Première Guerre mondiale

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Portrait du véritable Roman von Ungern Sternberg

Pratt n’est pas seulement un dessinateur génial ou un scénariste particulièrement doué, il est aussi un incroyable dénicheur de personnages historiques improbables et romanesques. Cette galerie de portraits marque l’immense culture historique du père de Corto Maltese et son insatiable curiosité pour les aventuriers. Le baron Roman von Ungern Sternberg (1886-1921) est en bonne place parmi ces figures singulières.

Personnage principal d’un court chapitre de Corto Maltese en Sibérie (chapitre V : Ungern de Mongolie), ce prince mi-allemand mi-estonien fait partie des personnages légendaires attachés aux guerres lointaines et mal connues. Membre de la petite noblesse germanique, il embrasse naturellement la carrière des armes et intègre l’armée du tsar quelques années avant la Première Guerre mondiale. Affecté en Asie, il rencontre les peuples qui vont le suivre après 1917. En 1915, son régiment, le 1er régiment cosaque de Nertchinsk, s’illustre dans différentes batailles. Le baron y gagne plusieurs décorations en récompense de sa bravoure au combat. Il rencontre aussi le futur général Semenov qui sera son allié après la guerre et que Pratt met en scène dans Corto Maltese en Sibérie. La paix de Brest Litovsk signée par les Bolchéviques lui déplaît ; il n’aime pas les communistes. Ces derniers n’aiment pas plus les officiers du tsar, surtout si ils sont membres de la noblesse.

La légende qui entoure l’homme intéresse Pratt, ainsi que d’autres auteurs de bande dessinée. En effet, en plus de Corto Maltese en Sibérie (paru en 1974), au moins deux autres séries font apparaître Ungern-Sternberg. Taïga rouge, de Perriot et Malherbe (Dupuis, 2008) et Le Baron fou, de Rodolphe et Faure (Glénat, 2015). Peu ou prou, tous ces auteurs commencent leur récit au même moment. Après 1918, la Russie est en proie à une terrible guerre civile. Les armées blanches, favorables au tsar, dirigée par le général Wrangel, qui a commandé le 1er régiment cosaque de Nertchinsk, s’engagent contre les rouges. Bien que soutenues par les pays occidentaux, elles sont défaites, chassées d’Europe. Quelques régiments continuent la lutte en Asie, en Sibérie, en Mongolie. C’est le cas des hommes qui suivent Semenov et Ungern-Sternberg. Composée de cavaliers de nombreuses nations – Mongols, Bouriates, Kalmouks, Kazakhs… – et de guerriers aguerris, leur armée prend le nom de Division sauvage. Leur combat est perdu d’avance face aux armées bolcheviques mieux armées et plus nombreuses. Ils ont quand même le temps de mener de longues razzias, de soulever les populations, de rétablir des nobles sur leurs trônes politiques locaux ou d’autres potentats insignifiants comme le Bogdo Khan ou le Koukhoutkou, à Ungern, en Mongolie. Ces chefs sont sans pitié pour les populations et pour leur hommes. Le baron Ungern-Sternberg gagne plusieurs surnom : le baron fou, le baron sanglant ou le baron noir. Ils savent que leur fuite en avant ne peut que mal se terminer.

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© 1979 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

 

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Le baron fou vu par Hugo Pratt. © 1979 Cong S.A. / Casterman – Hugo Pratt™ © Cong S.A., Suisse. Tous droits réservés.

Les auteurs des albums, à la suite de Pratt, ont bien vu les potentialités scénaristiques fortes de ces aventures. On y trouve mêlés du courage, du désespoir, de l’amitié, des trahisons, des retournements d’alliance, et un zeste d’ésotérisme asiatique.

Assez rapidement défaites, les troupes du baron Ungern-Sternberg sont éliminées sans pitié et leurs chefs passés par les armes. Le Baron fou meurt ainsi fusillé à 35 ans ; sa légende commence. Déjà de son vivant, son épopée a fait la une des journaux illustrés en Europe, notamment en France. Des reporters ont suivi cette guerre avec passion. Il ne faut pas oublier que le parti communiste commençait son ascension politique et que de nombreux russes blancs s’installaient à Paris en faisant la une des journaux « people » de l’époque, apportant avec eux une sorte de souffle légendaire et dramatique.

Les trois albums où apparaît le baron Ungern-Sternberg se situent après la Première Guerre mondiale, à la fin de sa vie, en Mongolie. Nous sommes en plein dans ce que Dominique Petitfaux appelle l’histoire interstitielle. Les auteurs utilisent un aspect mineur et non avéré d’événements réels, les prédictions d’un ou d’une voyante, pour en faire le point capital de leur histoire. Les héros européens, Corto Maltese chez Pratt, madame Ruppert dans Le Baron fou ou Ferdynand Ossendowski, dans Taïga rouge, sont témoins de ces prédictions et de leurs conséquences. Chacun les subira différemment. Corto Maltese les utilise pour sauver sa vie et celle de ses amis. Mme Ruppert tombe amoureuse du baron, homme au destin tragique, ce qui lui rend son humanité et une certaine séduction. Ferdynand Ossendowski, lui, est pris dans la folie de la guerre, et finalement sauvé par Ungern-Sternberg des Soviétiques pour qu’il tire de ces événements un récit et un livre qui le rendront célèbre.

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Le Baron fou vu par Rodolphe et Faure. On voit le personnage de Ferdynand Ossendowsky, qui a réellement rencontré Ungern Khan et qui est le personnage principal de Taïga rouge. Il est dans la case en haut à droite de la planche du bas.© 2015. Rodolphe et Faure. Glénat

De ces trois récits, seul Le Baron fou suit à peu près l’histoire telle que nous la connaissons, tout en ajoutant la romance érotique entre madame Ruppert et le baron. Celui-ci est décrit à la fois comme un chef de guerre terrifiant, un homme du monde, héritier d’une famille aristocratique, et un amant. Les rapports ambigus entre ces deux personnages donnent à l’histoire un ton très inattendu. La violence, très crue, est là : des corps sont déchiquetés, des têtes tombent, des troupes entières sont massacrées… ; mais elle est contrebalancée par des moments de grande douceur. Sentiment renforcé par la nostalgie qui envahit madame Ruppert, qui se remémore sa jeunesse aventureuse au soir de sa vie.

Le Baron fou de Taïga rouge est réellement terrifiant mais Ferdynand s’y attache. Son combat lui est sympathique. Ils ont besoin l’un de l’autre. Ferdynand est poursuivi par les communistes, le baron comprend qu’il peut utiliser son inconscience et son goût de l’aventure. Là aussi, si des moments sont historiquement avérés, l’histoire interstitielle s’invite à chaque case, à chaque page, pour créer du romanesque plausible.

Enfin, le baron de Pratt est dans la même veine, sauf que contrairement aux deux autres, c’est Corto Maltese qui fascine l’homme historique. Et c’est le marin maltais qui l’utilise à son profit pour accomplir une action importante, faire sauter un canon géant puis sauver sa peau et celle de Raspoutine. Ce qui n’est pas rien…

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La baron fou vu par Perriot et Malherbe. © 2008. Perriot et Malherbe. Dupuis

Physiquement, chacun des dessinateurs à pris un parti pris graphique très fort. Le vrai visage de Ungern-Sternberg est déjà particulier, émacié avec de longues moustaches, les portraits dessinés ont utilisé avec bonheur ces caractéristiques pour en faire un être assez rude et effrayant.

Au final, les trois albums livrent à peu près la même vision de Roman von Ungern-Sternberg. Un combattant dur mais très romantique, un homme au combat inutile et perdu d’avance mais au grand cœur, dont les colères ou les emportements sont de toute façon emportés par l’histoire, la vraie, l’officielle. Car grâce au génie d’Hugo Pratt, c’est l’autre histoire, celle que les créateurs inventent, qui est la plus belle.

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Sep 30, 2015

Choisir dix héroïnes de la bande dessinée historique n’est pas évident. Si on peut considérer qu’elles ne sont pas assez nombreuses, il y a parmi ces femmes, en majorité créées par des hommes, un grand nombre de personnages forts et profonds. Cette liste ne prétend ni à l’exhaustivité des caractères, ni à dégager des lignes qui pourraient rendre compte de la place des femmes dans l’ensemble de la production. Cependant, ces dix portraits peuvent servir de points d’entrée d’une analyse historique plus large sur la place des archétypes et l’utilisation de la biographie historique de personnages féminins dans les récits dessinés. Le fait de mettre une femme ou une fillette en avant n’est pas indifférent. Il relève d’une volonté de donner un sens particulier au projet.

Quel que soit le personnage principal choisi par les auteurs comme moteur d’une bande dessinée historique, les réflexions sur ce que nous apprennent ces récits sur la place des femmes dans les mentalités sont de trois ordres.

(suite…)

Avr 13, 2015