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S’ils venaient à se rencontrer, qui d’un judoka ou d’un gladiateur prendrait le dessus ? C’est la question que pose Gibbon, scénariste de Virtus, qui met en scène, sous le crayon d’Hideo Shinanogawa, un groupe de prisonniers japonais mené par un ancien champion de judo débarquant au beau milieu du Colisée de Rome au IIe siècle ap. J.-C. La série, créée en 2011 au Japon et traduite en français depuis mars 2014, reprend là le motif principal du Thermae Romae de Mari Yamazaki, publié quelques années plus tôt au Japon (2008 pour le premier tome) et en France (2012) : celui du voyage dans le temps permettant de confronter deux cultures pourtant historiquement et géographiquement si éloignées.

Le parcours du héros de Thermae Romae, l’ingénieur romain Lucius Quintus Modestus, est l’exact opposé de celui du judoka de Virtus, le menant de la Rome de l’empereur Hadrien au Japon contemporain. Le rythme de la série est donné par ses voyages au pays des « visages plats », comme il nomme lui-même cette civilisation dont il ne comprend ni d’où elle vient ni comment elle a pu parvenir à ce degré de perfection technique. Il en ramène des innovations qui, appliquées aux thermes qu’il conçoit à Rome, lui valent la célébrité et jusqu’à l’amitié de cet empereur-architecte qu’est Hadrien.

Malgré des styles très différents – l’un adopte un dessin résolument réaliste, tandis que dans l’autre la violence du trait n’a d’égale que celle de son propos –, les deux séries se rejoignent sur plusieurs aspects ; au point que Gibbon semble vouloir surfer sur le succès de la série de Mari Yamazaki. Quel que soit leur parcours, chacun des deux héros apporte à Rome un peu du Japon contemporain.

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Un Japon contemporain à l’image de la Rome antique ?

Les deux séries invitent à un même constat : malgré la distance temporelle et géographique, Rome antique et Japon contemporain sont en fait très proches. L’ex-champion de judo Takeru en vient même à représenter l’incarnation de la « virtus » pourtant constitutive de l’identité romaine ; tandis que la jeune japonaise Tsatsuki, dans Thermae Romae, se révèle seule capable d’interpréter correctement les restes archéologiques des bains romains, que des « étrangers chez qui la culture des bains n’existe pas ne peuvent pas comprendre » (lesdits étrangers étant des archéologues de l’Université d’Oxford, excusez du peu !). Le premier intérêt de la démarche est donc de rapprocher ce qui semble à première vue très éloigné.

Ces rapprochements entre Rome et le Japon offrent en outre au lecteur japonais une porte d’entrée vers la culture antique occidentale dont il est a priori peu familier. Quoique Thermae Romae soit bien mieux documenté que Virtus qui s’en tient à des poncifs sur une culture romaine décadente et dominée par des empereurs fous, les deux séries permettent au lecteur de mettre un pied dans l’Antiquité à partir d’un domaine particulier, les bains pour l’un, la gladiature pour l’autre. Cette visée didactique est d’ailleurs assumée par les deux séries. Les combats mis en scène par Gibbon sont toujours expliqués et commentés par les personnages spectateurs et l’entraînement du groupe de Japonais en Grèce est l’occasion de quelques pages d’explication sur la naissance du pancrace, le « combat libre », au pays de Platon. Dans Thermae Romae, Mari Yamazaki propose quant à elle des commentaires de fin de chapitres sous le titre évocateur « Rome et les bains, mes deux amours », reprenant et développant les thèmes abordés dans les pages précédentes. Mihachi Kagano adopte la même posture dans Ad Astra, une série centrée sur la deuxième Guerre punique pourtant sans référence explicite au Japon : pour faire comprendre le génie stratégique d’Hannibal, il le compare à un grand stratège de l’histoire japonaise, Kiso Yoshinaka, illustre général de la bataille de Kurikara. Autant de noms qui ne parlent pas au lecteur occidental mais qui sont familiers au lecteur japonais. Les deux stratèges auraient utilisé la même ruse pour semer la panique dans le camp ennemi : attacher des torches enflammées aux cornes de bœufs et les lancer, en pleine nuit, sur l’ennemi. L’épisode est bien attesté pour Hannibal à la bataille de Callicula alors qu’il semble plutôt relever de la légende pour le cas japonais. Le rapprochement inspire alors au mangaka des pistes de réflexion quant à l’écriture de cet épisode mythique de l’histoire du Japon, peut-être indirectement inspiré de la geste d’Hannibal…

Le succès à l’étranger des deux séries ne fait que confirmer l’intérêt de cette écriture jetant des ponts entre les deux cultures. Car si le public japonais se voit offrir un chemin vers Rome, le public européen peut quant à lui en profiter pour découvrir des aspects de la culture japonaise. Sur ce point, Thermae Romae est une mine d’anecdotes qui nous permettent de voir et comprendre le monde des bains japonais dans sa diversité, entre les petits établissements vieillots, les sources où les baigneurs sont aussi bien des hommes que des singes, les stations thermales où se produisent d’envoûtantes geishas, ou les complexes modernes pensés pour le divertissement des plus jeunes. La découverte opère dans les deux sens, et la familiarité avec les bains romains et leurs restes archéologiques peut aussi devenir une porte d’entrée vers la culture thermale japonaise.

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Rome antique versus Japon contemporain

Le parallèle tourne parfois à l’affrontement. Virtus entend prouver la supériorité japonaise sur une Rome qui serait décadente. Takeru et ses compagnons sont ainsi capables de battre leurs adversaires en contournant la mise à mort présentée – à tort – comme l’issue inévitable d’un combat de gladiateurs. Ces victoires dans l’arène deviennent autant de victoires symboliques d’une société sur une autre, et la série prend rapidement un tour patriotique.

Dans Thermae Romae, Lucius se trouve quant à lui complètement subjugué par la supériorité technique de la civilisation des « visages plats ». A chaque passage dans le monde contemporain, on le voit littéralement s’effondrer en découvrant des objets qui ne nous semblent pourtant pas relever de la prouesse technique : un pommeau de douche, une bouteille en verre, une visière de bain. Que dire alors de sa découverte de l’électricité… (illustration : Thermae Romae, chapitre 23 : la découverte de la télévision est un coup dur pour le pauvre Lucius…). Pour Lucius, cette supériorité technique ne peut qu’être le reflet d’une supériorité militaire, et sa plus grande peur est que l’hégémonie romaine soit menacée par cette civilisation si avancée. La mise en concurrence des deux mondes n’existe cependant que dans la tête du héros romain, et cette impression de supériorité de l’un sur l’autre est nuancée à plusieurs reprises dans la série. D’abord, par le fait que l’architecte soit capable d’adapter à Rome des technologies contemporaines qu’il n’a pourtant qu’entraperçues et pour lesquelles il ne dispose ni des bons matériaux ni du savoir-faire des ingénieurs japonais. Le pommeau de douche en plastique est ainsi avantageusement décliné en… peau de bœuf. C’est bien là tout le génie romain que d’être ouvert aux innovations empruntées aux cultures « barbares ». Par ailleurs les prouesses techniques des « visages plats » n’en sont qu’aux yeux du Romain, et le lecteur peut difficilement adhérer à son admiration sans borne pour une banale cuvette au plastique jaune… Enfin, la deuxième partie de la série (à partir du quatrième tome) fait intervenir une Japonaise elle-même fascinée par la culture romaine et prête à tout pour mieux la découvrir. Son admiration pour Rome devient alors le symétrique de l’admiration de Lucius pour le Japon contemporain. Dans cette confrontation des deux cultures, l’équilibre est ainsi rétabli.

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Thermae Romae, chapitre 23 : la découverte de la télévision est un coup dur pour le pauvre Lucius…

 

Un discours sur le Japon contemporain

Lucius Modestus finit par être le sauveur d’un Japon en proie aux affres de la modernisation. La deuxième partie de la série renverse progressivement les rôles : l’architecte ne se contente plus de ramener des techniques nouvelles de ses brefs passages au Japon mais reste de plus en plus longtemps dans le monde contemporain et y découvre des difficultés finalement fort proches de celles que connaît son monde. Les deux derniers tomes ont ainsi comme décor principal une petite station balnéaire japonaise en crise, que l’architecte romain débarrasse de promoteurs aux méthodes peu orthodoxes. A travers le regard du Romain, Mari Yamazaki brosse donc le portrait d’un Japon en plein changement, et le discours de Lucius, pour qui aucun progrès ne peut justifier la disparition de la tradition, semble refléter l’idée générale qui ressort de la série. C’est bien une idée très romaine, celle de la supériorité de la tradition sur l’innovation, ici adaptée aux réalités japonaises alors même que la série souligne que les Romains sont paradoxalement ouverts aux techniques étrangères.

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Thermae Romae, chapitre 30 : le respect pour les traditions face aux spéculations immobilières.

Virtus porte un discours politique plus clair encore, appelant à un retour aux valeurs fondatrices du Japon contemporain portées par le judo. Le combat visant la mort de l’adversaire est ainsi fortement décrié, de même que les méthodes de combat sans règles fixes, comme le pancrace qui retrouve ici ses origines grecques. Les personnages principaux, que ce soit Takeru ou son jeune compagnon Kamio, sont porteurs d’idéaux qu’ils doivent construire contre la douleur d’enfances difficiles. L’un ne cesse de rappeler qu’ « il faut aider les faibles et briser les forts », tandis que l’autre apprend au fil de la série à dominer ses peurs et à devenir un grand lutteur qui puisse prendre la suite de Takeru et, qui sait, réussir la mission pour laquelle ils ont été envoyés dans ce passé cauchemardesque.

ImpressionThermae Romae et Virtus appartiennent à cette nouvelle génération de mangas qui s’intéressent à l’histoire romaine et, plus largement, à l’histoire italienne (Cesare de Fuyumi Soryo et Arte de Kei Ohkubo mettent par exemple en scène la Renaissance italienne). Les deux séries sont assez représentatives de cette nouvelle génération, en ce qu’elles font explicitement référence au Japon contemporain, quand d’autres auteurs font certes appel à une culture japonaise commune pour comprendre l’histoire de l’Italie, mais de manière moins directe. Certes Virtus est bien moins réussi que son grand frère Thermae Romae et s’inscrit dans la veine de séries plus anciennes comme Cestus, la légende de la boxe (de Kei Ohkubo publié entre 1998 et 2009 au Japon, et repris depuis 2012) tant pour le thème – le combat de gladiateurs – que les poncifs sur une civilisation romaine décadente, violente et dépravée. Cependant on y retrouve une certaine volonté didactique qui semble être la marque de plusieurs séries récentes de mangas historiques. Le beau succès de Thermae Romae en Europe comme au Japon – plusieurs tomes du manga ont tenu le haut des ventes au moment de leur sortie – semble bien correspondre à un regain d’intérêt pour la culture romaine, traitée de manière moins caricaturale que précédemment.

 

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Avr 01, 2016
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© Marini/Dargaud

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