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En janvier 1943 est créée à Paris une revue pour la jeunesse qui contient pour moitié de la bande dessinée. Alors que la roue commence à tourner pour l’Allemagne nazie, Le Téméraire se place résolument dans les pas du modèle fasciste. L’historien Pascal Ory, qui s’est intéressé au sujet dès les années 70, revient avec nous sur cette étonnante publication.

La revue Le Téméraire, qui parait de janvier 1943 jusqu’à la Libération, est singulière à double titre. D’abord parce qu’elle est à l’époque la seule autorisée à Paris (et l’une des deux seules publiées en zone Nord, avec le magazine breton O lo lê) ; ensuite parce qu’elle développe une ligne éditoriale qui dépasse l’allégeance à Pétain, toujours officiellement chef de l’Etat français, pour suivre des chemins clairement nazis. « Je suis resté sous le choc de la découverte d’un tel périodique, d’une telle radicalité, se souvient Pascal Ory. En 43-44, le régime est acculé, l’Allemagne commence à reculer. Les radicaux se concentrent. Tout se durcit. » Il n’est donc pas surprenant de trouver à la direction du bimestriel des fascistes convaincus, mais qui n’en sont pas moins de vrais professionnels. « Jacques Bousquet, le directeur, est ancien professeur et directeur de cabinet d’Abel Bonnard, ultra-collaborationniste ministre de l’Education nationale. Il veut un support pour la jeunesse. Il a besoin des Allemands pour les autorisations, mais pour l’essentiel, ce sont des Français qui font le magazine. » Celui-ci reprend le modèle de ses prédécesseurs d’avant-guerre, même les périodiques américains. Grand format (29 x 39 cm), huit pages, une illustration pleine page en couverture, deux pages centrales de bande dessinée plus une autre en quatrième de couverture, toutes en couleurs, des articles « pédagogiques », des nouvelles, des jeux, de l’humour, de l’histoire, de l’aventure, de la science-fiction. Pendant les 18 mois d’existence de la revue, plusieurs séries de bande dessinée sont publiées. Fulminate et Vorax et Mic Patati et Patata pour l’humour, Marc le Téméraire et Hidalgo pour l’aventure, Vers les mondes inconnus pour la science-fiction, L’Enchantement de la forêt noire pour le conte. On lit les signatures d’Erik, de Vica, d’Auguste Liquois, de Raymond Poïvet. « Tous les moyens sont mis au service de la propagande. Des dessinateurs, des journalistes, des vulgarisateurs sont prêts à travailler pour le magazine ».

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Marc le Téméraire sur le front de l’Est, dans un avion à croix gammée (qui ressemble au célèbre Junkers Ju 87 Stuka). Tout est dit.

Le Téméraire est diablement séduisant pour instiller dans l’esprit de son lectorat cette fascination pour l’Allemagne éternelle. « Bousquet avait une vraie admiration pour le modèle nazi. Il y a un univers totalitaire qui est donné en exemple, menacé par des méchants d’origine orientale qui affrontent les nordiques. » Graphiquement, les codes de l’imaginaire national-socialiste sont présents en filigrane : serments le bras levé, héroïsme chevaleresque, architectures monumentales, caricatures habituelles sur le modèle de l’affiche du film Le juif Süss. Peu de croix gammées, l’évocation de l’Allemagne millénaire à travers son patrimoine suffit à donner la direction à suivre au jeune lecteur. « Il s’agit de nourrir l’imaginaire des adolescents de valeurs fascistes. La démonstration se fait en deux temps. La théorie raciale se trouve par exemple clairement expliquée dans les pages de textes didactiques. Puis dans les bandes dessinées, on voit que les méchants sont des étrangers orientaux qui n’ont pas la même culture que nous les nordiques. Pas besoin d’en rajouter, le message est passé. » L’enjeu n’est pas anodin. Sans concurrence en zone Nord, Le Téméraire est tiré à 150.000 exemplaires et près de 70 cercles des téméraires, communautés de camaraderie sur le modèle des Amis de Spirou ou des scouts, sont formés dans toute la zone occupée (et comptent 6000 membres, selon le magazine). Le discours est bien rôdé, dénonçant les ennemis de la France que sont, dans l’ordre, les juifs, les communistes et les anglo-saxons, en particulier la perfide Albion, plus proche, plus active en 1943 sur le territoire français que les Américains, dont l’heure viendra plus tard. « On trouve même parfois des synthèses. Dans un feuilleton, il y a un méchant qui s’appelle Sir Levy. Il est donc anglais et juif. »

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L’usage de la caricature, digne des pires illustrations de l’exposition « Le juif et la France », indique au lecteur l’origine du méchant professeur Vorax.

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Cette fois, ce sont des résistants, pardon, des terroristes qui sont dans le collimateur.

Alors que le discours du maréchal Pétain prône un retour à la terre, Le Téméraire se place au contraire sur le terrain de la science pour faire s’affronter le « bien » et le « mal ». « Cet univers moderniste, très soucieux de la technologie, est à rapprocher du fascisme. Ça croit beaucoup à la technique, à la vitesse, d’où la propension à la science-fiction. Malgré tout, on sent monter une angoisse, des catastrophes à venir, on joue sur la peur. » L’autre tonalité attachée à la revue est en effet celle de la peur, de l’angoisse. Le Téméraire est anxiogène, reflet d’une période qui annonce l’agonie programmée du IIIe Reich. La série Marc le Téméraire en est le témoin semaines après semaines, puisque le héros est envoyé sur le front de l’Est pour épauler les troupes de la Wehrmacht. Vers les mondes inconnus plonge le professeur Arnoux et son neveu Norbert en pleine guerre civile sur une planète lointaine et inconnue, où le fil de l’intrigue sera pour les héros d’échapper aux griffes des ennemis fourbes et rusés.

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Le Téméraire qui reprend des images du film Metropolis, du réalisateur allemand Fritz Lang, exilé aux Etats-Unis et pourfendeur du nazisme : un comble !

Sans surprise, Le Téméraire suspend sa publication à l’été 1944, laissant les dessinateurs du magazine dans une position délicate mais toute temporaire. La plupart d’entre-eux retrouveront en effet après la Libération une place dans un titre nouveau de l’après-guerre, avec à la clef parfois d’étonnants grands écarts. « Il y a différents degrés de responsabilités dans le magazine. La direction et les scénaristes ont un degré d’engagement explicite. Pour les dessinateurs, c’était plutôt ceux qui étaient disponibles sur la place de Paris. Mais bien sûr, qui ne se bouchaient pas le nez pour travailler au Téméraire. Ils ne pouvaient pas dire qu’ils ne comprenaient pas ce qui était publié dans les pages. Mais ce qui m’avait beaucoup frappé, c’est qu’à la Libération, à l’exception de Vica, qui paye pour les autres parce que c’est un immigré russe blanc, tous passent à travers les gouttes et se retrouvent tant dans la presse catholique que communiste. » Raymond Poïvet, par exemple, qui a participé aux quatre derniers numéros de la revue en dessinant Vers les mondes inconnus, intégrera ainsi les communistes Coq Hardi et Vaillant dans les pages duquel il dessinera Les Pionniers de l’espérance, une autre série de science-fiction.

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Une planche de Vers les mondes inconnus dessinée par Poïvet.

De tous les dessinateurs, c’est sans conteste Auguste Liquois qui a la trajectoire la plus étonnante. Dès le printemps 1944, il aggrave son cas en travaillant pour Le Mérinos, un Canard enchaîné collabo, dans lequel il dessine Zoubinette dans le maquis, une série qui tire à boulets rouges sur la Résistance, décrite comme un ramassis de bolcheviques, de juifs et de malfrats. Quelques semaines plus tard, le même Liquois dessine Fifi gars du maquis, une ode à la Résistance, et prend même ensuite sa carte au parti communiste. « Il y a eu deux discours pour expliquer cela. Le premier étant « on ne savait pas, mais quand on l’a su, on l’a viré », ce qui paraît un peu gros. J’ai rencontré un des responsables de Vaillant qui m’a tenu le second discours qui est : « on savait mais on le tenait , il suffisait de changer le scénariste. » Et effectivement, les scénaristes ont changé. On lui a fait dessiner blanc, après qu’il ait dessiné noir. Ce qui à mon sens, dans les deux cas, pose quand même un petit problème éthique. » Finalement, tous ces artistes ont eu la chance que la bande dessinée soit très peu considérée, et échappèrent à des condamnations. « Le secteur des illustrés pour la jeunesse était en-dessous de la ligne de flottaison des autorités. C’était beaucoup plus grave de travailler pour Je suis partout. J’y vois un signe de mépris pour cette production-là de ne pas appliquer de sanctions très sévères. »

Ory

Pascal Ory

Téméraire 02

Le petit nazi illustré, Vie et survie du Téméraire (1943-1944). Pascal Ory. Nautilus. 96 pages. 20 €

Stripologie

[Aujourd’hui, à part quelques rares exemplaires sur la librairie en ligne Stripologie, le livre n’est plus disponible qu’en occasion. Mais Pascal Ory ne serait pas contre réaliser une troisième édition augmentée. Avis aux éditeurs.]

 

Et une page très intéressante à consulter sur

Phylacterium

Juin 03, 2015

Cet article de Boris Battaglia a précédemment été publié sur le site de notre partenaire

Fumettologica

Hitler-Shigeru-Mizuki

You still think
swastikas look cool.
The real nazis run your schools.
They’re coaches,businessmen and cops.
In the real fourth reich, you’ll be the first to go.

Nazi punks,
Nazi punks,
Nazi punks,
Fuck off !
(Nazi punks fuck off, Dead Kennedys)

La naissance du mouvement étudiant japonais des années 60 fut fortement influencée par la pensée politique de Masao Maruyama. Professeur de sciences politiques à l’Université impériale de Tokyo, il s’était rendu célèbre avec une étude historique sur la structure sociale du Japon de l’entre-deux-guerres (The logic and psychology of ultranationalism, publiée en 1946) qui contenait une thèse très originale pour l’époque. Allant contre l’historiographie dominante (liée à la forte présence des États-Unis), Maruyama soutenait que le régime totalitaire du Japon, après la Première Guerre mondiale, était caractérisé par une déclinaison nationale particulière du fascisme, et possédait des traits communs avec celui de l’Italie mussolinienne et de l’Allemagne nazie.

Dans les années 60, Maruyama réussit à donner vie à un courant de jeunes étudiants révisionnistes qui abandonneront la ligne historiographique officielle. L’historiographie académique avait été jusque-là incapable d’aborder le processus historique du pays à la lumière de son allégeance aux autres forces de l’Axe. La nouvelle école inspirée par Maruyama se libéra d’une interprétation du fascisme lié à sa nature idéologique et raciste, qui caractérisait les régimes européens, mais peu celui du Japon. Au contraire, elle en identifia clairement la dynamique liée à l’économie, à l’architecture bureaucratique de l’administration impériale, à la répression systématique menée par l’armée, et à la construction d’un consensus. Des mécanismes qui fonctionnent depuis toujours dans la vision impériale de la société japonaise, et qui ont été portés à l’extrême durant cette période.

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La controverse historiographique dura pendant presque toutes les années 70. Aujourd’hui, l’interprétation historique selon laquelle le Japon avait, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une structure sociale de type fasciste appelée Tennosei-fashizumu, est acceptée. Cette lecture critique de son propre passé n’est pas restée circonscrite à la seule recherche historique (comme cela se passe en revanche en Italie, où la recherche historiographique sur des sujets comme le colonialisme italien, la résistance, ou les années de plomb, n’a pas encore trouvé son expression dans la culture populaire), mais a eu des répercussions importantes dans le domaine des expressions culturelles les plus diffusées. Il n’est donc pas surprenant d’y trouver les mangas.

Le passé colonialiste et fasciste du Japon fut questionné de manière pas toujours linéaire, comme le note – sans toutefois lier la chose au débat historiographique en cours – Marco Pellitteri dans son étude Il Drago e la Saetta, strategie e identità dell’immaginario giapponese [Le dragon et la flèche, stratégies et identité de l’imaginaire japonais]. L’auteur évoque, dès 1973, les mangas de Go Nagai, Great Mazinger, puis Ufo Robot Grendizer et tous ceux qui suivront. En transformant symboliquement le Japon en pays attaqué par les extraterrestres, ils contribuent à surmonter son passé lourd et sombre.

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Quand, du 8 mai au 28 août 1971, Shigeru Mizuki publie Gekiga Hitler dans Shūkan Manga Sunday (magazine hebdomadaire de seinen, mangas destinés à un public adulte), il a probablement la même intention que Go Nagai, avec deux ans d’avance. Raconter dans une transposition symbolique le passé jusque-là inracontable de son pays. Inracontable parce que l’empereur reste intouchable, empêchant ainsi qu’on lui attribue la responsabilité du désastre né du totalitarisme de la société et de la participation à la guerre. Ce n’est pas une décision basée sur des considérations théoriques, mais plutôt sur l’air du temps, une source d’inspiration pour un auteur de sa trempe.

Cependant, Mizuki a un problème. C’est un grand auteur, maître des histoires yokai [NDLR : créatures surnaturelles dans le folklore japonais], qui réalise, de 1959 à 1969, pour Weekly Shonen Magazine de la Kodansha le bijou GeGeGe no Kitarō [Kitaro le repoussant]. Il sait utiliser les démons du folklore japonais et se demande comment il peut les intégrer à une bande dessinée historique. Le fascisme japonais, dont la réalité historique et les crimes étaient désormais démontrés, n’a jamais engendré un dictateur fou et sanguinaire que l’on peut comparer à un démon. Mizuki va donc tourner son regard vers l’Allemagne : qui mieux qu’Hitler peut décrocher ce rôle ?

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A cet instant, je dois éclaircir tous les doutes. Dans l’œuvre de Mizuki dédiée à la biographie d’Hitler, il n’y a aucun fléchissement métaphysique. Quand je dis que Mizuki se sert de ce qu’il connaît le mieux (en plus d’une vaste bibliographie historique), c’est-à-dire l’univers des yokai, je ne dis pas qu’il fait d’Hitler – comme cela est arrivé à d’autres auteurs – une non-personne, un personnage-métaphore du mal. Non. Mizuki utilise les yokai pour raconter la transformation que subit l’Allemagne à travers la dictature hitlérienne, suivant la tradition nippone selon laquelle les êtres humains se transforment en démons grotesques sous le coup des émotions négatives. Et dans le cas présent, Mizuki identifie cet état émotionnel absurde au fascisme.

L’auteur de bande dessinée utilise comme instrument principal le dessin, qui est une image synthétique. Nous attribuons, suivant Roland Barthes, à l’intervention humaine le style, valeur fortement révélatrice. Il est donc impossible dans le dessin de faire la différence entre la nature de l’objet dessiné, et la culture qui l’interprète. Le Hitler dessiné par Mizuki, justement parce qu’il est dessiné, n’est pas une représentation d’Hitler ; il n’est jamais qu’un patchwork symbolique. Il est donc privé de fonction évocatrice, émotionnelle : il n’est pas une évocation du mal. C’est Hitler. Mais c’est un Hitler à la mode japonaise. Ce que raconte Mizuki (pour cette raison, il aborde la solution finale de manière allusive), c’est le désastre vers lequel le fascisme impérial entraîne le Japon.

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Cela impose une lourde responsabilité, dont l’auteur lui-même n’avait pas conscience, au début. Et comment Mizuki résout le poids de cette responsabilité croissante d’avoir donné vie à Hitler ? Avec une trouvaille stylistique géniale : la progressive représentation réaliste des décors, opposée à une constante représentation comique des personnages. Une opposition programmatique (grande démonstration de la capacité de transformer, au niveau narratif, une contrainte technique dictée par une nécessité économique – il est clair que les décors sont réalisés par des collaborateurs) qui au fil de la lecture devient progressivement de plus en plus gênante. Jusqu’à faire vraiment mal aux yeux dans la séquence finale, où les grotesques – car coupés de la réalité – dernières paroles dictées comme testament par un Führer ridicule, sont contrebalancées par les images réelles du seul héritage laissé à l’Allemagne par son dictateur. Autrement dit, un amas de gravats et de cadavres : les restes d’un Reich qui se voulait millénaire, et qui dura 12 ans. Avec la boule au ventre de ne pas pouvoir dire « seulement » 12 ans. Le même héritage duquel le Japon, dans les années 70, s’est lentement émancipé : les ruines d’Hiroshima et de Nagasaki.

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Hitler. Shigeru Mizuki (scénario & dessin). Éditions Cornélius.  291 pages. 25,50 €

Juin 03, 2015
© Spiegelman/Flammarion

© Spiegelman/Flammarion

Devant la pléthore de bandes dessinées historiques qui envahissent chaque mois les librairies, il est de plus en plus difficile pour un album de sortir du lot. La couverture se doit donc d’être la plus accrocheuse possible. Quitte à avoir recours à une symbolique aussi efficace que réductrice, telle que la croix gammée. (suite…)

Juin 03, 2015
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© Brugeas/Toulhoat/Akileos

Et si Hitler avait gagné la guerre ? Ou inversement : et si l’armée française avait enrayé la Blitzkrieg à l’ouest ? A moins de modifier le cours du temps, ces questions ne trouveront jamais de réponse scientifique. La bande dessinée permet, en revanche, de mettre en scène ces versions alternatives de l’Histoire. Et d’assouvir au passage quelques fantasmes. (suite…)

Juin 03, 2015