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Les albums de bandes dessinées sur Rome comme leurs cousins cinématographiques , les péplums, sans scène d’orgie sont rares. Pour le spectateur/lecteur, avec les jeux du cirque, l’orgie marque l’époque. Mais elle la définit en creux sans vraiment savoir pourquoi de telles scènes font partie de notre « imaginaire romain ». Peintres, graveurs, affichistes, illustrateurs ont depuis quatre siècles, au moins, produit une iconographie orgiaque riche et variée qui reflète à la fois la vision qu’ils ont du monde romain et un flirt transgressif avec la morale qui varie suivant les moments.

L’orgie antique

L’orgie contrairement au lieu commun n’est pas un banquet durant lequel tout est permis, durant lequel toute les barrières morales sautent. Très codifiées, ces cérémonies sont, à l’origine, des moments sacrés. Mircea Eliade les associe au début de l’agriculture, il les décrit comme des fêtes célébrant la régénération du cosmos qui donne aux hommes chaque année de nouvelles récoltes. Les Grecs les organisaient en l’honneur de Dionysos, les Romains de Bacchus mais le vin tenant une grande place dans ces mystères les débordements étaient courants et les Bacchanales n’avaient pas bonne réputation. Très loin des principes originels de ces cérémonies, les images de repas débridés, aux jeux sexuels sans limites s’imposent pour symboliser l’Empire romain et sa pseudo décadence.

Une certaine vision de la décadence romaine, l’orgie ou le début de la fin de l’Empire

Certains auteurs romains comme Suétone ont raconté l’histoire des débuts de l’Empire en insistant sur les travers et les excès des César du premier siècle. Ces écrits, et d’autres, façonneront la vision de l’empire pendant des siècles. Ils serviront les thèses défendues par les promoteurs d’une décadence morale qui ne pouvait qu’entrainer la fin de l’Empire. L’image d’un pouvoir décadent s’est ensuite installé avec les premiers pères de l’Eglise soucieux de démarquer la morale chrétienne de celle supposée plus relâchée des Romains. Néron et ses turpitudes arrivent souvent en première place des relectures chrétiennes. Il faut aussi noter que seules les élites politiques, économiques ou militaires sont concernées. Le peuple des villes ou des campagnes ne semblent pas être adeptes des orgies, il peut en être victime quand des jeunes hommes ou des jeunes femmes sont capturés pour servir le plaisir des maitres de céans.

Pendant très longtemps, l’intérêt pour l’histoire de Rome suit trois axes : les écrivains latins qui ont été redécouverts, avec les penseurs grecs à la Renaissance ; une peur/fascination de la décadence qui pourrait advenir aux systèmes politiques européens et enfin, l’attirance pour l’art antique qui a traversé le temps notamment dans de grandes collections royales et pontificale, art antique considéré comme le canon de la beauté et enfin

La découverte du roman picaresque de Pétrone « Satyricon » à la fin du XVe siècle qui raconte dans une langue vivante et imagée les aventures sexuelles de plusieurs jeunes hommes redonne un coup de fouet à la vision décadente d’un empire en proie au vice. Une des parties du roman se déroule lors d’un festin fabuleux donné par Trimalcion. Ces scènes vont fixer pour longtemps l’image de l’orgie. Les relations homosexuelles des jeunes hommes, héros du récit, ne sont pas vraiment en phase avec la conception chrétienne de la sexualité. S’ajoute à ces fantasmagories littéraires, les découvertes au XVIIIe siècle, des fresques érotiques de Pompéi et de nombreux objets ou sculptures à motifs sexuels retrouvés dans les collections, les cabinets de curiosités ou lors des fouilles qui s’intensifient à partir du XVIIe siècle. Tout cela concourt à faire de Rome un gigantesque lupanar.

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Fresque érotique découverte à Pompéi.
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Représentation du Dieu Pan. On connait aussi beaucoup d’image de satyres arborant un sexe de taille imposante. On est loin de l’image de la divinité chrétienne telle que l’impose la catholicisme.

 

Deux livres du XVIIIe siècle l’incarnent. Decline and Fall of the Roman Empire de Edward Gibbons publié entre 1776 et 1788, il sera publié en France en 1812, et le livre de Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence publié en 1734 qui inspira probablement Gibbons. Si les « déviances morales » des Romains ne sont pas complètement au centre de ces livres importants, les écrivains et les intellectuels qui les ont utilisés, se sont souvent arrêtés au titre pour se concentrer sur la notion de décadence sans vraiment se pencher sur ses raisons. Un peuple aussi puissant et socialement avancé que les Romains ne pouvaient qu’avoir été vaincu à cause d’une certaine dissolution des mœurs qui a entrainé tout le reste. Les hypothèses de Gibbons et de Montesquieu ont longtemps prévalu et se sont imposées comme vérités. Elles n’ont été battues en brèche qu’au cours des années des années 60 par de grands historiens comme Henri Irénée Marrou ou Paul Veyne.

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Les peintres ont accompagné ce mouvement. Si les conventions empêchent les scènes pornographiques dans la peinture classique, l’antiquité romaine est peuplée d’hommes et de femmes à demi dénudés, entre érotisme élégant et souvenir d’un Éden perdu comme en témoignent de nombreuses composition de Poussin. Le XIXe siècle va reprendre à son compte cet imaginaire en le théâtralisant plus encore. Le tableau le plus célèbre est celui de Thomas Couture qui dépeint « Les romains de la décadence » en 1847. Ce tableau est codé car l’artiste, républicain militant, s’est représenté habillé sur le côté. Il regarde avec circonspection la scène qui montre comment les Républicains de la Révolution de 1848 représentaient les mœurs politiques de la Monarchie de Juillet. Nous verrons plus loin que les représentations orgiaques servent toujours à caractériser négativement un milieu ou un personnage. Dans un registre plus explicite et moins politique, il ne faut pas oublier Paul Avril qui illustra les Sonnets licencieux de l’Arétin en mettant en scène un archétype de l’Orgie romaine, il y a beaucoup d’autres exemples.

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Les Romains de la décadence de Thomas Couture. © RMN
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Une des illustrations réalisées par Paul Avril pour un Manuel d’érotologie classique (1907). Chaque illustration a pour cadre un moment de l’Histoire antique. L’époque romaine est évidemment représentée par une orgie.

 

Le péplum et l’orgie

Le XXe le cinéma va ajouter encore à cette habitude iconographique. Il est presque impossible de réaliser un péplum sans orgie. Le public le demande et l’attend. Quelques orgies cinématographiques..

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L’orgie romaine réalisée par Louis Feuillade, 1911. Dès le début de péplum, l’orgie est là. La morale est sauve mais le public a tous les éléments pour décrypter ce qu’il voit.
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Le signe de la croix réalisé par Cécil B. DeMille, 1932. L’histoire de Néron a souvent été utilisée au cinéma, à la fois pour sa mise en cause des chrétiens dans l’incendie de Rome et pour ses mœurs dépravées qui offraient aux cinéastes de nombreuses occasions de placer de belles orgies. © DR
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Quo Vadis réalisé par Melvyn LeRoy, 1951. On retrouve Néron et sa Rome décadente. L’aspect sexuel est toujours suggéré, jamais montré.
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Quo Vadis réalisé par Melvyn LeRoy, 1951. Encore un lieu commun de l’orgie : les Romains mangent couchés, ce qui est propice au débordements sexuels et ils mangent n’importe quoi. Goscinny saura détourner le nom d’extravagantes recettes de cuisine romaine pour mener l’orgie où on l’attendait pas : l’humour.

 

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Fellini Satyricon, réalisé par Federico Fellini, 1969. Le roman de Pétrone est revu par le génie de Fellini. Le banquet donné par Trimalcion est un moment visuel impressionnant avec des maquillages, des costumes et des éclairages très loin des coutumes romaines mais très en phase avec les années 60. Interdit au moins de 12 ans, à sa sortie, le film a reçu un excellent accueil critique.
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Caligula réalisé par Tinto Brass, 1979. Le film « raconte » l’histoire de l’empereur Caligula. C’est le pendant cinématographique de la production d’Elvifrance qui place des orgies dans toutes les histoires et dans toutes les situations.
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Caligula réalisé par Tinto Brass, 1979.

 

L’orgie en bande dessinée

Les auteurs de bandes dessinées héritent de ces différentes traditions picturales et intellectuelles. Mais l’objet même de l’orgie, par son côté transgressif, permet à des auteurs de styles et d’envies très différents de s’exprimer.

Trois types d’albums utilisent les orgies.

Les albums humoristiques

Nous ne citerons qu’un exemple car c’est probablement le premier et les références utilisées par les auteurs étonnent. Il s’agit de Astérix chez les Helvètes. Plusieures courtes scènes d’orgies hilarantes ont marqué les lecteurs.

Ces scènes font référence explicitement à certaines scènes du Satyricon de Fellini : même cadrage, même couleurs, même maquillage. Toute la charge érotique a été gommée, Goscinny et Uderzo vont pousser les images et les dialogues le plus loin possible pour faire rire le lecteur et cela finalement dans un seul but : amener les gags qui parsèment l’album basés sur la conception très différentes qu’ont les Helvètes et les Romains de la propreté. Une question se pose cependant : qui parmi les lecteurs d’Astérix en 1970 a vu le film de Fellini interdit aux moins de 12 ans à sa sortie en 1969. Autrement dit qui parmi les lecteurs pouvaient faire le lien entre le cinéma d’avant-garde et la BD populaire. Finalement, le lectorat n’y verra probablement que la confirmation de ce qu’avait dû être l’Empire romain.

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Fellini Satyricon réalisé par Federico Fellini, 1969.
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Astérix chez les Helvètes, René Goscnny et Albert Uderzo, 1970. ©Editions Albert René.
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Astérix chez les Helvètes, René Goscnny et Albert Uderzo, 1970. ©Editions Albert René. Tous les lieux communs de l’orgie sont réunis dans cette planche : sexe suggéré, sado-masochisme avéré (ce qui est étonnant dans un album pour la jeunesse), excès de nourriture, femmes débordantes aguicheuses, danse érotique, excès de vin, plats tellement incroyables qu’ils nous paraissent adaptés à la situation, esclaves à disposition pour le bon plaisir des patriciens romains…. et en plus c’est hilarant.

 

Deuxième série d’albums, les albums érotiques ou pornographiques.  Au même moment qu’Astérix chez les Helvètes, on trouve une grande production, surtout italienne, connue sous le titre français La Vénus de Rome. Les personnages féminins sont principalement Messaline, Poppée ou Fulvia et les anecdotes scénaristiques sont souvent tirées de Suétone…. Ces séries ne sont pas franchement pornographiques bien que les orgies y tiennent souvent une place de choix. Sans elles, la série n’aurait, disons le aucun intérêt.

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Dans les années 80-90 arrivent des nouveaux petits formats, toujours publiés par Elvifrance. Si les références à l’antique sont là, elles sont très loin de Suétone et c’est un délire pornographique qui prédomine. L’orgie n’a plus besoin d’une quelconque justification historique. D’ailleurs, Rome n’est plus le seul décor de ces histoire, toute l’antiquité y passe. L’orgie n’est présente que pour une seule et bonne raison. Peut-on dire que c’est l’aboutissement de l’iconographie orgiaque ? Enfin ! les orgies sont représentées suivant les fantasmes des auteurs et des lecteurs sans être travestie par le bon goût.

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La Guerre des Gaules vue par dessous la ceinture. Les scènes d’orgie n’ont besoin d’aucune justification.

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Dernier type de BD, les albums qu’on pourraient qualifier de « sérieux » en tout cas des albums dont l’histoire n’est pas centrée sur l’orgie mais sur l’époque ou le côté romanesque de ses personnages. Dans tous ces albums, la représentation de l’orgie répond à des critères bien précis : ancrer l’histoire dans l’époque romaine, les clichés ont la vie dure et surtout à caractériser les personnages des histoires.

On remarque encore que ce sont toujours les élites qui organisent ou participent aux orgies. Que ce soit dans Murena ou dans Alix, les gens modestes font le service ou se promènent nus et sont là pour le plaisir des hôtes. C’est très clair dans cette planche de Vae Victis.

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Vae Victis. Simon Rocca et Jean-Yves Mitton. (c) Editions Soleil.

 

On peut considérer que le lecteur est informé très vite par le prisme orgiaque sur les caractères. Un personnage qui refuse l’orgie est forcément droit, ses préoccupations personnelles et morales sont supérieures. C’est le cas d’Alix dans le dernier volume sorti récemment. Alix est inquiet pour Heraklion, il quitte l’orgie organisée par Marc Antoine pout aller voir son pupille. Cette scène sert aussi à qualifier Marc Antoine qui gaspille sont temps et son énergie en fêtes plutôt que de protéger Rome comme César qui guerroie au loin le lui a demandé. Marc Jailloux n’innove pas totalement car Jacques Martin a déjà dessiné des orgies ans d’autres albums avec les mêmes intentions. Il a aussi produit un magnifique dessin vendu aux enchères sur lequel on peut voir tous les jeunes gens sont nus sauf Alix et Enak.

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Par delà le Styx. M. Jailloux, M. Breda, J. Martin. Editions Casterman, 2015. On retrouve peu ou prou, les mêmes motifs que dans Astérix chez les Helvètes mais dans un autre style graphique. Alix ne cherche pas à faire « rigoler ».
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Le festin d’Ostie, Jacques Martin, planche non reprise dans L’Odyssée d’Alix.

Autre exemple de l’utilisation de l’orgie avec Murena. Delaby et Dufaux parviennent à conserver à leurs scènes orgiaques un aspect très érotique presque pornographique pour les versions « adultes » mais ces moments loin d’être gratuits sont insérer dans la trame narrative pour, là encore, caractériser les personnages. En une seule image, on comprend le caractère de Poppée, d’Agrippine ou de Néron. L’efficacité est maximale : ils n’ont aucun sens moral et sont prêts à tout pour satisfaire leur désir et leur plaisir.

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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. Autre orgie dans un style réaliste, très loin de celui de Jacques Martin. Toujours les mêmes scènes et les mêmes détails mais avec un érotisme plus affirmé, et un public peut-être un peu différent. La nudité, certaines postures et la proximité très grande des corps et des personnages renforcent cette impression. Comme Thomas Couture, les auteurs ont placé un personnage, en bas à gauche, Britannicus, qui observe la scène. Par son attitude réfléchie et son abstinence, il s’extrait de la scène et de la société qui l’entoure. Il ne partage pas les valeurs des cette cour de buveurs dépravés. Il le paiera cher. Participer ou non à une orgie, voilà une des lignes qu’un personnage de BD traverse ou pas pour se révéler au lecteur.
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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. La mort de Claude, l’empereur empoisonné par Agrippine. L’orgie devient alors le moment où tous les coups sont permis puisque tout est permis.
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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. Une scène rare dans l’iconographie orgiaque : une scène de théâtre qui permet aux auteurs de montrer une facette encore inconnue d’un personnage.
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Murena intégrale, J. Dufaux et P. Delaby, Editions Dargaud. Cette scène est remarquable par sa construction en miroir, une sorte de champ contre champ cinématographique. C’est le débordement ultime de l’orgie : la mort violente lors d’un combat regardé par des femmes impassible. Comment définir plus efficacement le caractère de Poppée, caressant la panthère de son esclave/mercenaire, qu’en la plaçant à ce moment là et à cet endroit là ? Dans Murena, Jean Dufaux est parvenu à utiliser l’orgie dans une grande variété de moments qui lui permettent à chaque fois de faire avancer le scénario sans fioritures.

 

 

 

 

Avr 01, 2016