter graphiquement et à sa façon la thématique du webzine. Pour ce numéro, il donne sa vision de La Guerre des Gaules, et les conséquences de la défaite gauloise sur la bande dessinée. (suite…)

Avr 01, 2016

Des ressources pédagogiques sur le net

La longue histoire de Rome se prête à de multiples exercices pédagogiques à partir de bande dessinées anciennes ou récentes. Soulignons tout d’abord la grande qualité du colloque sur la bande dessinée historique traitant de l’antiquité, tenu à l’université de Pau en 2011. Les actes de ce colloque organisé par Julie Gallego sont disponibles.

 

Certaines séquences pour les classes du secondaire sont consultables en ligne. Nous avons retenu pour vous :

 

sommaire

Avr 01, 2016

Christophe Girard est auteur de bande dessinée (Contre histoire de l’art, Matisse Manga, Metropolis, Ismahane, Le Linceul du vieux monde). Pour Cases d’Histoire, il propose de visiter graphiquement et à sa façon la thématique du webzine. Pour ce numéro, il donne sa vision de Corto Maltese, un personnage et une série qui l’ont profondément marqués. (suite…)

Sep 30, 2015
scorpions integrale_p182

Koinsky ère dans le désert, quelque part entre Abyssinie, Somalie et Djibouti. Les Scorpions du désert – L’Intégrale © 2009 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

« J’ai appris à dessiner en Ethiopie », a un jour confié Hugo Pratt, évoquant sa jeunesse dans la Corne de l’Afrique. Cette région du globe ne l’a plus jamais quitté, et c’est en serrant dans ses mains une croix éthiopienne qu’il s’est éteint le 20 août 1995, à Pully, près de Lausanne. Au-delà du symbole et de la légende, les sept années que l’auteur de bande dessinée a passées en Afrique de l’Est ont profondément marqué son œuvre, essentiellement à travers deux thématiques : la guerre et l’ésotérisme. (suite…)

Sep 30, 2015

Avec le personnage du correspondant de guerre Ernie Pike, Hugo Pratt inaugure ses héros ambigus, un peu à l’écart des événements. Il faudra attendre des années pour que le reporter embedded retrouve une certaine popularité dans la bande dessinée. (suite…)

Sep 30, 2015

Le président argentin Juan Perón lors d’une parade en 1946. © commons.wikimedia.org

S’il a fait ses premiers pas d’auteur de bande dessinée en Italie, c’est en Argentine que celle-ci devient un réel métier pour Hugo Pratt. Entre 1949 et 1962, il y fait de nombreuses rencontres déterminantes, comme celle d’Héctor Germán Oesterheld. Il assiste également à la chute de Juan Perón et à l’avènement de la Révolution libératrice. (suite…)

Sep 30, 2015
Page 2 sur 612345Dernière page »