Corto Maltese

Christophe Girard est auteur de bande dessinée (Contre histoire de l’art, Matisse Manga, Metropolis, Ismahane, Le Linceul du vieux monde). Pour Cases d’Histoire, il propose de visiter graphiquement et à sa façon la thématique du webzine. Pour ce numéro, il donne sa vision de Corto Maltese, un personnage et une série qui l’ont profondément marqués. (suite…)

Sep 30, 2015
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Koinsky ère dans le désert, quelque part entre Abyssinie, Somalie et Djibouti. Les Scorpions du désert – L’Intégrale © 2009 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

« J’ai appris à dessiner en Ethiopie », a un jour confié Hugo Pratt, évoquant sa jeunesse dans la Corne de l’Afrique. Cette région du globe ne l’a plus jamais quitté, et c’est en serrant dans ses mains une croix éthiopienne qu’il s’est éteint le 20 août 1995, à Pully, près de Lausanne. Au-delà du symbole et de la légende, les sept années que l’auteur de bande dessinée a passées en Afrique de l’Est ont profondément marqué son œuvre, essentiellement à travers deux thématiques : la guerre et l’ésotérisme. (suite…)

Sep 30, 2015

Le marin ironique, né de l’imagination d’Hugo Pratt, traverse impassible les soubresauts du début du XXe siècle, de la Mandchourie lors du conflit russo-japonais de 1905 à la recherche de l’Atlantide en 1925, voire à la guerre civile espagnole. Il y aurait disparu, engagé dans les Brigades internationales.

Les enseignants du secondaire peuvent utiliser les aventures de Corto Maltese dans certaines séquences pédagogiques. La complexité du personnage et des intrigues, le fait que Pratt n’explique jamais le contexte historique ni le « background » des personnages bien réels que rencontrent ses héros de fiction, nous font réserver ces études à des élèves pouvant appréhender ces récits dans toute leur complexité, pas avant la classe de troisième, pour de courtes séquences, et plus assurément au lycée pour des apprentissages plus approfondis, notamment lors du temps consacré aux enseignements d’exploration.

  • Des pistes en histoire des arts au collège

Tous les enseignants des classes de troisième peuvent prodiguer aux élèves des séquences d’histoire des arts. C’est un enseignement fondé sur une approche pluridisciplinaire des œuvres d’art qui permet aux élèves de maîtriser les repères historiques et culturels indispensables pour comprendre les œuvres et enrichir leur pratique artistique.

Selon les instructions officielles du ministère, cet enseignement a pour objectif d’offrir à tous les élèves : – des occasions de découvrir directement et personnellement des œuvres de référence relevant de différents domaines artistiques, de différentes époques et civilisations ; – la capacité de poser sur ces œuvres, grâce à la familiarité acquise avec elles, un regard plus averti et plus sensible ; – la possibilité d’acquérir ainsi une culture personnelle à valeur universelle.

L’étude de quelques planches de l’une des aventures de Corto Maltese, qu’elle se déroule pendant la Première Guerre mondiale ou peu après – dans La Maison dorée de Samarkand, des Arméniens se font justice de l’un des commanditaires du génocide de leur peuple – se prête évidemment aux modalités de cet enseignement qui concerne toutes les disciplines, même s’il sollicite plus particulièrement les enseignements artistiques et l’histoire. Ces études d’œuvres remarquables du neuvième art relèvent de deux domaines artistiques : les arts du langage (littérature, récit, poésie) et les arts du visuel (arts plastiques).

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© 1986 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

  • Des pistes pour l’enseignement d’exploration au lycée

Nous avons rappelé, en introduction, la difficulté pour de jeunes lecteurs de lire et de comprendre les subtilités des récits inventés par Hugo Pratt. C’est pour cela que nous pensons que c’est au lycée que les enseignants peuvent davantage développer des approches didactiques de séquences entières des aventures de Corto Maltese.

Un dispositif récent, les enseignements d’exploration – littérature et société – en classe de seconde, se prête à ce type d’étude. Cet enseignement vise à renforcer l’attractivité de la voie littéraire, en montrant aux élèves l’intérêt, l’utilité sociale et la diversité des débouchés d’une formation humaniste au sens large et moderne du terme.

L’enseignement d’exploration « littérature et société » a un programme spécifique, structuré autour des lettres et de l’histoire-géographie. Il est présenté sous forme de domaines d’exploration. Pour étudier une des aventures de Corto Maltese, un domaine d’exploration s’impose : « Écrire pour changer le monde : l’écrivain et les grands débats de société ». En effet, il faut faire réfléchir les élèves sur des problématiques comme : « De quelle manière les écrivains ou bédéastes participent-ils aux débats politiques et aux débats de société, à la construction, à la diffusion ou à la mise en question des opinions et des valeurs de leur époque ? Quel rôle jouent-ils dans les représentations et les opinions qui sont communément partagées ou qui sont l’objet de controverses dans une société ? Dans quelle mesure sont-ils créateurs, catalyseurs ou porteurs de manières de voir et de penser ? ».

Les compétences visées sont multiples. Cet enseignement ouvre une perspective sur des études où les compétences de réflexion et d’expression sur les phénomènes politiques et socioculturels sont essentielles : capacité à démêler des enjeux complexes, à analyser les discours, à sérier les opinions, à saisir les différentes manières d’exprimer des valeurs et de représenter une idée, à mesurer la part d’implicite dans un énoncé et à tenir compte des situations d’énonciation…

Partir de l’étude d’un corpus d’albums de Pratt permet à l’élève, à l’aune du parcours anarchisant de Corto Maltese, de mesurer l’importance de l’exercice libre de la pensée pour tout citoyen, d’identifier différentes formes de l’engagement, ainsi que d’exercer leur esprit critique.

Le point d’entrée qui s’impose est bien sûr : « Ce que la fiction dit du monde ». Pour un élève de 16 ans, comprendre le parcours de Corto Maltese c’est questionner le monde du début du XXème siècle et l’itinéraire d’un auteur hors norme, Hugo Pratt. L’enseignant peut mettre en perspective son œuvre en étudiant d’autres textes ou bandes dessinés polémiques ou satiriques et des œuvres de genres divers où s’expriment des opinions et des valeurs (pamphlets, parodies, romans policiers, d’espionnage, de science-fiction, lettres ouvertes, etc.).

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© 1979 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Le pédagogue attentif trouvera des séquences qui se prêtent à une étude en cours dans presque tous les albums de Corto Maltese. Nous allons préciser quelques pistes pédagogiques dans la dernière partie. Voici, d’ors et déjà deux exemples d’utilisation en classe de l’album Corto Maltese en Sibérie.

Dans une étude transdisciplinaire, les enseignants d’histoire et de lettres peuvent prendre appui sur deux passages de l’album.

De la page 20 à la page 25 –version noir et blanc, édition de 1979 -, Corto croise Raspoutine, dans la foule de Hong-Kong, avant que celui-ci ne disparaisse, laissant le marin au prise avec la police anglaise. L’enseignant d’histoire tire du récit des questions sur le monde de 1919 :

  • Que se passe-t-il en Russie et particulièrement en Sibérie ?
  • Qui sont les Bolcheviks ? les Contre-révolutionnaires ?
  • Qui sont les « Seigneurs de la guerre » de Mandchourie ?
  • Quelle est la situation géopolitique de Hong-Kong ?
  • De quel pays viennent les soldats qui arrêtent Corto ? Pour quelle nation travaillent-ils ? Pourquoi ?

L’enseignant de Lettres, peut dès lors amener les élèves à s’’interroger sur l’image de Corto Maltese. Quel est son passé ? En quoi est-il un gentilhomme de fortune ? Pourquoi le policier dresse-t-il son portrait en bas de la page 24 ? Que peut-on imaginer de son caractère, quand il affirme : « Loger dans un quartier mal famé, là où se trouvent plein de voleurs et de jolis femmes. » ?

Il est aussi intéressant de faire se questionner les élèves sur les pages 91 – 92, tant sur ce qu’apporte le dessin – quel est l’espace – réel ou rêvé – représenté à la page 91 ?, le rapport entre les images et le poème de Rimbaud : « Et j’irai loin, bien loin comme un Bohémien, par la nature heureux comme avec une femme. », et enfin sur ce qu’annonce le baron Von Ungern-Sternberg : « une contre révolution plus terrible que leur révolution ».

Un dernier mot toutefois sur les enseignements d’exploration. L’élève peut aussi s’imprégner des aventures de Corto Maltese à partir de la thématique : « Images et langages : donner à voir, se faire entendre ». Là encore, une étude des récits imaginés par Pratt s’inscrit on ne peut plus dans les textes des instructions officielles : « En donnant à réfléchir sur les relations entre texte et image, sur la façon dont les images font sens, nous touchent et nous émeuvent, sur leur relation au réel, on exerce chez les élèves la capacité à appliquer des méthodes de lecture et de traitement d’un document iconographique, on cultive des compétences d’analyse des codes et des procédés mis en œuvre. On enrichit également leur conscience et leur jugement esthétique par une mise en relation de la littérature, du patrimoine historique et des arts visuels ».

Au-delà d’un travail sur les bandes dessinées, l’enseignant peut prendre comme point d’entrée à sa séquence pédagogique une étude comparée entre les livres et les films – long-métrage de 2002 et les moyens-métrages de la même année diffusés sur Canal + – qui permettra de croiser et d’enrichir l’une par l’autre des perspectives disciplinaires différentes. Voilà des occasions innovantes d’explorer et de développer des compétences sur le langage de l’image.

  • Des pistes pédagogiques notamment sur Internet

L’enseignant ou le bédéphile curieux trouve dans certains ouvrages et sur le net des pistes pédagogiques utiles à sa culture personnelle ou à sa réflexion de pédagogue.

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© 1986 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Nous conseillons en premier lieu les deux rééditions au format poche de La Jeunesse de Corto et de Fable de Venise, aux éditions Magnard. Elles sont accompagnées d’un appareil pédagogique écrit par un enseignant spécialiste de la bande dessinée (Vincent Marie pour La Jeunesse de Corto et Philippe Tomblaine pour Fable de Venise). Plus de renseignements sur le site des éditions Magnard.

Sur les sites académiques, Corto Maltese est au cœur de plusieurs pratiques pédagogiques innovantes :

Pour ceux qui veulent suivre avec un regard de géographe les déplacements du capitaine maltais de par le monde :

Enfin des pistes de réflexion à partir du jeu vidéo dérivé de la série ou pour un travail en arts appliqués :

 

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Sep 30, 2015
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Portrait du véritable Roman von Ungern Sternberg

Pratt n’est pas seulement un dessinateur génial ou un scénariste particulièrement doué, il est aussi un incroyable dénicheur de personnages historiques improbables et romanesques. Cette galerie de portraits marque l’immense culture historique du père de Corto Maltese et son insatiable curiosité pour les aventuriers. Le baron Roman von Ungern Sternberg (1886-1921) est en bonne place parmi ces figures singulières.

Personnage principal d’un court chapitre de Corto Maltese en Sibérie (chapitre V : Ungern de Mongolie), ce prince mi-allemand mi-estonien fait partie des personnages légendaires attachés aux guerres lointaines et mal connues. Membre de la petite noblesse germanique, il embrasse naturellement la carrière des armes et intègre l’armée du tsar quelques années avant la Première Guerre mondiale. Affecté en Asie, il rencontre les peuples qui vont le suivre après 1917. En 1915, son régiment, le 1er régiment cosaque de Nertchinsk, s’illustre dans différentes batailles. Le baron y gagne plusieurs décorations en récompense de sa bravoure au combat. Il rencontre aussi le futur général Semenov qui sera son allié après la guerre et que Pratt met en scène dans Corto Maltese en Sibérie. La paix de Brest Litovsk signée par les Bolchéviques lui déplaît ; il n’aime pas les communistes. Ces derniers n’aiment pas plus les officiers du tsar, surtout si ils sont membres de la noblesse.

La légende qui entoure l’homme intéresse Pratt, ainsi que d’autres auteurs de bande dessinée. En effet, en plus de Corto Maltese en Sibérie (paru en 1974), au moins deux autres séries font apparaître Ungern-Sternberg. Taïga rouge, de Perriot et Malherbe (Dupuis, 2008) et Le Baron fou, de Rodolphe et Faure (Glénat, 2015). Peu ou prou, tous ces auteurs commencent leur récit au même moment. Après 1918, la Russie est en proie à une terrible guerre civile. Les armées blanches, favorables au tsar, dirigée par le général Wrangel, qui a commandé le 1er régiment cosaque de Nertchinsk, s’engagent contre les rouges. Bien que soutenues par les pays occidentaux, elles sont défaites, chassées d’Europe. Quelques régiments continuent la lutte en Asie, en Sibérie, en Mongolie. C’est le cas des hommes qui suivent Semenov et Ungern-Sternberg. Composée de cavaliers de nombreuses nations – Mongols, Bouriates, Kalmouks, Kazakhs… – et de guerriers aguerris, leur armée prend le nom de Division sauvage. Leur combat est perdu d’avance face aux armées bolcheviques mieux armées et plus nombreuses. Ils ont quand même le temps de mener de longues razzias, de soulever les populations, de rétablir des nobles sur leurs trônes politiques locaux ou d’autres potentats insignifiants comme le Bogdo Khan ou le Koukhoutkou, à Ungern, en Mongolie. Ces chefs sont sans pitié pour les populations et pour leur hommes. Le baron Ungern-Sternberg gagne plusieurs surnom : le baron fou, le baron sanglant ou le baron noir. Ils savent que leur fuite en avant ne peut que mal se terminer.

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© 1979 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 

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Le baron fou vu par Hugo Pratt. © 1979 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Les auteurs des albums, à la suite de Pratt, ont bien vu les potentialités scénaristiques fortes de ces aventures. On y trouve mêlés du courage, du désespoir, de l’amitié, des trahisons, des retournements d’alliance, et un zeste d’ésotérisme asiatique.

Assez rapidement défaites, les troupes du baron Ungern-Sternberg sont éliminées sans pitié et leurs chefs passés par les armes. Le Baron fou meurt ainsi fusillé à 35 ans ; sa légende commence. Déjà de son vivant, son épopée a fait la une des journaux illustrés en Europe, notamment en France. Des reporters ont suivi cette guerre avec passion. Il ne faut pas oublier que le parti communiste commençait son ascension politique et que de nombreux russes blancs s’installaient à Paris en faisant la une des journaux « people » de l’époque, apportant avec eux une sorte de souffle légendaire et dramatique.

Les trois albums où apparaît le baron Ungern-Sternberg se situent après la Première Guerre mondiale, à la fin de sa vie, en Mongolie. Nous sommes en plein dans ce que Dominique Petitfaux appelle l’histoire interstitielle. Les auteurs utilisent un aspect mineur et non avéré d’événements réels, les prédictions d’un ou d’une voyante, pour en faire le point capital de leur histoire. Les héros européens, Corto Maltese chez Pratt, madame Ruppert dans Le Baron fou ou Ferdynand Ossendowski, dans Taïga rouge, sont témoins de ces prédictions et de leurs conséquences. Chacun les subira différemment. Corto Maltese les utilise pour sauver sa vie et celle de ses amis. Mme Ruppert tombe amoureuse du baron, homme au destin tragique, ce qui lui rend son humanité et une certaine séduction. Ferdynand Ossendowski, lui, est pris dans la folie de la guerre, et finalement sauvé par Ungern-Sternberg des Soviétiques pour qu’il tire de ces événements un récit et un livre qui le rendront célèbre.

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Le Baron fou vu par Rodolphe et Faure. On voit le personnage de Ferdynand Ossendowsky, qui a réellement rencontré Ungern Khan et qui est le personnage principal de Taïga rouge. Il est dans la case en haut à droite de la planche du bas.© 2015. Rodolphe et Faure. Glénat

De ces trois récits, seul Le Baron fou suit à peu près l’histoire telle que nous la connaissons, tout en ajoutant la romance érotique entre madame Ruppert et le baron. Celui-ci est décrit à la fois comme un chef de guerre terrifiant, un homme du monde, héritier d’une famille aristocratique, et un amant. Les rapports ambigus entre ces deux personnages donnent à l’histoire un ton très inattendu. La violence, très crue, est là : des corps sont déchiquetés, des têtes tombent, des troupes entières sont massacrées… ; mais elle est contrebalancée par des moments de grande douceur. Sentiment renforcé par la nostalgie qui envahit madame Ruppert, qui se remémore sa jeunesse aventureuse au soir de sa vie.

Le Baron fou de Taïga rouge est réellement terrifiant mais Ferdynand s’y attache. Son combat lui est sympathique. Ils ont besoin l’un de l’autre. Ferdynand est poursuivi par les communistes, le baron comprend qu’il peut utiliser son inconscience et son goût de l’aventure. Là aussi, si des moments sont historiquement avérés, l’histoire interstitielle s’invite à chaque case, à chaque page, pour créer du romanesque plausible.

Enfin, le baron de Pratt est dans la même veine, sauf que contrairement aux deux autres, c’est Corto Maltese qui fascine l’homme historique. Et c’est le marin maltais qui l’utilise à son profit pour accomplir une action importante, faire sauter un canon géant puis sauver sa peau et celle de Raspoutine. Ce qui n’est pas rien…

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La baron fou vu par Perriot et Malherbe. © 2008. Perriot et Malherbe. Dupuis

Physiquement, chacun des dessinateurs à pris un parti pris graphique très fort. Le vrai visage de Ungern-Sternberg est déjà particulier, émacié avec de longues moustaches, les portraits dessinés ont utilisé avec bonheur ces caractéristiques pour en faire un être assez rude et effrayant.

Au final, les trois albums livrent à peu près la même vision de Roman von Ungern-Sternberg. Un combattant dur mais très romantique, un homme au combat inutile et perdu d’avance mais au grand cœur, dont les colères ou les emportements sont de toute façon emportés par l’histoire, la vraie, l’officielle. Car grâce au génie d’Hugo Pratt, c’est l’autre histoire, celle que les créateurs inventent, qui est la plus belle.

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Sep 30, 2015

Le journal Pif Gadget a été un journal pour la jeunesse qui a beaucoup innové. Mandryka, Mattioli, Kamb, Gotlib ont eu la place pour publier des histoires courtes qui ont dérangé le lectorat traditionnel du magazine. Hugo Pratt a eu l’opportunité de produire de nombreuses histoires de 20 planches qui ont, elles aussi, troublé le […]

Sep 30, 2015
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Destruction de navires de la marine japonaise par les Russes, le 28 janvier 1904. Lithographie parue dans la presse russe.

Les lecteurs de Pratt ont dû attendre le début des années 1980 pour découvrir la première aventure de Corto Maltese. Commandé par la rédaction du Matin de Paris, ce premier épisode se déroule au cours d’un événement majeur, un peu oublié, de l’histoire du XXe siècle : la Guerre russo-japonaise de 1904-1905. Hugo Pratt, passionné par l’histoire contemporaine, n’ignorait pas l’importance de ce conflit, et les potentialités romanesques ou symboliques qu’il pouvait exploiter. Un coup de sifflet des officiers russes annonce aux soldats que la paix est signée, mais un Sibérien mal embouché tire un dernier coup de feu…

Le conflit qui marque l’entrée de la guerre dans le XXe siècle industriel fait suite à la guerre sino-japonaise de 1894-1895 qui vit l’Empire du Soleil levant écraser celui du Milieu et entamer son implantation au nord de la Chine. Fort de cette victoire écrasante, les militaires japonais ont renforcé leur pouvoir en entraînant derrière eux une bonne part de la nation et le soutien de l’empereur. La guerre contre la Russie est aussi la conséquence de plusieurs facteurs régionaux : la montée en puissance industrielle et militaire du Japon ; la main-mise des Européens (Français, Anglais et Allemands) sur de vastes territoires convoités par le Japon ; l’affaiblissement chinois et l’expansion de la Russie vers Sakhaline et la Corée grâce, notamment, au Transsibérien. Au début du siècle, les forces japonaises décident de pousser l’avantage pris au dépend de la Chine pour s’implanter en Corée pour affirmer leur volonté expansionniste en mettant fin à la domination russe sur la région. La guerre est inévitable. Elle sera meurtrière. Elle voit aussi entrer en scène des armements industriels inédits : cuirassés, téléphone, TSF, mitrailleuse, artillerie lourde. Son dénouement est celui décrit dans l’album : mieux organisés, plus puissants, plus près de leurs bases, mieux commandés et plus motivés, les soldats japonais ont vaincu l’armée du tsar. La défaite russe a résonné comme un coup de tonnerre dans le monde entier. Pour la première fois depuis les victoires des armées ottomanes au XVIIe siècle, une nation non-européenne, une nation «non-blanche» suivant le vocabulaire du temps, défait une armée européenne. Le Japon entrait de force dans le club des nations industrielles. Cette victoire marquera durablement l’esprit guerrier du Japon et posera du côté russe une méfiance xénophobe pour ce pays au moins jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La Jeunesse de Corto Maltese débute exactement au moment où la guerre s’arrête. Ce n’est pas la guerre elle-même qui attire Pratt, mais les ressorts psychologiques de ses héros dans ce qui devrait être un moment de soulagement. Or rien ne se passe comme prévu. Raspoutine, dont c’est la première apparition, tue l’officier qui commandait son bataillon et se réfugie chez l’ancien ennemi tuant encore d’autres soldats des deux bords. Les Japonais décrits par Pratt sont conformes à l’image que l’Occident a de ces hommes : guindés, engoncés dans un code de l’honneur hors norme, tout en faisant preuve d’un caractère chevaleresque qui adoucit leur dureté. Le personnage japonais qui conduit l’histoire est le Lieutenant Sakai. Un homme dur, sans pitié, mais aussi un samourai éduqué dans l’esprit du Bushido. Il est possible que Pratt ait pris pour modèle le lieutenant-colonel Sakai, véritable officier japonais de la Seconde Guerre mondiale. Responsable d’une multitude de massacres et de crimes en Chine dans les années 1930, puis lors de la conquête de Hong Kong en 1941, il est conduit devant un peloton d’exécution en 1946.

En plus de de Sakai, deux personnages occupent le devant de la scène : Raspoutine et Jack London. Raspoutine, dans cette histoire et dans ce contexte, est décrit comme l’archétype du moujik : borné, stupide et malin, sans scrupule, très courageux, impulsif, presque inculte. Il agit sans réfléchir, dans son intérêt, à court terme. Cette image du soldat russe, puis soviétique, perdure tout au long du XXe siècle. Jack London, qui affronte le lieutenant Sakai, est calqué sur l’écrivain américain qui a réellement couvert le conflit comme correspondant de guerre. Son expérience est relatée dans une nouvelle : La Corée en feu. London est à la fois l’alter ego de Pratt et de Corto. Auteur de romans d’aventures que le dessinateur affectionnait, aux personnages à la psychologie forte et complexe, aventurier, marin, Jack London était, en 1905, la première star de la littérature américaine riche et reconnue. Il pratique un journalisme littéraire et narratif qui emporte le lecteur dans des contrées inconnues au milieu de situations improbables et dangereuses, en racontant tout autant ce qu’il voit que la façon dont il le vit. Il se retrouve en Corée après un long périple puisqu’il devait – c’était le but de son voyage – couvrir la Guerre des Boers, en Afrique du Sud. Malheureusement pour lui, les Anglais avaient déjà gagné la guerre quand il est arrivé à Londres en 1902. Ses articles, plein des préjugés de l’époque sur les peuples asiatiques, décrivent parfaitement l’irruption massive de l’industrie dans la guerre. En Corée, sa présence gêne les Japonais, qui l’arrêtent puis l’expulsent du pays. Bizarrement, le Jack London de Pratt est un être qui ne décide pas vraiment de son sort. Embarqué dans un duel pour une improbable histoire d’honneur, London voit arriver la menace sans vraiment réagir. Vivre un duel au risque de périr pouvait exciter l’écrivain. Comment raconter au mieux une situation si on ne l’a pas réellement vécue ? N’est-t-il pas devenu chercheur d’or avant d’écrire L’Appel de la forêt ? D’une façon très inattendue, Raspoutine le sort de ce mauvais pas en assassinant le Japonais.

Le contexte historique de cette histoire est important, et Pratt donne une belle leçon d’histoire à ses lecteurs. Il joue, à la manière d’un virtuose, une partition complexe qui anticipe symboliquement ce qui va arriver au cours du XXe siècle en Asie. Avant la montée en puissance de la Chine, à la fin des années 1950, trois nations se disputent la suprématie continentale asiatique : la Russie puis l’URSS, le Japon, et les Etats Unis ; Raspoutine, Sakai, et London. Le Japon subira une défaite totale ; les Russes aideront les Américains qui n’ont rien pu faire contre l’attaque de Pearl Harbor. Les relations entre les trois protagonistes perpétuent la guerre d’individu à individu. N’est-ce pas finalement une des idées qui sous-tend les aventures dessinées par le Vénitien : les individus sont tout, les grands bouleversements du monde ne sont que les conséquences gigantesques des inimitiés et des rivalités d’hommes à hommes qui ne peuvent se rendre compte qu’ils ne sont qu’un petit rouage dans le déroulement des choses. Le battement d’aile d’un papillon peut déclencher une tempête de l’autre côté de la terre.

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Comme toutes les couvertures originales des albums de Pratt, celle-ci est absolument magnifique. Le contexte est indiqué en fond, très présent, écrasant, mais l’histoire telle qu’elle est dans l’album est absente. Jack London a disparu. Pour les lecteurs de Pratt, la rencontre de Raspoutine et de Corto Maltese est la seule bonne raison d’acheter La Jeunesse de Corto. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Dans la couverture de la dernière édition en noir et blanc, l’histoire a disparu. Pratt, scénariste génial, s’efface devant son héros. © Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Une des planches les plus intéressantes de l’album. Ce n’est pas forcément la plus belle ou la plus spectaculaire, mais par sa simplicité narrative et graphique, elle a une importance capitale. Elle marque l’arrivée de Corto Maltese. Jack London, que Pratt admirait ,raconte quant à lui une légende. On s’arrête donc, et on écoute. En fait, cette légende est le rêve que poursuivent Corto Maltese et Raspoutine à la fin du récit. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Un extrait de la première planche. Efficace, rythmée, les quelques cases posent sans artifices inutiles le contexte : la guerre, la paix et les motivations conscientes et inconscientes des protagonistes. Raspoutine a tué un homme sans trop savoir pourquoi, mais il devait le faire. C’était son destin. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

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Jack London est là encore le personnage principal de cet extrait, en version couleur. Le lecteur assiste, sans vraiment comprendre ce qui arrive, à la mise en place du duel dont la tenue et l’issue ont un impact sur l’histoire de tous les personnages de la Jeunesse de Corto. L’album aurait tout aussi bien s’appeler Le duel de Jack London. © 1983 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 

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Sep 30, 2015

Quand on cite Hugo Pratt, c’est le plus souvent pour parler de Corto Maltese, et plus particulièrement de sa qualité littéraire et graphique. La facette historique de l’œuvre du dessinateur italien est généralement laissée de côté. Elle imprègne pourtant, et de manière très profonde, tout ses albums. Décryptage d’une bibliographie entièrement portée par l’Histoire. (suite…)

Sep 30, 2015

Cela n’aura échappé à personne : les éditions Casterman publient en cette fin du mois de septembre une nouvelle aventure de Corto Maltese, 20 ans après la disparition du maître de Venise. Si Cases d’Histoire cherche avant tout à évoquer l’actualité historique par le biais de la bande dessinée, il était, avouons-le, particulièrement tentant de prendre cet événement éditorial à contre-pied en nous penchant sur l’une des caractéristiques de l’œuvre d’Hugo Pratt : son ancrage plus ou moins direct dans l’Histoire.

Fils de militaire, engagé dans la police italienne en Abyssinie à l’âge de 13 ans, témoin de la débâcle de l’armée de Mussolini face aux maigres troupes britanniques en 1941, prisonnier de guerre, Hugo Pratt a été, dans son adolescence et en toute relativité, l’un des acteurs de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Cette jeunesse mouvementée explique sa profonde fascination pour la guerre, les uniformes et les armes. Une passion qui transparaît dans Les Scorpions du désert ou encore dans Ernie Pike, et qui va par la suite s’étendre à d’autres périodes et d’autres territoires. Ce sera notamment le cas du Nouveau Monde et de la lutte désespérée des Amérindiens contre les colonisateurs européens, thème qui donnera naissance à des titres comme Ticonderoga ou Fort Wheeling.

Mordu d’histoire, Hugo Pratt n’en a pour autant jamais fait véritablement son fonds de commerce. S’il a toujours effectué (ou chargé certains collaborateurs de le faire pour lui) des recherches documentaires minutieuses, l’Histoire ne devait servir que de décor, de prétexte, à un récit plus dense, plus complexe, et surtout profondément attaché à son caractère fictif. Son personnage le plus célèbre, Corto Maltese, est à ce titre particulièrement représentatif d’une technique d’écriture et de dessin qui en font l’un des héros de fiction les plus afférents au contexte historique qui l’entoure ; sans pour autant jamais en influer sur le cours.

Alors, si son œuvre est intimement liée à l’Histoire, Hugo Pratt est-il pour autant un historien fiable ? Difficile de répondre à cette question par la positive, dans la mesure où il n’a jamais souhaité devenir une référence en la matière, contrairement à certains de ses contemporains comme Jacques Martin. Par ailleurs, lorsque l’on prend pleinement conscience de la manière dont il a perpétuellement réinventé certains épisodes de sa propre vie, on est en droit de douter du caractère irréprochable de son approche. En revanche, ses récits inoubliables ont indubitablement inspiré des générations de lecteurs en les ouvrant vers de nouveaux horizons, y compris historiques.

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Sep 30, 2015