Non classé

empereursmith3bis

© 2015 DARGAUD / GOSCINNY – MORRIS

Si la bande dessinée a globalement été très accommodante avec le Petit Caporal, le personnage était, de par sa renommée, naturellement destiné à faire l’objet de caricatures et de pastiches. René Goscinny s’en est ainsi inspiré à deux reprises : à travers un long clin d’œil dans Astérix en Corse, puis abondamment dans L’Empereur Smith. (suite…)

Juil 23, 2015
singe1

© Lupano/Moreau/Delcourt

Cet article de Valerio Stivé a précédemment été publié sur le site de notre partenaire

Fumettologica

La fable du singe de Hartlepool est un récit traditionnel britannique, une légende bizarre selon laquelle, durant les guerres napoléoniennes, dans la petite ville de Hartlepool (située en bord de mer, au nord-est de l’Angleterre, également connue pour être la ville natale de l’auteur de bande dessinée Reg Smythe, créateur du personnage d’Andy Capp), la population locale a pendu un singe. L’animal avait été découvert par un pêcheur quelques temps auparavant, revêtu d’un uniforme français, sur un navire à la dérive. Pourquoi prendre la peine de juger un animal a priori innocent et traditionnellement perçu comme plutôt sympathique ? Simplement par ignorance, pardi ! Comme le racontent Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau dans leur album, en ce début de XIXe siècle, les habitants d’Hartlepool ont tout simplement pris le singe pour un soldat français ; et pour donner une bonne leçon à leur ennemi, ils l’ont pendu. Difficile aujourd’hui de savoir si cette histoire est authentique.

singe3

© Lupano/Moreau/Delcourt

Le livre de Lupano et Moreau, publié en France en septembre 2012, revisite cette légende populaire en lui donnant la tonalité d’une fable moderne. Ils usent de la farce typique d’une certaine illustration jeunesse classique ou du cartoon, plus que de la bande dessinée. Il faut dire que Jérémie Moreau a aussi travaillé dans le monde de l’animation… L’histoire débute en mer, entre des marins violents et un mousse débutant, sur le pont d’un navire français qui s’apprête à traverser une violente tempête. Elle se déplace ensuite à Hartlepool, mettant en scène la réalité d’une population apeurée et bigote, mais aussi le quotidien d’un groupe d’enfants du village. Lorsqu’ils le découvrent sur la plage, ces derniers ne font pas de différences entre eux et le mousse, survivant du naufrage. Les adultes, en revanche, s’en prennent immédiatement à l’autre rescapé de l’embarcation française : un singe.

singe4

© Lupano/Moreau/Delcourt

La parabole du Singe de Hartlepool utilise un récit du passé pour faire passer une morale moderne. Elle montre l’absurdité de voir des différences entre les peuples et les individus, parfois seulement séparés par un bras de mer. En réalité, si l’on tient compte du contexte dans lequel s’inscrit cette histoire, ce discours antiraciste, même s’il est juste, semble un peu forcé. Par-dessus tout, l’incompréhensible pendaison d’un singe que l’on a pris pour un Français, même si elle est avant tout le fruit de l’ignorance des habitants, semble être la conséquence non pas de leur racisme, mais bel et bien de la peur d’une invasion et de la guerre. Rappelons que le récit se déroule durant les guerres napoléoniennes (1803-1815). Pour les états voisins, la France est un pays qui vient de sortir d’une période de révolte populaire violente (la Révolution française) ; elle est alors gouvernée par Napoléon, au sommet de sa puissance. Par-dessus tout, pour l’Angleterre, la France constitue un ennemi qui menace de l’envahir, ce qui explique qu’elle reste en guerre avec elle.

singe5

© Lupano/Moreau/Delcourt

La bande dessinée est illustrée par un dessin au trait fin, qui rend les personnages dynamiques et déformés, vifs et allégoriques ; un trait caricatural qui souligne le caractère particulièrement bizarre de cette histoire. Les couleurs, sombres et intenses, rappellent celles des tableaux du XIXe siècle. Peu de place est laissée à la lumière, tandis que les variations de tons sont légères, ce qui crée des images denses, parfois enveloppées d’une belle patine.

Le Singe de Hartlepool. Wilfrid Lupano (scénario). Jérémie Moreau (dessin et couleurs). Delcourt. 92 pages. 16,95 €

singe2

© Lupano/Moreau/Delcourt

Juil 23, 2015

La vie de Napoléon Bonaparte est un roman, enjolivé à la fois par ses biographes et par lui-même. La tentation première, héritée d’une longue tradition, est de reproduire la légende plutôt que de poser un regard critique sur l’aventure napoléonienne. La bande dessinée est-elle parvenue à s’émanciper du passé historiographique ? Où se place le 9e art sur l’échiquier des contempteurs et des hagiographes du héros national ? (suite…)

Juil 23, 2015

Chercheur en histoire militaire, Patrick Bouhet est spécialiste du Premier Empire et des origines de l’art opérationnel. Il est l’auteur d’articles pour divers supports et notamment le mensuel Guerres & Histoire. Nous lui avons demandé de se pencher sur l’album La nuit de l’Empereur, de Pascal Ordas et Xavier Delaporte, qui imagine un épisode du retour de Napoléon à Paris pendant la retraite de Russie.

LA-NUIT-DE-LEMPEREUR

Cases d’Histoire : Est-ce que la retraite de Russie est bien documentée ? Et, par conséquent, est-ce qu’il y a des zones d’ombre dans lesquelles un scénariste peut s’engouffrer ?

Patrick Bouhet : Oui, la retraite est bien documentée. Cependant, elle a concerné une telle masse d’hommes – de femmes et d’enfants aussi – que les aventures individuelles en marge des manœuvres militaires ont été innombrables et ouvrent de nombreuses possibilités à un scénariste.

CdH : Dans cet album, au-delà des libertés que peut prendre un scénariste, est-ce qu’il y a des erreurs qui vous ont frappé ?

PB : Oui, des erreurs uniformologiques, ou encore la quasi-absence de la Garde alors que la sécurité du souverain était de sa responsabilité en campagne. On a aussi l’utilisation du sabre à la main gauche, qui plus est avec une pelisse flottante pour Martel – qui semble appartenir au 5e Hussards – et porte une grande tenue bien éloignée de la réalité du terrain surtout compte tenu du fait qu’il n’est plus officier… Ou encore le fait qu’il ne porte pas la « croix » alors qu’il en est titulaire… Donc d’assez nombreuses incohérences, mais il faut bien une certaine liberté au scénariste.

La nuit de l'empereur 03
Cette idée géniale, c’est d’utiliser un sosie de l’Empereur pour brouiller les pistes.

CdH : Quelle est la réalité des sosies de Napoléon ?

PB : Un emploi de sosies d’une manière systématique, ou même accidentelle, ne m’est pas connu. Je ne pense pas que la personnalité de Napoléon se prête à ce genre de stratagème. Militaire avant tout, il n’aurait pas accepté qu’un autre reçoive un coup qui lui était destiné. Par ailleurs, les exemples sont nombreux pour démontrer que le seul bruit de sa mort était extrêmement dangereux pour le moral des troupes sur le champ de bataille (Ratisbonne 1809) ou politiquement (complot de Malet en 1812, justement). Il fallait qu’il apparaisse toujours personnellement et vivant pour la stabilité de son pouvoir.

CdH :  A la page 5, Napoléon découvre que ses soldats se livrent au pillage et s’en désole. Connait-on vraiment la réaction de Napoléon face à ce comportement au sein de son armée ? Est-ce une réaction plausible de l’Empereur ?

PB : C’est une réaction plausible, tout en sachant qu’il savait fort bien ce qui se passait. C’est sûrement autre chose d’en être le témoin direct. Mais ces comportements étaient connus et admis (ou punis, souvent par la mort), selon les circonstances.

La nuit de l'empereur 04

Cette embuscade prêtée à Fouché est une invention de Patrick Ordas.

CdH : L’épisode de l’embuscade dans Moscou a-t-il existé ?

PB : Pas à ma connaissance, et encore moins par Fouché. Enfin, la liaison trop forte avec les agissements supposés de Fouché et Talleyrand paraît trop liée à une perception moderne et manichéenne de l’histoire de la période qu’à la réalité. Ils ne voulaient pas du pouvoir ouvertement pour eux-mêmes ; ils ont toujours agi pour protéger leurs intérêts, oui, mais aussi pour éviter un effondrement total de la France sous le poids soit de ses dissensions internes, soit de ses nombreux ennemis extérieurs ; donc pour partie de ce qui pouvait sembler être l’insatiable ambition de Napoléon.

CdH : Quelle est la réalité du petit jeu des récompenses (Napoléon dégrade, promet la Légion d’honneur, distribue les promotions) que Napoléon utilise comme une véritable monnaie ?

PB : C’est plus la motivation que recherche Napoléon, donc promotion et décoration sont des moteurs qu’il utilise toujours pour mettre en valeur l’honneur et la bravoure. La dégradation et le conseil de guerre existe aussi ; surtout lorsqu’il juge que la faute est trop grande ou aura des conséquences négatives importantes. Ce n’est pas une monnaie : c’est la manière classique de gérer et de motiver une armée.

La nuit de l'empereur 06

Le petit jeu des récompenses.

CdH : A la page 35, Napoléon n’hésite pas à sacrifier froidement des hommes pour rester en vie. Quelle est la réalité de cette attitude ?

PB : Les deux aspects de la personnalité de Napoléon sont retenus par les biographes ; tout dépend s’ils lui sont plutôt favorables ou non. Je pense qu’il agit surtout en soldat. La mort est possible pour lui et tous ceux qui l’accompagne lorsqu’il fait la guerre. Par contre, Napoléon ne se cache pas derrière ses hommes pour se protéger ; il partage les dangers avec eux, car un général, à l’époque, même lui, commande à l’avant et se trouve très souvent à portée des coups adverses. Ceux qui tombent – tués ou blessés – autour de lui pendant vingt ans sont nombreux, et lui-même est blessé plusieurs fois, comme l’indique l’autopsie effectuée à Saint-Hélène par le Dr Antommarchi. Mais Napoléon impose le plus souvent le secret sur ces blessures, pour ne pas provoquer d’inquiétude et de remous politiques.

CdH : A ce moment de la retraite de Russie, les « Vive l’Empereur ! » s’entendent-ils aussi facilement que dans l’album ?

PB : L’action de l’album semble se dérouler dans les premiers jours de la retraite. Alors la réponse est oui. Mais, bien-sûr, plus la situation se détériore, plus les vivats seront rares. Cependant, il ne faut pas oublier ce qui est lié au surnom de « grognards ». Les soldats grognent, peuvent même parler de la mort souhaitable de Napoléon. Puis, le plus souvent, il suffit qu’il apparaisse pour que tout soit oublié, et que les « Vive l’Empereur ! » fusent à nouveau. Il avait un vrai pouvoir sur ses soldats, Français ou étrangers d’ailleurs.

CdH : Globalement, quel est votre sentiment sur cet album ?

PB : Le dessin est souvent plaisant et dynamique. L’histoire prenante, malgré ses incohérences historiques. On se demande bien qu’elles vont être les aventures à suivre de Martel. Enfin, le soucis du détail, en particulier la recherche en termes d’argot du soldat parvient, dans une certaine mesure, à faire entrer le lecteur dans une certaine ambiance.

La nuit de l'empereur 05

Juil 23, 2015
napoléon1

© Hasegawa/Kami

Les mangakas font preuve d’un grand intérêt pour l’histoire européenne. Même si leur sérieux peut parfois être remis en question, les nombreux shōnen et seinen à caractère historique sont là pour le prouver. Napoléon ne fait pas exception à la règle, avec une série signée Tetsuya Hasegawa. (suite…)

Juil 23, 2015
bataille3

© 2015 Richaud – Rambaud – Gil / Dupuis

Dans son roman La Bataille, Patrick Rambaud est parvenu à décrire dans son intégralité le déroulement d’une bataille napoléonienne, en l’occurrence celle d’Essling. Du 20 au 22 mai 1809, cette terrible confrontation avait mis face à face les armées de l’Empire français et de l’Empire d’Autriche. Bilan : 10.000 morts et 35.000 blessés, pour un sanglant statu quo stratégique qui avait débouché, quelques semaines plus tard, sur une victoire française décisive à Wagram. Ce tour de force littéraire a valu à Patrick Rambaud le prix Goncourt, en 1997. Quinze ans plus tard, le scénariste Frédéric Richaud et le dessinateur Ivan Gil ont fait de ce pavé magnétique une bande dessinée fascinante – prix Historia 2014 de la meilleure BD historique – dont l’édition intégrale vient de sortir chez Dupuis, à l’occasion du bicentenaire de la bataille de Waterloo. Au récit cru s’ajoute une mise en images évocatrice, dans un fracas de corps et d’armes particulièrement immersif. Cerise sur le gâteau : les auteurs ne cèdent jamais aux sirènes de la béate adoration ; et réalisent l’une des seules bandes dessinées un tant soit peu objectives sur le soldat Napoléon. Rencontre avec Frédéric Richaud, qui décrit Napoléon comme le « chef d’orchestre d’une symphonie épouvantable qui, paradoxalement, ne manque pas de grandeur ». (suite…)

Juil 23, 2015

Chaque année, les commémorations du 8 mai 1945 rappellent à ceux qui auraient tendance à l’oublier toute la démesure et l’horreur du second conflit mondial. Comme le rappelle justement l’historien Pascal Ory, la Première Guerre mondiale est le symbole de la guerre absolue, déluge de fer et de sang, alors que le second conflit se place plus sur un plan moral, en représentant la victoire du bien sur le mal. Le IIIe Reich aura en effet plongé l’Europe dans le chaos en ajoutant au nationalisme une idéologie raciale et une dimension mystique conduisant aux pires folies.

La représentation de « l’épisode » nazi en bande dessinée est d’autant plus délicate que guette la fascination pour sa monstruosité. La croix gammée a ainsi une place de choix sur les couvertures des albums traitant de la Seconde Guerre mondiale, en faisant parfois passer le marketing avant l’intérêt artistique. C’est d’ailleurs en filigrane une des problématiques de la série Wotan, réalisée par Eric Liberge. De son côté, Christophe Girard propose en deux planches une contre-histoire du svastika, de son adoption par Hitler jusqu’à nos jours. Cette même croix gammée qui s’affiche en couverture du Hitler, de Shigeru Mizuki, une biographie étonnante du Führer, que nous avons utilisé pour la couverture du présent numéro. Le sujet de la Seconde Guerre mondiale et de la défaite du IIIe Reich inspire d’ailleurs les scénaristes, notamment dans le domaine de l’uchronie.

Alors oui, la bande dessinée se repaît parfois de la fascination pour le mal, comme les auteurs de Marvel l’ont fait en créant l’organisation criminelle Hydra. Mais n’oublions pas que ces fictions reposent sur une réalité, incarnée par exemple par la revue pro-nazie Le Téméraire, publiée entre 1943 et 1944 ; un magazine pour la jeunesse fort bien décrypté par Pascal Ory. N’oublions pas non plus que des millions de personnes innocentes ont été assassinées dans ce maelstrom de violence. Et la bande dessinée tient son rôle dans cet effort de mémoire, comme nous l’explique l’historienne Isabelle Delorme pour la Shoah. Dans un dossier très complet, Laurent Lessous propose en outre des pistes d’enseignement de l’Holocauste par la bande dessinée. Une façon de montrer que si l’éducation est la clef de tout, le 9e art peut être un vecteur pédagogique fort.

Juin 03, 2015

Téméraire 07

En janvier 1943 est créée à Paris une revue pour la jeunesse qui contient pour moitié de la bande dessinée. Alors que la roue commence à tourner pour l’Allemagne nazie, Le Téméraire se place résolument dans les pas du modèle fasciste. L’historien Pascal Ory, qui s’est intéressé au sujet dès les années 70, revient avec nous sur cette étonnante publication.

La revue Le Téméraire, qui parait de janvier 1943 jusqu’à la Libération, est singulière à double titre. D’abord parce qu’elle est à l’époque la seule autorisée à Paris (et l’une des deux seules publiées en zone Nord, avec le magazine breton O lo lê) ; ensuite parce qu’elle développe une ligne éditoriale qui dépasse l’allégeance à Pétain, toujours officiellement chef de l’Etat français, pour suivre des chemins clairement nazis. « Je suis resté sous le choc de la découverte d’un tel périodique, d’une telle radicalité, se souvient Pascal Ory. En 43-44, le régime est acculé, l’Allemagne commence à reculer. Les radicaux se concentrent. Tout se durcit. » Il n’est donc pas surprenant de trouver à la direction du bimestriel des fascistes convaincus, mais qui n’en sont pas moins de vrais professionnels. « Jacques Bousquet, le directeur, est ancien professeur et directeur de cabinet d’Abel Bonnard, ultra-collaborationniste ministre de l’Education nationale. Il veut un support pour la jeunesse. Il a besoin des Allemands pour les autorisations, mais pour l’essentiel, ce sont des Français qui font le magazine. » Celui-ci reprend le modèle de ses prédécesseurs d’avant-guerre, même les périodiques américains. Grand format (29 x 39 cm), huit pages, une illustration pleine page en couverture, deux pages centrales de bande dessinée plus une autre en quatrième de couverture, toutes en couleurs, des articles « pédagogiques », des nouvelles, des jeux, de l’humour, de l’histoire, de l’aventure, de la science-fiction. Pendant les 18 mois d’existence de la revue, plusieurs séries de bande dessinée sont publiées. Fulminate et Vorax et Mic Patati et Patata pour l’humour, Marc le Téméraire et Hidalgo pour l’aventure, Vers les mondes inconnus pour la science-fiction, L’Enchantement de la forêt noire pour le conte. On lit les signatures d’Erik, de Vica, d’Auguste Liquois, de Raymond Poïvet. « Tous les moyens sont mis au service de la propagande. Des dessinateurs, des journalistes, des vulgarisateurs sont prêts à travailler pour le magazine ».

Téméraire 05

Marc le Téméraire sur le front de l’Est, dans un avion à croix gammée (qui ressemble au célèbre Junkers Ju 87 Stuka). Tout est dit.

Le Téméraire est diablement séduisant pour instiller dans l’esprit de son lectorat cette fascination pour l’Allemagne éternelle. « Bousquet avait une vraie admiration pour le modèle nazi. Il y a un univers totalitaire qui est donné en exemple, menacé par des méchants d’origine orientale qui affrontent les nordiques. » Graphiquement, les codes de l’imaginaire national-socialiste sont présents en filigrane : serments le bras levé, héroïsme chevaleresque, architectures monumentales, caricatures habituelles sur le modèle de l’affiche du film Le juif Süss. Peu de croix gammées, l’évocation de l’Allemagne millénaire à travers son patrimoine suffit à donner la direction à suivre au jeune lecteur. « Il s’agit de nourrir l’imaginaire des adolescents de valeurs fascistes. La démonstration se fait en deux temps. La théorie raciale se trouve par exemple clairement expliquée dans les pages de textes didactiques. Puis dans les bandes dessinées, on voit que les méchants sont des étrangers orientaux qui n’ont pas la même culture que nous les nordiques. Pas besoin d’en rajouter, le message est passé. » L’enjeu n’est pas anodin. Sans concurrence en zone Nord, Le Téméraire est tiré à 150.000 exemplaires et près de 70 cercles des téméraires, communautés de camaraderie sur le modèle des Amis de Spirou ou des scouts, sont formés dans toute la zone occupée (et comptent 6000 membres, selon le magazine). Le discours est bien rôdé, dénonçant les ennemis de la France que sont, dans l’ordre, les juifs, les communistes et les anglo-saxons, en particulier la perfide Albion, plus proche, plus active en 1943 sur le territoire français que les Américains, dont l’heure viendra plus tard. « On trouve même parfois des synthèses. Dans un feuilleton, il y a un méchant qui s’appelle Sir Levy. Il est donc anglais et juif. »

Téméraire 01

L’usage de la caricature, digne des pires illustrations de l’exposition « Le juif et la France », indique au lecteur l’origine du méchant professeur Vorax.

Téméraire 06

Cette fois, ce sont des résistants, pardon, des terroristes qui sont dans le collimateur.

Alors que le discours du maréchal Pétain prône un retour à la terre, Le Téméraire se place au contraire sur le terrain de la science pour faire s’affronter le « bien » et le « mal ». « Cet univers moderniste, très soucieux de la technologie, est à rapprocher du fascisme. Ça croit beaucoup à la technique, à la vitesse, d’où la propension à la science-fiction. Malgré tout, on sent monter une angoisse, des catastrophes à venir, on joue sur la peur. » L’autre tonalité attachée à la revue est en effet celle de la peur, de l’angoisse. Le Téméraire est anxiogène, reflet d’une période qui annonce l’agonie programmée du IIIe Reich. La série Marc le Téméraire en est le témoin semaines après semaines, puisque le héros est envoyé sur le front de l’Est pour épauler les troupes de la Wehrmacht. Vers les mondes inconnus plonge le professeur Arnoux et son neveu Norbert en pleine guerre civile sur une planète lointaine et inconnue, où le fil de l’intrigue sera pour les héros d’échapper aux griffes des ennemis fourbes et rusés.

Téméraire 03

Le Téméraire qui reprend des images du film Metropolis, du réalisateur allemand Fritz Lang, exilé aux Etats-Unis et pourfendeur du nazisme : un comble !

Sans surprise, Le Téméraire suspend sa publication à l’été 1944, laissant les dessinateurs du magazine dans une position délicate mais toute temporaire. La plupart d’entre-eux retrouveront en effet après la Libération une place dans un titre nouveau de l’après-guerre, avec à la clef parfois d’étonnants grands écarts. « Il y a différents degrés de responsabilités dans le magazine. La direction et les scénaristes ont un degré d’engagement explicite. Pour les dessinateurs, c’était plutôt ceux qui étaient disponibles sur la place de Paris. Mais bien sûr, qui ne se bouchaient pas le nez pour travailler au Téméraire. Ils ne pouvaient pas dire qu’ils ne comprenaient pas ce qui était publié dans les pages. Mais ce qui m’avait beaucoup frappé, c’est qu’à la Libération, à l’exception de Vica, qui paye pour les autres parce que c’est un immigré russe blanc, tous passent à travers les gouttes et se retrouvent tant dans la presse catholique que communiste. » Raymond Poïvet, par exemple, qui a participé aux quatre derniers numéros de la revue en dessinant Vers les mondes inconnus, intégrera ainsi les communistes Coq Hardi et Vaillant dans les pages duquel il dessinera Les Pionniers de l’espérance, une autre série de science-fiction.

Téméraire 04

Une planche de Vers les mondes inconnus dessinée par Poïvet.

De tous les dessinateurs, c’est sans conteste Auguste Liquois qui a la trajectoire la plus étonnante. Dès le printemps 1944, il aggrave son cas en travaillant pour Le Mérinos, un Canard enchaîné collabo, dans lequel il dessine Zoubinette dans le maquis, une série qui tire à boulets rouges sur la Résistance, décrite comme un ramassis de bolcheviques, de juifs et de malfrats. Quelques semaines plus tard, le même Liquois dessine Fifi gars du maquis, une ode à la Résistance, et prend même ensuite sa carte au parti communiste. « Il y a eu deux discours pour expliquer cela. Le premier étant « on ne savait pas, mais quand on l’a su, on l’a viré », ce qui paraît un peu gros. J’ai rencontré un des responsables de Vaillant qui m’a tenu le second discours qui est : « on savait mais on le tenait , il suffisait de changer le scénariste. » Et effectivement, les scénaristes ont changé. On lui a fait dessiner blanc, après qu’il ait dessiné noir. Ce qui à mon sens, dans les deux cas, pose quand même un petit problème éthique. » Finalement, tous ces artistes ont eu la chance que la bande dessinée soit très peu considérée, et échappèrent à des condamnations. « Le secteur des illustrés pour la jeunesse était en-dessous de la ligne de flottaison des autorités. C’était beaucoup plus grave de travailler pour Je suis partout. J’y vois un signe de mépris pour cette production-là de ne pas appliquer de sanctions très sévères. »

Ory

Pascal Ory

Téméraire 02

Le petit nazi illustré, Vie et survie du Téméraire (1943-1944). Pascal Ory. Nautilus. 96 pages. 20 €

Stripologie

[Aujourd’hui, à part quelques rares exemplaires sur la librairie en ligne Stripologie, le livre n’est plus disponible qu’en occasion. Mais Pascal Ory ne serait pas contre réaliser une troisième édition augmentée. Avis aux éditeurs.]

 

Et une page très intéressante à consulter sur

Phylacterium

Juin 03, 2015
Page 4 sur 6« Première page23456